Le refus du roi Mohammed VI de gracier les 18 supporters sénégalais condamnés après la finale de la CAN 2025 ravive la tension entre souveraineté judiciaire et solidarité africaine. Entre mobilisation diplomatique inédite de Dakar et fermeté affichée de Rabat, cette affaire dépasse le terrain de football pour révéler les fractures silencieuses des relations entre États partenaires.
Il est des silences qui parlent plus fort que les déclarations officielles. Le refus du roi Mohammed VI d’accorder sa grâce aux supporters sénégalais condamnés après la finale de la Coupe d’Afrique des Nations 2025 résonne comme un rappel brutal : en matière de souveraineté judiciaire, la diplomatie, même insistante, connaît ses limites. Et parfois, ses humiliations feutrées.
Car derrière cette affaire, il ne s’agit pas seulement de dix-huit peines de prison confirmées par les tribunaux marocains. Il s’agit d’une collision entre deux légitimités : celle d’un État qui affirme la rigueur de son appareil judiciaire, et celle d’un autre qui revendique la protection de ses citoyens, fussent-ils fautifs. Entre ces deux impératifs, le président Bassirou Diomaye Faye semble aujourd’hui pris au piège d’une promesse politique confrontée au réel.
Le Sénégal a tout tenté, ou presque. Les voies judiciaires, la diplomatie classique, et même l’intercession spirituelle via la Tijaniyya, ce lien mystique et historique entre Dakar et Fès. Rarement aura-t-on vu une telle mobilisation multiforme pour un dossier impliquant des supporters de football. Mais rien n’y a fait. Le Maroc, sûr de son droit, est resté inflexible.
Faut-il y voir une démonstration d’indépendance judiciaire ? Peut-être. Mais une question demeure, lancinante : cette fermeté est-elle proportionnée aux faits ? Car si les violences en marge de la finale sont condamnables, invasions de terrain, jets de projectiles, heurts avec les forces de l’ordre, la défense soulève un doute troublant sur l’identification réelle des auteurs. Et lorsque la justice refuse même d’examiner certaines preuves vidéo, le soupçon s’installe, insidieux.
Plus profondément, cette affaire met à nu les fragilités du football africain, cette scène où les passions nationales débordent souvent les cadres du jeu. La finale houleuse de la CAN, arbitrage contesté, abandon du terrain, décision controversée de la Confédération africaine de football… tout cela a contribué à transformer un événement sportif en crise politique. Le ballon rond, une fois encore, s’est fait catalyseur de frustrations bien plus larges.
Mais le véritable enjeu est ailleurs. Il réside dans ce que cette affaire dit des relations africaines contemporaines. Entre le Sénégal et le Maroc, deux partenaires historiques, le malaise est palpable. Non pas une rupture, mais une crispation. Une tension sourde, nourrie par l’impression, côté sénégalais, d’avoir épuisé tous les recours sans être entendu.
Pour Bassirou Diomaye Faye, l’enjeu est aussi personnel que politique. Lui qui a connu la détention avant d’accéder au pouvoir ne peut rester indifférent au sort de ses compatriotes emprisonnés à l’étranger. Mais l’émotion ne fait pas une politique étrangère, et la compassion ne saurait plier les logiques d’État.
Alors que reste-t-il ? Peut-être une leçon, amère : en Afrique comme ailleurs, la solidarité proclamée se heurte souvent à la réalité des souverainetés nationales. Et le football, loin d’unir toujours les peuples, révèle parfois leurs fractures.
Dans cette affaire, personne ne sort véritablement grandi. Ni les supporters, devenus symboles d’un débordement collectif. Ni les États, enfermés dans leurs postures. Ni même le football africain, encore une fois rattrapé par ses démons.
Reste une interrogation, suspendue : fallait-il punir pour l’exemple, ou comprendre pour apaiser ? L’histoire, elle, jugera.
Ce 06 mai 2026
Le Curé de la conscience
