Invité le 10 mai 2026 de l’émission Zone Franche sur Canal3-Bénin, Ernest Tindo, expert en économie bleue et coordonnateur national de l’initiative citoyenne ‘’Notre Voix Compte’’, a dressé un état des lieux du secteur. Entre atouts naturels majeurs et gouvernance encore insuffisante, l’économie bleue reste un levier de croissance à activer pleinement au Bénin.
Pour l’expert, l’économie bleue recouvre « l’ensemble des usages que l’on peut faire des milieux aquatiques » : océan, lacs, lagunes, fleuves, eaux souterraines. Le Bénin dispose d’un capital naturel important : 125 km de côtes atlantiques, un port en eau profonde qui assure 90% des échanges commerciaux, et une Zone Économique Exclusive de 27 750 km², soit 40% de sa superficie terrestre. Le pays compte aussi deux communes lacustres, le village lacustre de Ganvié, les fleuves Ouémé, Niger, Mono-Couffo, et la vallée de l’Ouémé, 90 000 hectares propices à l’aquaculture et au maraîchage.
Des avancées notables depuis dix ans
Sous la gouvernance du président Patrice Talon, le secteur a bénéficié d’investissements massifs. Environ 300 milliards FCFA ont été injectés dans la modernisation du port de Cotonou, avec renforcement des infrastructures et création de zones logistiques à Sèmè et Akassato pour désengorger la ville et fluidifier le trafic. La route inter-état RNIE2 est en cours de dédoublement pour améliorer le corridor et la compétitivité portuaire.
Dans la pêche et l’aquaculture, la production nationale a progressé de 45% entre 2016 et 2026, passant de 63 000 à 93 000 tonnes. Cette dynamique a permis de réduire de 31% les importations de produits halieutiques, passées de 160 000 à 100 000 tonnes, contribuant à la sécurité alimentaire. Un nouveau port de pêche artisanale est également en construction. Le tourisme balnéaire a connu un élan, notamment sur l’axe Cotonou-Ouidah, soutenu par les investissements dans les infrastructures côtières. La sécurité maritime s’est renforcée avec un dispositif de surveillance permettant de couvrir jusqu’à 90 km en mer, contre zéro en 2016.
Ces réalisations s’inscrivent dans le cadre des PAG 1 et 2, qui ont structuré les investissements dans les sous-secteurs liés à l’économie bleue : transport maritime et portuaire, pêche, aquaculture, hydrocarbures offshore, tourisme balnéaire et câbles sous-marins.
Mais le potentiel reste largement sous-exploité
Malgré ces progrès, Ernest Tindo estime que le Bénin « n’est pas encore à son plein potentiel ». Le pays continue d’importer plus de 100 000 tonnes de poissons par an, alors que la vallée de l’Ouémé et une jeunesse majoritairement en sous-emploi offrent les conditions pour développer une aquaculture compétitive. La pêche INN, ou pêche illégale, non déclarée et non réglementée, continue de menacer les revenus des pêcheurs artisanaux et la sécurité alimentaire. Elle représente une perte estimée à 2,39 milliards de dollars par an pour les pays côtiers de la CEDEAO.
L’expert identifie trois freins majeurs. Premièrement, l’insuffisance du cadre institutionnel : le Bénin ne dispose pas encore d’un département ministériel dédié à l’économie maritime, contrairement aux directives de l’UEMOA et de la stratégie africaine d’économie bleue. Deuxièmement, l’absence d’une stratégie nationale adoptée : in projet existe, piloté par la Préfecture maritime puis le ministère du Cadre de Vie, mais il n’est pas encore validé. Troisièmement, le déficit de formation : le pays ne dispose ni de lycée maritime ni de cursus universitaires adaptés pour former les compétences nécessaires aux métiers de la mer et du littoral.
Un nouveau souffle attendu
Ernest Tindo se veut optimiste pour l’avenir. Le président élu Romuald Wadagni a inscrit « l’économie bleue prospère » parmi les axes majeurs de son projet de société. Cela devrait se traduire dans le prochain Plan National de Développement et dans la mise en place d’un cadre institutionnel dédié, permettant une vision holistique et des arbitrages intersectoriels, a-t-il souhait.
Parmi les secteurs à accélérer, l’expert cite le transport fluvio-lagunaire, encore embryonnaire, la pêche et l’aquaculture pour réduire les importations et conquérir le marché nigérian, ainsi que l’exploitation encadrée des granulats marins et lagunaires pour alimenter les chantiers nationaux. Il évoque aussi les secteurs émergents comme l’énergie maritime, où la recherche d’hydrocarbures se poursuit.
Pour Ernest Tindo, le modèle à suivre est celui du Kenya, de la Côte d’Ivoire ou du Togo, qui ont déjà mis en place des cadres institutionnels dédiés et des stratégies nationales contextualisées. « On ne peut pas copier une stratégie d’un pays et la plaquer ailleurs. Il faut s’inspirer du modèle de l’Union Africaine et l’adapter au profil du Bénin », conclut-il.
Avec 27 750 km² de mer sous juridiction béninoise, l’enjeu est clair : l’économie bleue peut devenir un pilier de la création d’emplois, de la sécurité alimentaire et de la croissance durable. Encore faut-il lui donner les moyens institutionnels et stratégiques de son ambition.
Th.A.
