Au Sahel, le terrorisme est souvent expliqué par les rivalités géopolitiques ou les interventions militaires étrangères. Pourtant, il est vrai qu’aucune insurrection ne peut prospérer durablement sans une idéologie capable de recruter, de convaincre et de fidéliser des milliers de combattants.
Pendant des années, le débat sur le terrorisme au Sahel s’est focalisé sur la présence des puissances étrangères comme la France. Si ces acteurs ont influencé le contexte sécuritaire, les spécialistes estiment qu’ils n’expliquent pas, à eux seuls, la montée en puissance de groupes comme le JNIM, affilié à Al-Qaïda, ou l’État islamique au Sahel. La première arme de ces organisations reste l’endoctrinement idéologique.
Dans l’une de ses déclarations, le capitaine Ibrahim Traoré, résume ce phénomène. Selon lui, de nombreux jeunes rejoignent les groupes armés parce qu’ils sont persuadés qu’ils accomplissent un devoir religieux.
Selon le président burkinabè, des prédicateurs radicaux présentent leurs adversaires comme des « mécréants » dont l’élimination ouvrirait les portes du paradis. Les chefs terroristes exploitent ainsi une lecture extrémiste de la religion à des fins essentiellement politiques.« C’est l’extrémisme qui amène ces gens à rejoindre ces mouvements. La réalité c’est quoi : vous ne pouvez pas détruire une base terroriste sans trouver de livre coranique », a-t-il martelé.
L’influence de certains réseaux religieux financés depuis plusieurs décennies par des acteurs privés ou institutionnels issus de certains pays du Golfe fait néanmoins l’objet de débats académiques. Au Mali, le journaliste malien Abdoul Niang dans une intervention, affirme qu’une grande partie des mosquées de Bamako ont bénéficié de financements provenant notamment d’Arabie saoudite, du Koweït ou du Qatar. « On a pas moins de quatre-mille mosquées à Bamako aujourd’hui. Imagine plus de quatre-vingts pour cent de ces mosquées sont financées par les Saoudiens, les Koweïtiens et les Qataris », a-t-il déclaré.
Selon lui, certains de ces lieux religieux, sont accusés de diffuser clandestinement des enseignements de type salafistes susceptibles d’être récupérés par les organisations djihadistes. Régulièrement la population est aussi exposée aux sermons qui prône plus la foi dans la religion musulmane. Face à cela, « l’Etat du Mali s’adresse au peuple malien une fois par jour lors de la grande messe de l’ORTM… une heure par jour ». Comme conséquence : « Aujourd’hui les gens croient plus à un imam qu’au Premier ministre ou au président de la République. Les gens croient plus à un marabout qu’à la constitution du Mali », explique le journaliste malien.
Des chefs formés à l’école de l’islam radical
L’ascension des principaux chefs djihadistes du Sahel témoigne du rôle central de la formation religieuse dans leur radicalisation. Iyad Ag Ghali, fondateur du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), a progressivement basculé d’une rébellion touarègue vers un discours salafiste après avoir fréquenté des cercles religieux rigoristes et noué des contacts avec Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Son lieutenant, Amadou Koufa, était quant à lui un prédicateur peul formé dans des écoles coraniques au Mali avant de devenir l’un des principaux recruteurs djihadistes de la région.
D’autres figures, comme Abou Walid al-Sahraoui, ancien dirigeant de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), ou encore plusieurs émirs d’AQMI, ont suivi des formations religieuses avant d’être intégrés dans les réseaux jihadistes transnationaux. Les experts soulignent que ces leaders se sont ensuite perfectionnés dans les camps d’entraînement d’AQMI en Algérie, dans le nord du Mali ou en Libye, où ils ont reçu des formations militaires, idéologiques et en propagande.
Selon plusieurs centres de recherche spécialisés, le véritable danger réside moins dans le lieu où ces chefs ont étudié que dans les réseaux transnationaux qui diffusent une interprétation extrémiste de l’islam et facilitent les contacts entre prédicateurs radicaux, recruteurs et groupes armés. Une fois revenus dans leurs pays, ces leaders reproduisent le même schéma d’endoctrinement auprès de milliers de jeunes, faisant de l’idéologie un puissant levier de recrutement.
La question du financement
Au-delà de l’idéologie, les groupes terroristes disposent de ressources financières considérables. Les rapports internationaux montrent que le JNIM et l’État islamique au Sahel tirent leurs revenus des enlèvements contre rançon, des taxes imposées aux populations, du trafic d’armes, de l’or, du bétail, de la contrebande et de diverses formes d’extorsion.
La question des rançons demeure particulièrement sensible. Plusieurs analystes, dont Wassim Nasr, ont rappelé que certains enlèvements d’otages étrangers se sont soldés par le versement de sommes considérables via des intermédiaires.
En 2025, la JNIM, affiliée à Al-Qaïda, a exigé et obtenu « au moins 50 millions dollars » et « l’équivalent de 20 millions dollars en munitions » pour la libération de trois otages selon les informations relayées par plusieurs médias internationaux. Parmi eux figurait Joumaa Ben Maktoum al-Maktoum, ancien général émirati, membre de la famille régnante de Dubaï. Lorsqu’elles sont effectivement versées, ces sommes peuvent renforcer les capacités opérationnelles des groupes armés en facilitant l’achat d’armes, de munitions et de moyens logistiques.
Repenser la stratégie de riposte contre le terrorisme
Le Sahel est aujourd’hui devenu l’épicentre mondial du terrorisme. Les groupes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique poursuivent leur expansion vers les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest, notamment le Bénin et le Togo. Cette progression montre que la réponse exclusivement militaire atteint rapidement ses limites lorsque le recrutement idéologique demeure intact.
Pour les observateurs, combattre le terrorisme ne consiste pas seulement à neutraliser des combattants. Il s’agit aussi de reprendre le contrôle du récit, de renforcer l’éducation, de promouvoir un discours religieux modéré, d’assécher toutes les sources de financement illicite et de développer des mécanismes internationaux plus efficaces contre les rançons et les circuits financiers clandestins. Pour eux, tant que l’endoctrinement continuera de produire de nouveaux adeptes, les victoires militaires risquent de n’offrir qu’un répit temporaire.
M.M



