La saison des pluies est là. Celle-là même qui est redoutée par beaucoup d’usagers de nos routes et pas seulement pour les désagréments habituels. Sur de nombreux axes, dès les premières averses, des flaques d’eau apparaissent sur la chaussée, parfois profondes, parfois longues de plusieurs dizaines de mètres. Ce spectacle est devenu banal. Il ne devrait pas l’être. Car derrière ces flaques se cache un phénomène physique potentiellement mortel : l’aquaplaning.

Comprendre l’aquaplaning

L’aquaplaning se produit lorsqu’un véhicule roule sur une chaussée mouillée à une vitesse suffisante pour que ses pneus ne parviennent plus à évacuer l’eau entre eux et la route. Un film d’eau s’interpose, provoquant une perte totale d’adhérence. Le véhicule flotte littéralement sur l’eau et le conducteur perd en une fraction de seconde le contrôle de la direction et du freinage, sans avertissement préalable.
Ce phénomène est aggravé par trois facteurs : la vitesse du véhicule, l’état des pneus, et la présence d’eau stagnante sur la chaussée. C’est ce troisième facteur qui nous intéresse parce qu’il est directement lié à la qualité d’exécution des travaux routiers.

Des flaques sur des routes neuves : un signal qui interpelle

Ce qui préoccupe particulièrement l’observateur attentif, c’est que ces stagnations d’eau ne s’observent pas seulement sur des routes anciennes et usées. On les constate sur des ouvrages récents, livrés depuis peu. Les abords de l’aéroport de Cotonou, la route des Pêches, des axes neufs sur lesquels des flaques apparaissent dès la moindre pluie, révélant des défauts de construction qui n’auraient pas dû exister à la réception.
Ces situations posent une question directe : comment des travaux présentant de tels défauts ont-ils pu être réceptionnés ? La responsabilité est partagée entre les entreprises qui ont exécuté les travaux et les bureaux de contrôle mandatés pour vérifier leur conformité. Une route qui stagne l’eau dès sa mise en service n’a pas été construite dans les règles de l’art, et n’aurait pas dû recevoir un avis favorable à la réception.

Les ornières : cause principale de la stagnation

Sur une chaussée correctement construite, l’eau de pluie s’écoule naturellement vers les côtés grâce au profil en travers et est évacuée par les caniveaux prévus à cet effet. L’eau ne stagne pas. Elle s’écoule. Sur une chaussée mal construite, les ornières, ces dépressions longitudinales dans les traces de roues, appelées « flash » sur les chantiers routiers, créent des cuvettes où l’eau s’accumule. Elles résultent de défauts d’exécution précis : compactage insuffisant et/ou mal exécuté, enrobé de mauvaise qualité ou mal formulé, profil en travers mal réalisé, matériaux de fondation instables. Les normes techniques sont claires. Sur une chaussée neuve, la tolérance de planéité mesurée à la règle de trois mètres est de cinq millimètres au maximum. Au-delà, la chaussée n’est pas conforme et ne devrait pas être réceptionnée. En matière d’orniérage, une profondeur inférieure à dix millimètres est acceptable, entre dix et vingt millimètres une surveillance s’impose, et au-delà de vingt millimètres une intervention est obligatoire. Quand on observe certaines ornières sur nos axes, ces seuils sont souvent dépassés de plusieurs fois.

Une chaîne de dangers

Les flaques générées par les ornières déclenchent une série de dangers en cascade. Pour les conducteurs de véhicules légers, une flaque traversée à vitesse modérée peut provoquer une perte de contrôle, une embardée ou un choc. La nuit, l’eau réfléchit la lumière des phares et masque la profondeur réelle de la dépression. Pour les conducteurs de deux-roues, le danger est encore plus immédiat. Un pneu de moto qui entre en contact avec une surface aqueuse perd son adhérence quasi instantanément. La chute est fréquente, les conséquences souvent graves.

La dégradation accélérée de la chaussée est un autre effet direct. L’eau stagnante s’infiltre dans les couches inférieures, fragilise les fondations et fait évoluer l’ornière vers le nid de poule. Le processus est documenté : le faïençage apparaît d’abord dans les ornières, puis les matériaux se désolidarisent et forment le nid de poule. Une intervention précoce coûte toujours moins cher qu’une réfection complète.

Des pistes concrètes

  • Renforcer les contrôles de réception en vérifiant systématiquement la planéité et le profil en travers avant toute réception définitive. Une chaussée qui présente des ornières à la livraison ne devrait pas être réceptionnée sans correction préalable.
  • Intégrer dans les marchés publics des clauses de garantie sur l’orniérage, avec des seuils mesurables et des mécanismes de reprise à la charge des entreprises en cas de dépassement dans les délais de garantie.
  • Assurer un entretien préventif régulier en traitant les ornières dès que leur profondeur franchit les seuils d’alerte, avant qu’elles n’évoluent en nids de poule.
  • Veiller à ce que les dispositifs d’évacuation des eaux soient correctement dimensionnés et régulièrement entretenus. Une chaussée bien construite mais bordée de caniveaux bouchés sera inondée à chaque pluie.

La route que nous méritons

Une route n’est pas seulement une surface sur laquelle on roule. C’est une infrastructure de sécurité publique. Quand elle est bien construite, elle protège ses usagers. Quand elle est mal construite, elle les expose à des risques qu’ils n’ont pas choisis.
Les ornières qui stagnent l’eau sur nos chaussées, y compris sur des ouvrages récents, ne sont pas une fatalité. Elles sont la conséquence de défauts d’exécution que les normes techniques permettent d’éviter et que les mécanismes de contrôle permettent de détecter. La qualité de construction de nos routes est une question de sécurité publique. Elle mérite d’être traitée comme telle.

Prochain sujet : Santé et sécurité sur les chantiers béninois ; ces bâtisseurs que nous sacrifions en silence

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