Porto-Novo, le 3 juin 2025.

Dans les quartiers populaires de Porto-Novo, la politique inspire souvent davantage de méfiance que d’enthousiasme. Les promesses de campagne ont appris aux gens à attendre de voir. On annonce, on inaugure, on repart. Et les choses restent à peu près comme elles étaient. Alors quand Romuald Wadagni avait annoncé, dans son projet de société, que les urgences médicales ne seraient plus conditionnées à un paiement préalable, beaucoup avaient hoché la tête sans trop y croire.

Une des mesures du conseil des ministres de ce 03 juin 2026 vient de les surprendre.

« Honnêtement, je pensais que ça viendrait après. Après d’autres choses. Mais là, c’est la première décision. Ça dit quelque chose sur ce qu’il considère comme prioritaire », confie Raïssa, infirmière dans un centre de santé de la capitale administrative. Elle suit l’actualité politique avec une attention particulière : dans son métier, les décisions d’en haut ont des conséquences directes sur ce qu’elle peut ou ne peut pas faire face à ses patients.

Ce choix de calendrier n’est pas anodin. En plaçant cette mesure en tête des décisions de son premier gouvernement, le président Wadagni envoie un signal à la fois politique et moral : ce sont les plus exposés qui viennent en premier. Pas les partenaires économiques, pas les réformes institutionnelles, pas les ajustements fiscaux. Les malades qui n’ont pas de quoi payer. C’est un choix qui dit quelque chose sur l’ordre des urgences, au sens propre comme au sens figuré.

Pour Théophile, commerçant au marché Ouando, l’arithmétique est limpide. « Ma mère est diabétique. Elle peut faire une hypoglycémie grave n’importe quand. Avant, j’avais toujours peur : est-ce qu’on l’emmènera à l’hôpital sans problème si je ne suis pas là avec l’argent ? Maintenant, je n’ai plus cette peur-là. » Il marque une pause, puis ajoute : « C’est bête à dire, mais c’est un soulagement. Je vais mieux dormir. »

La mesure touche en réalité trois registres à la fois. Elle est sanitaire, parce qu’elle améliore objectivement les chances de survie en cas d’urgence en supprimant le temps perdu à mobiliser des ressources. Elle est sociale, parce qu’elle réduit l’écart entre celui qui peut appeler sa famille aisée à minuit et celui qui ne peut compter sur personne. Elle est politique, enfin, parce qu’elle restaure un lien de confiance entre l’État et des citoyens qui avaient appris, progressivement, à ne compter que sur eux-mêmes.

 La question qui se pose maintenant est celle de la mémoire institutionnelle. Le Bénin a connu d’autres réformes sanitaires, d’autres annonces, d’autres milliards. Certaines ont tenu. D’autres ont fondu dans les méandres de l’administration, faute de suivi, faute de volonté, faute de moyens opérationnels. Ce qui distinguera celle-ci, ce sera sa capacité à traverser les changements d’humeur administrative et à s’inscrire dans les pratiques quotidiennes des établissements.

« Si ça marche vraiment, si on n’a plus à chercher l’argent d’abord, ça changera la manière dont les gens voient l’hôpital. Aujourd’hui, beaucoup attendent trop longtemps avant de venir parce qu’ils ont peur de ne pas pouvoir payer. Ce sont ces morts-là qu’on ne voit pas », observe Raïssa. Elle pense aux femmes qui accouchent à domicile parce que la maternité leur semble inaccessible, aux hommes qui ignorent une douleur thoracique jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

La mesure, si elle est appliquée avec rigueur, pourrait aussi modifier progressivement le rapport des Béninois à la prévention. Un système de santé auquel on fait confiance est un système qu’on consulte plus tôt, avant que l’urgence ne se présente. C’est, à terme, moins de cas graves, moins de décès évitables, moins de familles brisées par une nuit où l’argent a manqué au mauvais moment.

Wadagni a tenu sa promesse sur ce point. La suite dépend de ceux qui l’entourent, et de ceux qui, dans chaque hôpital du pays, devront faire vivre cette décision au quotidien.

M.M

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