(Quelle place pour le secteur de l’eau et de l’assainissement dans le projet de société ?)
À l’horizon du septennat 2026-2033, le duo Wadagni-Talata place l’or bleu au sommet de son agenda politique avec une promesse forte : l’accès universel à l’eau potable. Si les investissements massifs déjà engagés positionnent le Bénin comme un futur modèle en matière d’accès à l’eau potable en Afrique de l’ouest, un défi de taille subsiste pour transformer cet essai social : l’hygiène et l’assainissement de base. Entre ambitions techniques pour les experts et quête de dignité pour les citoyens, ce projet de société joue sa crédibilité sur sa capacité à réconcilier la fourniture d’eau potable et l’adoption des bonnes pratiques d’hygiène et d’assainissement de base. Analyse d’un pari politique où l’hygiène et l’assainissement de base ne doivent plus être les parents pauvres du développement.
Le pari du duo Wadagni-Talata pour le septennat 2026-2033 s’appuie sur un héritage infrastructurel sans précédent, marqué par une accélération de la desserte en eau potable ces dix dernières années. En visant l’accès universel, le programme ambitionne de raccorder les derniers ménages ruraux et de sécuriser l’approvisionnement des pôles urbains en pleine expansion.
Selon le duo, cette priorisation s’inscrit dans la continuité des 10 ans du programme d’action du président Patrice Talon qui a fait de l’accès à l’eau potable, l’une de ses grandes priorités d’action. Dans le bilan présenté dans le projet de société, il est clairement indiqué que durant la dernière décennie, « l’Etat a investi près de 630 milliards de FCFA afin de rendre l’eau potable accessible à tous ». Avec cette mobilisation record de ressources financières, les taux de desserte en eau potable en milieu rural comme en milieu urbain, ont connu une évolution significative.
En effet, en milieu urbain, le projet de société souligne qu’en 10 ans, l’accès à l’eau potable s’est considérablement amélioré, avec un taux de desserte qui est passé de 53% à 77%. En milieu rural, le bilan affiché montre un taux de desserte qui a quasiment doublé pour atteindre désormais 84%.
Ainsi, le duo « Wadagni-Talata 2026-2033 » ne compte pas changer de trajectoire et envisage de consolider les acquis à travers 5 principales initiatives. Il s’agit de la mise en place d’un programme national « Eau pour tous » pour assurer un accès universel et permanent à l’eau potable aussi bien en milieu urbain qu’en milieu rural, le déploiement d’un programme d’alimentation en eau potable dans chaque école et chaque structure sanitaire, la mise en œuvre d’une politique nationale de retenue d’eau pour des fins de consommation, la mise en œuvre d’un programme de réduction des pertes d’eau et enfin, l’instauration d’un mécanisme facilitant l’accès à l’eau des Petites et Moyennes Entreprises béninoises à au moins 50 % des marchés publics.
Dans l’ensemble, si le duo capitalise sur les acquis des deux quinquennats passés, il introduit néanmoins une nouveauté en termes d’approche. Le projet de société propose une approche intégrée qui lie directement l’accès à l’eau potable aux services à la santé, à l’éducation et à la dignité du cadre de vie afin de réaliser ce qu’ils ont appelé « Le bien-être social pour tous » comme Priorité 1. Avec cette nouvelle approche, le duo ambitionne d’assurer une desserte universelle et permanente en milieu urbain comme en milieu rural. En milieu rural par exemple, la construction de 314 nouveaux systèmes d’approvisionnement multi-villages et l’utilisation de capteurs intelligents pour le suivi en temps réel sont envisagées dans le projet national « Eau pour Tous ». A terme, l’ambition affichée est d’assurer un accès direct à l’eau potable pour chaque ménage, réduisant ainsi la pénibilité du transport de l’eau (p. 21).
La gestion des déchets renforcée, l ’assainissement de base et l’hygiène encore laissés-pour-compte
Le véritable défi de ce projet de société réside dans l’intégration systémique de l’hygiène et de l’assainissement de base, trop souvent relégué au second plan des politiques publiques. Sans un accès aux toilettes, à une gestion rigoureuse des eaux usées et des boues de vidange, l’eau potable apportée aux citoyens risque d’être souillée par un environnement insalubre, transformant une victoire technique en un rendez-vous manqué pour la santé publique.
Ainsi, si le projet de société du duo Wadagni-Talata ne traite pas l’accès à l’eau comme un service isolé, mais plutôt comme une composante d’un « cadre de vie sain et résilient », seuls la gestion des déchets solides et liquides et l’assainissement pluvial sont suffisamment pris en compte comme par le passé. Mais mieux qu’hier, pour renforcer la gestion des déchets, le duo entend faire de l’économie circulaire, une réalité avec un objectif de trier 50 % des déchets tout en renforçant la collecte par la SGDS (p. 23) qui a enregistré des résultats forts intéressants. En matière d’assainissement pluvial, il est prévu la poursuite de l’assainissement pluvial pour réduire les risques d’inondation et la construction de stations de traitement des boues de vidange.
A l’instar des deux quinquennats précédents, le sous-secteur de l’hygiène et de l’assainissement de base qui prend en compte entre autres, l’évacuation des excrétas dans les ménages, les écoles et les lieux publics, manque encore une chance d’être en première ligne des priorités du duo Wadagni-Talata. Face à cette situation préoccupante, les acteurs de la société civile du sous-secteur Hygiène et Assainissement de Base (HAB) réunis au sein du Cadre de Concertation des Acteurs Non Etatiques (CANEA) qui ont toujours mené le plaidoyer pour sa priorisation ne sont pas surpris. Car, selon eux, cette situation résulte d’ « une vision un peu réduite » que les acteurs politiques ont toujours eu du sous-secteur de l’hygiène et de l’assainissement de base en la résumant seulement à la gestion des boues de vidange, l’assainissement pluvial et des déchets solides ménagers.
« C’est seulement dans ces trois aspects de l’assainissement que les PAG 1 et 2 ont mis l’accent en mobilisant les ressources. On sait très bien que ces trois aspects sont aussi essentiels, mais ne peuvent pas représenter totalement le sous-secteur surtout l’assainissement de base », signale l’expert en eau et assainissement et membre du cadre de concertation. Cette situation explique en partie, le faible niveau d’accès des ménages aux ouvrages d’assainissement.
En effet, selon le rapport sur le développement durable pour le Bénin 2024, l’accès des ménages aux ouvrages d’assainissement reste un défi majeur, avec seulement environ 53,9 % des ménages bénéficiant d’un service de base. Le pays accuse un retard, avec 86 % de la population sans accès à des ouvrages améliorés et 54 % pratiquant la défécation à l’air libre, se situant en dessous des moyennes de la CEDEAO.
Pourtant, pour beaucoup d’observateurs, les investissements dans le sous-secteur ont toujours été rentables. En plus d’augmenter le produit intérieur brut (PIB) et de protéger l’eau potable, les toilettes réduisent les coûts de santé et rentabilisent mieux les investissements scolaires. Selon le rapport conjoint OMS/UNICEF (JMP) sur les progrès dans ce sous-secteur, « l’assainissement est l’un des investissements les plus rentables qu’un pays puisse faire. Chaque dollar investi dans l’assainissement rapporte en moyenne 5,50 dollars en économies de santé, en productivité et en vies sauvées. ».
Malgré tout, les acteurs du sous-secteur ne perdent pas espoir et comptent sur la bonne foi des futurs dirigeants à l’issue de la prochaine élection présidentielle.
« Je ne sais pas si c’est nous qui n’avons pas beaucoup travaillé pour la compréhension du sous-secteur ou si c’est une résistance ou un refus de la part des techniciens et des autorités de savoir que ce sous-secteur de l’assainissement de base est très important sur plusieurs plans : sanitaire, économique, environnemental. », s’interroge Félix Adégnika.
Pour le président du CANEA, André Zogo, il faut « une volonté politique forte et manifeste en faveur de l’hygiène et de l’assainissement de base en soutenant par exemple, la mise en œuvre du Programme d’investissement pour l’hygiène et l’assainissement de base élaboré et validé avec le soutien de l’UNICEF le 28 janvier 2026 ». Cette volonté politique passe aussi par un meilleur positionnement institutionnel comme dans plusieurs pays comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire qui a permis des transformations majeures qui font école. A cela, il faudra ajouter le financement qui a toujours fait défaut au sous-secteur longtemps considéré comme parent pauvre du secteur de l’eau et de l’assainissement.
L’ambition du duo Wadagni-Talata pour 2026-2033 place le Bénin à la croisée des chemins. Si l’accès à l’eau potable est en passe de devenir une réalité tangible, le véritable test de ce projet de société résidera dans sa capacité à sortir l’hygiène et l’assainissement de base de leur statut de « parents pauvres » du développement.
Pour les experts, le défi est immense : il ne suffit plus de construire des châteaux d’eau, il faut désormais concevoir des systèmes de traitement des déchets et des eaux usées à la hauteur de la croissance urbaine. Au niveau international, le Bénin sera jugé sur sa capacité à transformer un succès de l’accès universel à l’eau potable en une réussite sanitaire globale, alignée sur les standards les plus exigeants des ODD.
Mais, c’est auprès des citoyens que se jouera la partie finale. Car, au-delà du robinet qui coule, c’est l’accès et la gestion des latrines, des eaux usées et de la salubrité publique qui définit la dignité d’un cadre de vie. En 2033, le succès de la vision Wadagni-Talata si le duo parvient au pouvoir, ne se mesurera pas seulement au nombre de ménages raccordés, mais à la disparition des maladies liées au mauvais assainissement. Le projet est lancé ; il lui reste désormais à prouver que l’hygiène et l’assainissement ne base ne sont plus une option, mais le socle indispensable d’une nation véritablement émergente.
Alain TOSSOUNON (Coll.)





