Demain, le 30 juin, l’Afrique du Sud fait face à un jour de vérité qu’elle aurait pu éviter. Un certain nombre de nos frères et sœurs africains font la queue dans les aéroports, les gares routières et aux postes-frontières, tentant de partir avant une date butoir qui a débuté, de manière extraordinaire, par une affiche falsifiée. Quelqu’un a généré un avis officiel du ministère de l’Intérieur, déclarant que tous les étrangers en situation irrégulière devaient quitter le pays avant cette date. Le gouvernement ne l’a jamais émis. Mais l’information est devenue virale et a donné au mouvement March and March ce qu’il n’avait pas encore : une date. Un moment. Une allumette jetée dans de l’herbe sèche.
Ce qui a commencé comme des manifestations éparses s’est transformé en une mobilisation nationale. Les organisateurs insistent sur son caractère pacifique. Mais la montée en puissance a déjà provoqué intimidation, troubles et déplacements massifs au sein des communautés de migrants à travers le pays. Le gouvernement affirme être prêt à protéger les migrants et à faire respecter l’ordre public.
La date viendra et passera. Mais la question la plus difficile demeure : non pas combien de personnes ont été expulsées, mais quel type de pays, et quel type de continent, a produit ce moment en premier lieu. Et où allons-nous à partir de là.
L’État a construit la crise
La crise migratoire ne commence pas à Beitbridge ou dans les bidonvilles de Tembisa. Elle commence au cœur de l’État. Le 23 février 2026, l’unité d’enquête spéciale d’Afrique du Sud a rendu ses conclusions : le système d’immigration du pays a été compromis et traité comme un marché où les permis et les visas étaient vendus au plus offrant. Ce système a généré des centaines de millions de gains illicites. Des visas étaient vendus pour aussi peu que 35 rands. La frontière, mise en vente par l’institution même chargée de la protéger.
Des millions de nos frères et sœurs africains, fuyant les mêmes conditions qui hantent la propre majorité sud-africaine, pauvreté, chômage, défaillance de l’État, ont afflué dans le pays à travers ce système brisé. Pour eux, la dernière nation africaine à avoir conquis sa liberté, une liberté rendue possible par la solidarité du continent, était leur dernier espoir. Pour eux, la dette de solidarité n’a jamais été correctement honorée, et les systèmes qui auraient dû gérer le mouvement qui en a résulté ont été corrompus de l’intérieur.
Les citoyens sud-africains, quant à eux, attendent toujours la liberté économique promise en 1994. Le chômage national officiel a dépassé les 30 % au premier trimestre 2026. Parmi les 15 à 24 ans, il a atteint 60 %. Les Sud-Africains blancs, 7,3 % de la population, possèdent encore environ 72 % des terres agricoles privées, tandis que la majorité des Sud-Africains noirs, plus de 80 % de la population, reste exclue de la propriété foncière individuelle trente ans après la libération. L’État, quant à lui, ne parvient pas à maintenir l’électricité, à doter les cliniques en personnel, ni à poursuivre ses propres fonctionnaires.
Voilà l’architecture de cette crise. Le migrant africain qui subit le poids de cette colère ne l’a pas construite. Il en est une victime comme les autres.
Même si l’Afrique a aligné dix équipes pour la première fois à la Coupe du monde de la FIFA, dont neuf ont atteint les phases à élimination directe, une colère continentale unifiée contre l’Afrique du Sud a poussé de nombreux Africains à encourager contre Bafana Bafana plutôt qu’avec eux. La rage est réelle et compréhensible. Mais elle est mal dirigée. Le serveur zimbabwéen n’a pas rédigé la loi sur les terres natives de 1913. Le commerçant somalien ne fixe pas les taux d’intérêt de la JSE. Les politiciens qui ont déplacé le discours anti-migrants de la frange vers le centre de la politique nationale portent une responsabilité directe dans ce qui a suivi. Lorsqu’un gouvernement se comporte de manière illégale, il ne produit pas une société respectueuse des lois. Il produit son propre reflet.
C’est le problème de l’Afrique, pas seulement de l’Afrique du Sud
Ce qui se passe en Afrique du Sud n’est pas unique. C’est l’expression la plus visible sur le continent d’un schéma qui se répète depuis six décennies sans conséquence.
En 1969, le Ghana a expulsé environ 200 000 migrants nigérians en vertu de son décret sur les étrangers. En 1983, le Nigeria a riposté en expulsant environ deux millions de travailleurs sans papiers, dont plus de la moitié étaient ghanéens, en deux semaines. En Côte d’Ivoire, le concept juridiquement codifié d’ivoirité a exclu les descendants de migrants de la vie politique et a abouti à une guerre civile. On a recensé onze coups d’État réussis sur le continent depuis 2020, la plus forte concentration pour une période comparable depuis la guerre froide. Le Soudan connaît aujourd’hui la plus grande crise de déplacement interne au monde, avec 9,1 millions de ses propres citoyens déplacés en 2025 seulement. La RDC a déplacé 9,7 millions de personnes la même année, le chiffre le plus élevé jamais enregistré pour un seul pays. Chaque personne franchissant une frontière par désespoir est le produit d’un gouvernement qui l’a d’abord trahie.
Le schéma est toujours le même : un gouvernement échoue envers ses citoyens, les citoyens se déplacent, le pays d’accueil finit par se retourner contre les arrivants. Et lorsque la colère éclate, les pays émettent des avis aux voyageurs, évacuent leurs ressortissants et l’Union africaine publie un communiqué.
L’UA doit maintenant répondre
Le Ghana a légitimement saisi l’UA pour que la crise sud-africaine soit inscrite à l’ordre du jour de son prochain sommet. L’Afrique du Sud doit être censurée. Ce qui s’est passé est une honte continentale qui exige une réponse continentale formelle : deux ressortissants nigérians tués, 130 citoyens rapatriés, six gouvernements africains émettant des avertissements officiels aux voyageurs. Comme l’a déclaré le haut-commissaire du Ghana en Afrique du Sud, Benjamin Kofi Quashie, lors du départ des premiers vols de rapatriement : « La responsabilité de tout gouvernement est envers ses citoyens, au Ghana et partout ailleurs. » Ce n’est pas une formule diplomatique. C’est un énoncé de principes fondamentaux. Lorsque les gouvernements abandonnent cette responsabilité, ce sont les citoyens qui en paient le prix.
Mais censurer l’Afrique du Sud et passer à autre chose reviendrait à ce que l’UA fasse exactement ce qu’a fait le gouvernement sud-africain pendant des décennies : traiter le symptôme visible tout en laissant la plaie ouverte. Le sommet doit aux peuples africains une véritable remise en question des raisons pour lesquelles des Africains désespérés se déplacent en premier lieu. Le Protocole sur la libre circulation, adopté en 2018, reste non ratifié par la majorité des États membres. L’Agenda 2063 promet intégration et prospérité. L’écart entre cette promesse et la réalité se mesure en corps et en vols de rapatriement.
Un cadre migratoire à l’échelle du continent, doté d’obligations contraignantes et de conséquences réelles, n’est pas une ambition. Après 63 ans, c’est l’exigence minimale.
La loi et l’humanité ne sont pas en conflit
L’Afrique du Sud a parfaitement le droit, et l’obligation, de gérer ses frontières. Le récent discours du président Ramaphosa s’est engagé à créer des tribunaux spécialisés en immigration, à accélérer les expulsions et à intensifier les inspections sur les lieux de travail. Ce sont des mesures légitimes. Les griefs fondamentaux du mouvement March and March concernant des frontières poreuses, le chômage et la criminalité ne sont pas fabriqués de toutes pièces. Ils décrivent avec précision ce que produit un État défaillant.
Mais l’application de la loi et l’humanité ne sont pas en conflit. Le bambin malawite à qui l’on a refusé des soins dans une clinique d’Alexandra en juillet 2025 parce que sa famille n’avait pas de papiers n’avait commis aucun crime. Les commerçants ghanéens d’Estcourt dont le maire a confisqué les clés pour les remettre à des commerçants sud-africains en avril 2026 n’étaient pas des criminels. Ils étaient victimes d’un État qui avait instrumentalisé sa propre illégalité contre les mêmes personnes qu’il était constitutionnellement tenu de protéger.
La date butoir du 30 juin passera. Certaines personnes seront parties. D’autres resteront. Les emplois n’auront pas apparu. Le coût de la vie n’aura pas baissé. Les cliniques ne seront pas mieux dotées en personnel. Les fonctionnaires qui ont vendu la frontière pour un visa à 500 rands ne seront pas encore devant les tribunaux. Et la prochaine marche de March and March se prépare déjà.
Les citoyens sud-africains ont raison d’en avoir assez de l’illégalité et de la mauvaise gouvernance. Mais ils visent, trop souvent, la mauvaise cible. Les criminels ne sont pas les migrants. Ce sont les fonctionnaires qui ont vendu la souveraineté sud-africaine, un permis à la fois, les politiciens qui ont exploité la rage qui en a résulté à des fins électorales, et l’instance continentale qui regarde ce schéma se répéter depuis six décennies sans jamais exiger de comptes aux gouvernements qui le produisent.
Le véritable test n’est pas de savoir si l’Afrique du Sud peut marcher ou expulser pour sortir de cette crise. C’est de savoir si l’UA aura le courage d’inspirer et de construire un continent où aucun Africain ne se sente obligé de fuir en premier lieu. Si elle ne peut pas répondre à cette question, alors le 30 juin n’est pas une date butoir. C’est un avant-goût.
Thebe Ikalafeng est fondateur et président de Brand Africa, chancelier de l’université Sol Plaatje, professeur de pratique à la faculté de commerce de l’université de Johannesburg et auteur de The Traveller: Crossing Borders and Connecting Africa et Rooted and Rising: Reclaiming Our Culture and Redefining Our Global Influence.
