Home International GRAND PORTRAIT: HASSAN DAKHLALLAH — PCA, PORTEO GROUP

GRAND PORTRAIT: HASSAN DAKHLALLAH — PCA, PORTEO GROUP

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Hassan Dakhlallah,
le Patron africain que
le FMI écoute

Il a commencé dans la boue des chantiers ivoiriens, à une époque où le pays cherchait encore ses cicatrices. Treize ans plus tard, il débarque à Washington en equal, face aux économistes du FMI, et leur dit que l’Afrique n’a plus besoin de leurs leçons — seulement de leurs capitaux. Hassan Dakhlallah n’est pas une success story. C’est une conviction.

Rédaction Jeune AfriqueWashington D.C. — AbidjanMai 2025

Le chauffeur attend depuis trente minutes devant l’hôtel lorsque Hassan Dakhlallah sort enfin, téléphone à l’oreille, costume anthracite, pas décidé. Il vient d’enchaîner deux réunions avec des représentants de la Banque mondiale et il en a une troisième dans vingt minutes — cette fois avec des journalistes. Il s’arrête une seconde sur le trottoir de Washington, regarde la ville comme on regarde quelque chose qu’on a appris à ne plus craindre, et monte dans la voiture. C’est dans ces détails qu’on comprend l’homme : il ne court pas. Il avance.

Avril 2025. Les Spring Meetings du FMI et de la Banque mondiale ramènent dans la capitale américaine ce qui se fait de mieux en matière de technocratie financière mondiale. Des économistes de Princeton, des gouverneurs de banques centrales, des ministres des Finances qui parlent en milliards avec la désinvolture de ceux qui n’ont jamais eu à compter leurs fins de mois. Et puis, il y a Hassan Dakhlallah. Fondateur et PCAdu groupe Porteo, invité par la Chambre de Commerce et l’African Corporate Council, qui n’est pas venu pour applaudir. Il est venu pour parler — et pour être entendu.

« Nous ne sommes pas venus chercher des leçons. Nous sommes venus construire des partenariats. »

HASSAN DAKHLALLAH — WASHINGTON D.C., AVRIL 2025

Cette phrase, lâchée dans un couloir de conférence, a circulé. Pas parce qu’elle est provocatrice — elle ne l’est pas, pas vraiment. Mais parce qu’elle résume avec une économie de mots remarquable quelque chose que les institutions de Bretton Woods peinent encore à intégrer : le secteur privé africain n’est plus en position de demande. Il est en position de négociation.

2012, Abidjan : le pari d’un homme qui ne veut pas attendre

Pour comprendre Washington, il faut remonter à Abidjan. À 2012, exactement. La Côte d’Ivoire sort péniblement d’une décennie de fractures — deux guerres civiles, une crise post-électorale, un pays coupé en deux, une économie à genoux. Ce n’est pas l’Afrique du miracle dont les consultants des institutions financières aiment parler dans leurs rapports. C’est l’Afrique des chantiers abandonnés, des ponts inachevés, des routes qui disparaissent dans la brousse faute d’entretien.

C’est dans ce contexte, précisément dans cette brèche, que Hassan Dakhlallah crée NSE.CI — Nicolas Srouji Establishment Côte d’Ivoire. Bientôt quinquagénaire aujourd’hui, il avait alors la quarantaine, une obsession de la construction et une conviction chevillée : l’Afrique ne manque pas de projets. Elle manque d’opérateurs. Elle manque de gens capables de prendre un plan, de l’exécuter, de le livrer à l’heure et de rester assumer ce qui ne marche pas.

« Quinze ans, c’est le temps qu’il m’a fallu pour comprendre, de l’intérieur, ce que signifie bâtir un groupe panafricain. »

HASSAN DAKHLALLAH — INTERVIEW ALLAFRICA, AVRIL 2026

NSE.CI commence petit. Des chantiers de voirie, des travaux de génie civil, des contrats que les grandes multinationales européennes et chinoises regardent à peine. Mais Dakhlallah fait quelque chose que ses concurrents étrangers ne font pas : il reste. Il s’ancre. Il recrute localement, forme ses équipes sur le terrain, réinvestit ses bénéfices dans des équipements plutôt que de les rapatrier. Ce n’est pas de l’altruisme — c’est de la stratégie.

2020 : quand la PME devient un empire discret

Huit ans après la création de NSE.CI, une bascule. En 2020, Dakhlallah rebaptise et restructure son entreprise. Porteo Group est né — un conglomérat panafricain organisé autour de huit pôles stratégiques : infrastructure, construction, industrie, immobilier, agro-industrie, numérique, formation, services. La décision n’est pas cosmétique. Elle traduit une vision qui s’est affinée au fil des chantiers : on ne peut pas vraiment construire l’Afrique si on est dépendant, à chaque projet, d’une chaîne d’approvisionnement externe.

737M€chiffre d’affaires du groupe Porteo

12 000employés dans 7 pays africains

342eau classement Jeune Afrique 500 champions africains 2024

Porteo produit localement la majorité des matériaux qu’il utilise. Il forme ses propres ingénieurs. Il construit ses propres unités de production d’acier et de béton. Au Togo, il a lancé un centre avicole de 400 hectares à Avétonou. En République du Congo, le groupe a sécurisé plus de 26 000 hectares pour l’agro-industrie. À Grand-Bassam, un data center souverain est en construction. L’équation est simple à énoncer, difficile à exécuter : ne dépendre de personne pour livrer ce qu’on a promis.

« La souveraineté productive ne se décrète pas : elle se construit patiemment, en se donnant les moyens de ne pas dépendre, à chaque chantier, d’une chaîne extérieure. »

HASSAN DAKHLALLAH

L’homme, derrière le groupe

Il serait facile de s’arrêter aux chiffres. 3 000 kilomètres de routes. 12 000 emplois. Un chiffre d’affaires de 737 millions d’euros. Une vingtaine de filiales dans sept pays. Mais les hommes qui construisent durablement ne se résument pas à leurs métriques. Ce qui distingue Dakhlallah dans l’écosystème du BTP africain, ce sont ses obsessions — celles qu’il ne lâche pas même quand on lui parle d’autre chose.

La première : la qualité comme acte politique. « L’Afrique ne doit plus se contenter du minimum. Nos infrastructures doivent refléter nos ambitions », dit-il. Pas comme un slogan. Comme quelqu’un qui a vu trop de routes refaites deux fois en cinq ans parce que la première fois, on avait coupé sur les matériaux. La deuxième obsession : les jeunes. À travers Porteo Academy, des centaines de techniciens, d’ingénieurs et d’artisans sont formés chaque année. Des conductrices d’engins. Des cheffes de chantier. Des femmes dans des métiers que l’Afrique leur avait longtemps refusés.

PORTEO ACADEMY — FORMER POUR NE PLUS IMPORTER

Convaincue que la vraie souveraineté passe par les compétences, Porteo a intégré la formation dans son modèle opérationnel. Chaque année, des centaines de jeunes — techniciens, ingénieurs, artisans — sont formés directement sur les chantiers du groupe. Une attention particulière est portée aux femmes : conductrices d’engins, dessinatrices techniques, cheffes de chantier. Des fonctions autrefois inaccessibles, aujourd’hui au cœur de la politique RH du groupe.

La troisième obsession, peut-être la plus intime : construire sans laisser de ruines humaines derrière soi. La Fondation Porteo n’est pas un bras philanthropique de façade. Elle finance des chirurgies pour des patients qui n’auraient jamais pu payer. Elle rénove des salles de classe en zones rurales — plus de 3 500 élèves bénéficiaires. Elle soutient des coopératives de femmes. Ce n’est pas un budget communication. C’est, selon ceux qui le côtoient, le reflet d’un homme qui a grandi dans un contexte où il a vu ce que l’absence d’État peut faire à une communauté.

Washington ou la maturité d’une Afrique qui cesse de mendier

Revenons à Washington. Ce qui frappe dans la présence de Dakhlallah à ces Spring Meetings, ce n’est pas l’anecdote d’un PCA africain qui voyage bien. C’est ce que sa présence signale structurellement : une génération d’entrepreneurs africains a atteint un niveau de crédibilité qui leur permet de s’asseoir à la table — pas pour recevoir, mais pour peser.

Le FMI et la Banque mondiale ont besoin d’interlocuteurs privés africains pour ancrer leurs politiques dans la réalité des territoires. Dakhlallah est l’un de ces interlocuteurs. Il parle macroéconomie. Il parle intégration régionale. Il parle Zone de libre-échange continentale avec la précision de quelqu’un qui a livré des chantiers dans sept pays et qui sait exactement ce que coûte une frontière quand on transporte du béton.

« La véritable question de la décennie n’est pas de savoir si l’Afrique a une vision — elle en a une. Mais de déterminer si elle se donne les moyens, en interne, de la rendre exécutable. »

HASSAN DAKHLALLAH — INTERVIEW ALLAFRICA, AVRIL 2026

Cette phrase dit tout. Elle liquide en une ligne quinze ans de discours développementalistes. L’Afrique ne manque pas d’agendas ni de visions décennales. Elle manque d’exécutants. Et c’est précisément ce que Porteo est : un proof of concept grandeur nature que l’exécution est possible, africaine, rentable et durable.

Ce que les routes disent de l’homme

Il y a une image qu’on garde volontiers des grands patrons africains : la conférence, le costume, la tribune, les applaudissements. Dakhlallah est tout cela, mais il est surtout autre chose. Il est l’homme qui, entre deux réunions à Washington, reçoit sur son téléphone les photos d’un chantier au Bénin qui accuse du retard à cause des pluies. Il est celui qui dit, dans une interview tranquille, que « construire, ce n’est pas seulement relier des villes ou ériger des bâtiments. C’est créer de la valeur, des emplois, accompagner la transformation des territoires. »

Il ne s’épanche pas sur ses difficultés. Les entrepreneurs de sa génération, qui ont construit dans l’Afrique post-crise, ont appris la discrétion sur leurs nuits sans sommeil. Mais entre les lignes de ses interviews, on devine quelque chose : une impatience tranquille. L’impatience de celui qui sait que les briques sont là, que les hommes sont là, que l’argent commence à être là — et qui n’arrive pas tout à fait à comprendre pourquoi le monde prend encore autant de temps à regarder l’Afrique comme un continent capable.

Dans dix ans, si Porteo tient ses promesses, si les routes tiennent, si les data centers hébergent vraiment des données stratégiques africaines, si les cheffes de chantier formées aujourd’hui dirigent demain leurs propres entreprises — alors on dira peut-être que Hassan Dakhlallah était, en ce printemps 2025 à Washington, l’un des hommes qui avaient vu juste avant les autres. Pour l’heure, il préfère ne pas trop parler de l’avenir.

« J’espère que l’Afrique sera jugée sur ce qu’elle construit plutôt que sur ce qu’elle annonce — évaluée à l’aune de ses réalisations, et non de ses promesses. »

HASSAN DAKHLALLAH

C’est dit avec la sobriété d’un bâtisseur. Pas d’un visionnaire en quête de postérité. Un homme qui a encore des chantiers à livrer.

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