Les Brass Band du Bénin et de la France s’associent autour de la musique traditionnelle pour donner corps à produit musical digne du nom. Le projet qui va contribuer à sa réalisation est dénommé »So Wéwé ». Les tenants étaient au Bénin pour en parler.
Jeanna Michard est saxophoniste installée à Clermont-Ferrand dans le centre de la France depuis quelques années. Sa rencontre avec la compagnie de musique l’Excentrale dont les membres, parmi tant d’autres, sont Aurélie Bruyère, la chargée de diffusion sur la compagnie et Félix Gibert, le tromboniste et joueur de tuba au sein de la compagnie. Ils se sont associés à des musiciens béninois, notamment, les fanfares Ayessi et Ifè Brass Band, pour donner jour à une production musicale mixte qui révèle les couleurs d’un brassage culturel captivant. L’Excentrale est adhérente de la Fédération des Acteurs de Musiques et Danses Traditionnelles et de Jazz(s)Ra. Existant depuis plus de 20 ans, cette compagnie travaille sur la musique traditionnelle, un collectif artistique qui œuvre au rayonnement de l’art musical traditionnel sous toutes ses formes. Alors le projet qui les amène à Cotonou est dénommé »So WéWé », ce qui traduit juste en langue Goungbé le mont blanc, il s’agit de la Fanfare jazz mêlant musiques traditionnelles de l’Auvergne et du Bénin avec l’improvisation comme terrain de jeu, comme terrain de labour, comme terrain d’entente. Ledit projet est piloté par une équipe bénino-vergnate de huit musicien-nes à savoir :Jeanne Michard saxophone ténor et soprano, Elvire Jouve batterie, Hélène Kermorgant clarinette, Zesahou, Ebenezer Akloe saxophone alto, Prosper Odjo trompette, Félix Gibert trombone, Clément Gibert saxophone alto et François Arbon saxophone basse.
<<A l’origine, il est question de rencontres. En 2021, Félix Gibert rencontre le Gangbé Brass Band, illustre fanfare béninoise qui parcourt les routes de France et d’Europe depuis 1998. Au détour d’un concert, les sept musiciens béninois se lient d’amitié avec la fanfare amateure clermontoise Ktipietok Orkestar. Ils demanderont à Félix Gibert, musicien professionnel rompu aux expériences musicales collectives, d’être leur témoin de mariage et de leur arranger un répertoire commun. Deux ans de répétitions plus tard, grâce notamment au dispositif FEIACA, le Gangbetok naît, avec en bandoulière un EP et quelques concerts diffusés (les Contre-Plongées de l’Eté, la Baie des Singes, Festival Culture au Cœur à Montignac). Charmés par la paisible vie clermontoise, deux jeunes musiciens du Gangbé Brass Band, Prosper Odjo et Ebenezer Akloe, décident de s’installer à Clermont-Ferrand pour travailler avec les artistes locaux, en plus de continuer à œuvrer avec le Gangbé Brass Band.
Il est donc apparu tout à fait naturel pour Félix Gibert de les convier à rencontrer les « soufflants » de la Compagnie L’Excentrale pour imaginer une fanfare commune, les trois « excentraliens » d’origine (Félix Gibert, Clément Gibert et François Arbon) ayant par ailleurs développé un trio cuivré dans le cadre de l’Orchestre Sainte-Marie-des-Oreilles en collaboration avec le Centre Hospitalier Sainte-Marie de Clermont-Ferrand.
Une première rencontre informelle fut organisée, et il est apparu très vite que les cinq musiciens, malgré leurs origines géographiques différentes, partageaient le même goût pour une musique généreuse, lyrique, libre, jubilatoire et irrévérencieuse. D’un côté le terreau traditionnel des musiques de fanfare ouest-africaine, mélodieuses et rythmiquement très sophistiquées, de l’autre la mémoire encore vive d’un esprit libertaire du free jazz noir-américain qui inondera l’Europe à partir des années 60. Les musiciens sont vite tombés d’accord pour fait exister ce groupe, en y conviant par ailleurs Jeanne Michard, saxophoniste élue « Révélation » aux Victoires du Jazz 2023, et clermontoise récemment installée, ainsi qu’Elvire Jouve, batteuse auvergnate qui a fait ses armes sur nombre de scènes de jazz en France et à l’étranger >> souligne les tenants du projet pour indiquer un peu l’origine de l’initiative.
A y regarder de près, les parcours esthétiques des deux traditions musicales qui se confronteront et s’alimenteront dans So Wewe ont des cheminements similaires, même si leur accouchement n’a pas eu les mêmes causes tragiques. D’un côté, la tradition des musiques de fanfares béninoises provient de la colonisation, et de l’empiétement de la culture impérialiste française sur le territoire béninois, comme partout en Françafrique.
L’attachement pour la musique de cuivres au Bénin vient des fanfares militaires françaises, qui sont venues « adoucir les mœurs » du colonisé. Et par retournement du stigmate, la magie de la culture populaire a, comme d’habitude, renversé la table en s’emparant de cette musique « envahissante ». La fanfare n’est plus alors qu’un stigmate de la colonisation, mais prospère aujourd’hui comme l’un des nombreux berceaux culturels de la tradition musicale béninoise. Les béninois auront donc gardé trompettes, trombones et tubas occidentaux pour la beauté de leur son et en conséquence, parce que leur culture rythmique est immensément plus intelligente et intéressante que ces affligeantes marches militaires, accouchera de cette « décolonisation esthétique» une musique résolument populaire et inventive.
Osons le dire, nous appelleront cela de l’expropriation culturelle.
Qu’en est-il des cultures populaires en France ? Nous savons que le centralisme jacobin a participé à assécher progressivement les cultures populaires des territoires du pays. L’époque post-industrielle aura aussi contribué à l’exode des populations paysannes et de leur pratiques culturelles (langues, musiques, danses, rituels etc.). Aujourd’hui, le terme-même de folklore (qui étymologiquement signifie « le savoir du peuple ») évoque dans l’imaginaire collectif soit une pratique surannée, soit le nouveau terrain de jeu idéologique extrêmement préoccupant de la droite identitaire (cf Pierre-Edouard Stérin parmi d’autres). Des résistances à ces a priori existent et se font de plus en plus entendre et, par sympathie et connivence musicale, l’Excentrale souscrit à cette dynamique de
« réappropriation culturelle».
Or, il faut aller plus loin que ce simple constat historique pour envisager l’intérêt que représente Só Wèwé, que ce soit pour les musicien·nes de la Compagnie Excentrale ou pour les musiciens béninois Prosper Odjo et Ebenezer Akloé. En effet, en termes de pratique et de création musicale, de nombreux ponts peuvent être construits, comme dit plus haut, que ce soit en termes rythmique ou mélodique.
TG
