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Mémoire en marche: Gildas Agossoukpè, le griot qui marche pour sauver la parole africaine

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Pendant que le monde court derrière le bruit du temps, les écrans et même l’IA, un homme a choisi de ralentir pour écouter les voix anciennes. Entre poussière rouge, longues marches et nuits passées dans les villages, Gildas Agossoukpè marche pour empêcher que les contes africains ne disparaissent dans l’oubli. Son défi paraît immense : réaliser 200 prestations artistiques en 2026. Ce défi, l’a convoqué de Parakou à Djougou, parcourir 135 kilomètres de marche contée entre ces deux villes. Mais derrière les chiffres se cache une urgence plus profonde : empêcher que la parole africaine ne tombe définitivement dans le silence.

Artiste, comédien, conteur et gestionnaire de projets de formation, Gildas Mahoussi Agossoukpè est d’abord venu au conte par le théâtre. L’habitué des premiers rôles dans plusieurs créations scéniques, passait déjà son temps à porter de longs textes devant le public. Mais c’est au contact de conteurs rencontrés sur des festivals que quelque chose bascule en lui. « Quand je les regardais dire leurs textes, j’ai compris qu’ils n’étaient pas si loin de ce que je faisais déjà comme comédien. Et puis le conte est un art qui voyage facilement. On peut partir seul avec sa parole », raconte-t-il.

Une formation destinée aux jeunes du septentrion viendra ensuite renforcer ce choix artistique. Depuis, le conte est devenu pour lui bien plus qu’une discipline scénique. « Aujourd’hui, le conte représente pour moi un héritage que j’ai reçu et que je travaille à léguer avec honneur, bravoure et beaucoup d’amour », confie-t-il.

Mais au fil des années, le conteur constate une disparition progressive de cet art dans les habitudes culturelles béninoises. Là où les festivals de conte occupaient autrefois une place importante entre 2008 et 2017, le silence semble peu à peu s’être installé. « Le Bénin était une grande nation du conte. Aujourd’hui, nous ne sommes presque plus représentés dans les grands rendez-vous internationaux », regrette-t-il. Le déclic viendra notamment après plusieurs événements culturels à l’extérieur du pays où il remarque l’absence du conte béninois. Même au MASA d’Abidjan, l’un des plus grands rendez-vous artistiques africains, aucun conteur béninois n’était représenté. Une situation qui le pousse à s’interroger sur sa propre pratique. « Je me suis demandé pourquoi les conteurs béninois ne racontaient plus. Et je me suis aussi demandé pourquoi moi-même, ces dernières années, je ne jouais presque plus », explique-t-il.

De cette réflexion naît alors le projet « 200 contes en 2026 ». Un chiffre choisi volontairement comme un défi personnel et collectif. Pour lui, atteindre 200 prestations en une seule année oblige à rester constamment en mouvement. « 200, c’est plus que la moitié des jours d’une année. Ça impose une urgence. Ça empêche de dormir sur ses lauriers », affirme-t-il. Son calcul est simple : parcourir les 77 communes du Bénin et y jouer au moins deux fois. Mais le projet dépasse déjà les frontières nationales. Gildas Agossoukpè espère également porter ses contes au Niger, au Burkina Faso, au Mali, au Sénégal, au Togo ou encore dans certains pays européens où le conte continue de vivre à travers des festivals et des rencontres culturelles.

Pour tenir ce challenge, le conteur distingue deux espaces de diffusion : les espaces dédiés, comme les centres culturels et les salles de spectacle, et les espaces non dédiés, c’est-à-dire les rues, les villages, les anniversaires, les écoles ou même les réunions populaires sous un arbre à palabres. « Nous pouvons raconter partout. Même dans un baptême, un mariage ou une simple rencontre entre amis », dit-il. C’est aussi dans cette logique qu’est née la marche contée de 135 kilomètres entre Parakou et Djougou. Une traversée réalisée en quatre jours afin d’aller directement au contact des populations éloignées des espaces culturels classiques. Tout au long du trajet, le conteur s’est arrêté pour raconter des histoires à tous ceux qui acceptaient de tendre l’oreille : policiers en patrouille, conducteurs de taxi-moto, chasseurs, élèves, apprentis, chefs de villages ou voyageurs immobilisés par une panne. Mais au-delà de la performance artistique, cette aventure a profondément marqué l’homme. « J’ai redécouvert les valeurs qui nous caractérisent : la solidarité, l’hospitalité, l’entraide, la compassion », raconte-t-il avec émotion.

Le conteur évoque notamment ces repas offerts spontanément par des inconnus rencontrés dans les villages traversés. Des gestes simples qui lui rappellent l’importance du vivre-ensemble dans les communautés africaines. Artistiquement aussi, l’expérience transforme sa pratique. Contrairement aux scènes habituelles composées d’amis ou d’habitués du théâtre, il devait ici convaincre un public totalement imprévisible. « Les gens ne voient pas forcément le conte comme un métier. Il faut réussir à les captiver jusqu’aux applaudissements », explique-t-il. Malgré l’enthousiasme suscité par le projet, les difficultés restent nombreuses. Le manque de moyens financiers, de logistique et surtout le faible engagement de certains espaces culturels compliquent considérablement le défi. « Si les centres culturels et les espaces de loisirs acceptaient seulement deux dates chacun, nous serions déjà très loin dans le projet », estime-t-il.

Pour Gildas Agossoukpè, l’enjeu dépasse désormais sa propre personne. Il considère son engagement comme une mission de transmission envers la jeunesse béninoise. « Le conte est un héritage que j’ai reçu. Mon devoir aujourd’hui, c’est de le conserver et de le transmettre dans un état encore meilleur », affirme-t-il. Et lorsqu’on lui demande s’il est certain d’atteindre les 200 prestations avant la fin de l’année, le conteur répond avec lucidité et espoir : « Cette question ne dépend pas seulement de moi. Si des familles, des organisateurs ou des espaces culturels décident de nous inviter, nous irons même au-delà des 200 prestations. »

Pour finir, Gildas Agossoukpè avec pour seule arme la parole conclut « tant qu’il restera quelque part une oreille prête à écouter, même perdue à l’autre bout du monde, j’irai la retrouver pour lui raconter une histoire.»

Fayçal DRAMANE

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