Le Bénin construit. Depuis 2016, les investissements dans les infrastructures routières ont atteint un niveau sans précédent. Des routes se tracent, des ponts s’élèvent, des villes se reconfigurent. C’est une dynamique réelle, visible, et dont notre pays peut être fier.
Pourtant, sur ces mêmes chantiers, une réalité moins flatteuse s’impose à quiconque les observe avec honnêteté : la main-d’œuvre est abondante, mais elle est peu ou pas formée. Des hommes et des femmes de bonne volonté, nombreux et disponibles, exécutent des tâches complexes sans en maîtriser les fondamentaux. Le résultat est prévisible : finitions insuffisantes, productivité faible, reprises coûteuses, et des infrastructures dont la durée de vie est compromise avant même leur inauguration.
J’ai passé plus de vingt ans sur des chantiers de travaux publics en France comme conducteur de travaux routes, canalisations et terrassements. J’ai dirigé des chantiers exigeants, avec des équipes formées et certifiées. Je sais ce que la compétence change concrètement sur un chantier. Et je sais ce que son absence coûte.
Le paradoxe béninois
Le Bénin investit massivement dans ses infrastructures mais la formation des hommes et des femmes qui les construisent ne suit pas toujours. C’est un paradoxe économique majeur. On achète des matériaux de qualité, on fait appel à des entreprises structurées, on finance des études d’ingénierie et on confie l’exécution à des ouvriers non formés.
Des structures de formation professionnelle existent pourtant au Bénin. Le programme ARCH, lancé par le ministère des Affaires sociales, témoigne d’une prise de conscience. Mais aucune de ces structures ne forme spécifiquement aux métiers de la construction routière. Le fossé entre l’offre de formation existante et les besoins réels des chantiers reste entier.
Une proposition concrète : le programme national « Ouvriers routiers »
L’idée est simple : transformer les travailleurs qui sont déjà sur les chantiers en ouvriers qualifiés, certifiés et reconnus.
Ce programme national de formation courte, de 3 à 12 mois selon les métiers, reposerait sur un principe fondamental : 70% de pratique, 30% de théorie. Pas de formation en salle déconnectée de la réalité. Des formations déployées directement sur les chantiers en cours, avec des formateurs labélisés et des professionnels expérimentés comme encadrants.
Les métiers ciblés en priorité sont ceux dont les chantiers béninois ont le plus besoin : maçon VRD, poseur de bordures et de pavés, applicateur d‘enrobé, canalisateur, conducteur d’engins, chef d’équipe. À l’issue de chaque formation, une certification officielle par métier, adossée à un Référentiel National des Métiers du BTP, attestera des compétences acquises. Cette certification donnera à l’ouvrier une identité professionnelle reconnue et valorisable sur tout le territoire.
Pour que ce programme fonctionne, les apprentis doivent bénéficier d’une incitation financière pendant leur formation. Un homme qui a une famille ne peut pas se permettre plusieurs mois sans revenu. C’est une condition de réussite, pas un détail.
Responsabiliser les entreprises
L’État ne peut pas tout financer seul. Mais il dispose d’un levier puissant : les marchés publics. Toute entreprise obtenant un marché de travaux routiers devrait être tenue de former un quota d’ouvriers locaux pendant l’exécution du chantier, sous peine de sanctions financières clairement définies. Un dispositif de contrôle indépendant préviendrait tout contournement.
Ce mécanisme est équitable : les entreprises qui bénéficient de la commande publique contribuent en retour à la montée en compétence du pays. C’est un investissement collectif, pas une charge supplémentaire.
Un registre national pour valoriser les compétences
Former des ouvriers qualifiés ne suffit pas si ces compétences disparaissent dans l’informel à la fin du chantier. Un Registre National des Ouvriers Qualifiés du BTP, accessible à toutes les entreprises, permettrait de connecter l’offre et la demande de compétences à l’échelle nationale. C’est une bourse de l’emploi sectorielle simple, pratique et efficace.
Une gouvernance partagée
Ce programme ne peut réussir que s’il est piloté collectivement. Un Comité Paritaire associant le Ministère du Cadre de Vie, la SIRAT, le Ministère en charge de la formation professionnelle, le Ministère en charge de la formation technique, le Ministère des affaires sociales, le programme ARCH dans un contenu pédagogique réformé, la Fédération des entreprises de BTP et les représentants des ouvriers garantirait que les formations répondent aux besoins réels du marché et non aux intérêts d’une seule institution.
Des partenariats techniques avec des pays qui disposent de programmes de coopération dans la formation professionnelle, pourraient apporter expertise et financements complémentaires.
Investir dans les hommes et des femmes, pas seulement dans le béton
Une route bien construite dure des décennies. Une route mal construite coûte en reprises, en entretien et en accidents ce qu’elle a prétendu économiser. Derrière chaque kilomètre de route, il y a des hommes et des femmes. Les former, c’est protéger l’investissement public, créer de la valeur durable et donner à une génération de Béninois une dignité professionnelle qu’ils méritent.
Le Bénin a la main-d’œuvre. Il lui manque la formation. C’est un problème que nous pouvons résoudre.
Prochain article : chantiers routiers ; la signalisation provisoire pour travaux
Par Ousman HASSAN, Cadre des Travaux Publics, Consultant indépendant en ingénierie, voirie et réseaux divers, éleveur et agripreneur.
