Au Bénin, l’école a remporté une bataille décisive : celle de l’accès. Avec près de 95 % des enfants scolarisés au primaire, le pays peut se targuer d’un succès quantitatif remarquable. Mais derrière cette performance se profile un défi bien plus complexe, celui de la qualité et de la pertinence de l’enseignement. Pour le nouveau président Romuald Wadagni, l’enjeu est désormais clair : transformer le système éducatif pour qu’il forme des jeunes capables de s’insérer efficacement dans le marché du travail, et non des diplômés condamnés au chômage.
Le premier constat est sans appel : une inadéquation profonde entre les formations proposées et les besoins réels de l’économie. Aujourd’hui, près de 70 % des étudiants béninois sont orientés vers les filières de Lettres, de Droit ou de Sciences économiques. Pourtant, le marché de l’emploi réclame prioritairement des profils techniques : techniciens qualifiés, soudeurs, développeurs informatiques, agronomes ou encore spécialistes des métiers industriels. Ce déséquilibre structurel contribue à alimenter le chômage des jeunes diplômés, dont les compétences ne correspondent pas aux attentes des entreprises.
Face à cette situation, le chef de l’État ambitionne un véritable « basculement » vers l’enseignement technique et professionnel. Une réforme qui implique des investissements lourds, notamment dans la construction de lycées professionnels modernes, l’équipement en matériel adapté et la refonte des programmes pédagogiques. Mais au-delà des infrastructures, c’est un changement de mentalités qui est attendu. Dans une société où les filières générales sont souvent perçues comme plus prestigieuses, il s’agira de revaloriser les métiers techniques. Un soudeur hautement qualifié, rappellent les spécialistes, peut aujourd’hui gagner mieux sa vie qu’un titulaire de master sans emploi.
Le deuxième chantier majeur concerne les enseignants, véritables piliers du système éducatif. Le Bénin fait face à un déficit préoccupant dans certaines disciplines clés, notamment les mathématiques, la physique et les sciences de la vie et de la Terre. À cela s’ajoute une vague de départs à la retraite qui risque d’aggraver la situation dans les années à venir. Pour y faire face, les autorités envisagent le recrutement de 15 000 enseignants sur une période de sept ans. Mais recruter ne suffit pas : encore faut-il former ces enseignants, les accompagner dans leur carrière et garantir le paiement régulier de leurs salaires. Le recours au numérique éducatif est également évoqué comme un levier d’amélioration, sans pour autant se substituer à la présence indispensable du maître en classe.
Parallèlement, la question des infrastructures scolaires demeure un défi de taille. Dans certaines localités comme Sèmè-Podji, des écoles sont régulièrement confrontées aux inondations, perturbant gravement le calendrier scolaire et les conditions d’apprentissage. L’urgence est donc à un programme national d’assainissement et de modernisation des établissements. Cantines scolaires, latrines, accès à l’électricité : autant d’équipements de base qui restent encore insuffisants dans de nombreuses zones du pays.
Enfin, la réforme du système éducatif ne saurait être complète sans une attention particulière à l’équité. Les disparités persistent, notamment entre les filles et les garçons, ainsi qu’entre les régions du Nord et du Sud. Les filles abandonnent plus fréquemment leurs études au secondaire, tandis que les enfants des zones septentrionales ont moins de chances d’accéder à un parcours scolaire complet. Pour corriger ces inégalités, des mesures ciblées sont envisagées : bourses d’études, internats, solutions de transport scolaire. L’objectif est de garantir à chaque enfant, indépendamment de son sexe ou de son origine géographique, les mêmes opportunités de réussite.
Dans un contexte marqué par une relative accalmie sociale et l’absence de grèves politiques, le moment semble propice pour engager ces réformes ambitieuses. Le chantier est immense, mais il est à la hauteur des attentes d’une jeunesse en quête d’avenir. Car au-delà des chiffres et des politiques publiques, c’est bien l’avenir du Bénin qui se joue dans ses salles de classe. Former pour l’emploi, et non pour le chômage : telle est désormais l’équation à résoudre pour bâtir une école au service du développement.
Thomas AZANMASSO






