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Hommage à la mémoire de Richmir Totah: Pianiste, opérateur culturel, bâtisseur du Bénin artistique

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(Les acteurs culturels le regrettent)

« On renvoie le partage de son expérience de vie à plus tard, et lorsqu’on se surprend, parfois c’est déjà trop tard. »

Il y a quelques mois à peine, par l’entremise de mon cher tonton et ami Gaston Eguedji, j’avais obtenu le contact de Richmir Totah. Mon projet était simple, et il me semblait urgent : aider les grands noms de la culture béninoise à consigner leur vie, leurs combats, leur philosophie pour la postérité. Tonton Gaston m’avait encouragé, citant en exemple Koffi Gahou, Marie Madeleine Eliane Chagas, Castella Ayilo, autant de parcours déjà mis en mots grâce à ce travail biographique que je m’efforce de mener avec soin.

Lorsque je contactai Tonton Richmir, sa réponse fut immédiate. Sans hésitation, sans protocole superflu, il me donna rendez-vous dès le lendemain, à la Place de l’Amazone, en plein cœur du mois de spectacle « Chante et danse avec l’Amazone » dont il assurait la direction artistique. C’était lui tout entier : un homme d’action, de terrain, qui ne laissait jamais attendre ce qui pouvait être fait aujourd’hui.

Je le vois encore. Nous discutons joyeusement sous la chaleur du soir de Cotonou ; je lui montre quelques spécimens de mes réalisations biographiques. Il écoute, réfléchit, sourit. Un homme de cette envergure, et pourtant si accessible. Au beau milieu de notre échange, « Bio » du duo emblématique « Bio et Cossi » s’arrête pour saluer le monument que j’avais en face de moi — ce mot, monument, n’est pas de la flatterie ; c’est ce que tout le monde voyait en lui.

Sa femme, Rachelle Agbossou — chorégraphe émérite et fondatrice du Centre Walô — était alors en tournée hors du pays. Elle n’avait pas cessé de l’appeler pour prendre de ses nouvelles. Et lui, entre deux sonneries, avait parlé de mon projet avec un enthousiasme communicatif. Nous avions convenu d’un second rendez-vous pour peaufiner les contours de la biographie.

Ce rendez-vous n’eut jamais lieu.

L’homme qu’il était

Richmir Totah surnommé « Richmir le miraculé » était bien plus qu’un nom dans un programme de festival. Pianiste de formation, il avait été initié très tôt par son père, maître de chorale, et avait forgé son amour de la scène au sein de l’orchestre mythique des Sphinx, au CEG Gbégamey. Même lorsqu’il s’envola pour la Russie où il décrocha un diplôme d’ingénieur agronome à Astrakhan, la musique ne le quitta jamais.

De retour au Bénin, il embrassa pleinement sa vocation culturelle. Il fonda La Rich’Art, agence d’événementiel, de production et de promotion artistique. Il devint le manager et chef d’orchestre de la légende vivante Danialou Sagbohan, ainsi qu’un compagnon de route de Nel Oliver. Homme de structure autant que d’inspiration, il coordonna dès septembre 2000 le projet « Vendredi des artistes », initiative du ministre Gaston Zossou pour tisser un dialogue permanent entre créateurs et administration.

À la tête de la Fédération des Associations d’Artistes du Bénin (FAABEN), il porta des chantiers structurants : le « milliard culturel », la commission nationale de lutte contre la piraterie, le statut de l’artiste. En 2015, il pilota la première édition du Festival International de Musique du Bénin (FIMUB), biennale inspirée du MASA d’Abidjan, entièrement financée par le Fonds d’aide à la culture. En 2020, en pleine pandémie, c’est encore lui qui assura la direction artistique de la chanson collective « Bénin Riposte #Covid ». Depuis 2014, il représentait également le Bénin pour les All African Music Awards (@AFRIMA).

Il rêvait de faire du @Centre Walô un pôle de référence pour la chorégraphie africaine. Ce rêve aussi s’est tu avec lui.

Le silence qui tue

Après notre rencontre à la Place de l’Amazone, j’avais relancé, encore et encore. Le silence, progressivement, s’est installé. Sous nos cieux, la mémoire pèse peu. Chacun se croit immortel comme aime à se surnommer Stévy Wallace, repoussant toujours à demain ce travail de transmission qui, seul, défie vraiment la mort.

Richmir Totah combattait la maladie depuis des années. Il avait été hospitalisé une première fois en 2016 au CNHU de Cotonou. Il se battit avec la même énergie farouche qu’il avait mise dans tout le reste. Mais le 3 mai 2026, le soldat a rendu les armes.

Aujourd’hui, les témoignages pleuvent. Les hommages sont beaux, sincères, touchants. Ils disent ce que cet homme représentait. Mais il ne les entendra pas. Et c’est là que le deuil redouble de douleur : toutes ces paroles qu’on aurait pu lui dire de son vivant, tous ces souvenirs qu’il aurait pu lui-même coucher sur le papier pour ses enfants, pour les jeunes artistes béninois, pour l’histoire sont perdus à jamais.

Une vie sans trace est une vie deux fois perdue

Les grands artistes internationaux écrivent leurs mémoires. Ils savent que leur parole vaut de l’or, non pour eux seuls, mais pour tous ceux qui viendront après. Pourquoi pas nous ? Pourquoi nos bâtisseurs culturels africains ceux qui ont tenu le flambeau souvent sans reconnaissance, souvent sans ressources devraient-ils partir sans laisser la moindre empreinte écrite ?

Qui se souvient encore des grandes figures artistiques disparues avant l’heure ? Combien de noms essentiels ont glissé dans l’oubli faute d’une page écrite, d’un témoignage enregistré ?

Je tire aujourd’hui la sonnette d’alarme, avec toute la force de ce deuil qui m’étreint. Aux grandes figures encore debout du monde culturel béninois et de tous les autres domaines, je dis ceci : votre vie est un patrimoine. Votre parcours, vos difficultés, vos réussites, votre philosophie appartiennent à tous. C’est pour moi un honneur de participer à écrire pour beaucoup. Mais sans votre collaboration, sans votre oui, sans votre confiance, rien n’est possible.

Quoi qu’il en coûte, faites-le. Faites-le maintenant.

Car demain, c’est parfois déjà trop tard.

Gérard AMOUZOUVI, écrivain-biographe, responsable des Editions Weziza Officiel, Kokou Claude Balogoun Sèdjro Giovanni Houansou, Olatoundji Humbert Boko, Eusèbe Dossou, Degbo Stanislas, Ministère Des Affaires Etrangères et de la Coopération du Bénin, En mémoire de Richmir Totah, soldat de la culture béninoise, parti le 3 mai 2026

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