Une fuite de documents inédite révèle l’existence d’un réseau structuré piloté par Moscou pour influencer l’opinion publique à l’échelle mondiale. De l’Afrique à l’Amérique latine, ses opérations mêlent propagande, politique et intérêts stratégiques.
C’est une plongée rare dans les rouages de l’influence russe à l’étranger. Grâce à 1 431 pages de documents internes obtenus par Forbidden Stories et ses partenaires, l’existence d’un réseau baptisé « La Compagnie » apparaît au grand jour. Pilotée par le Service des renseignements extérieurs de la Russie, cette structure coordonne des campagnes de désinformation dans plus de trente pays, avec un objectif clair : façonner les opinions et renforcer les intérêts de Moscou.
Au cœur du dispositif, des dizaines de politologues et communicants sillonnent des pays comme le Mali, l’Afrique du Sud ou la Bolivie. Leur mission dépasse le simple lobbying : infiltrer les médias, influencer les élites et orchestrer des campagnes de déstabilisation. Les documents révèlent un budget de plus de 7,3 millions de dollars sur dix mois en 2024, dont une large part consacrée à l’achat de contenus médiatiques.
Une stratégie testée en Afrique
La République centrafricaine apparaît comme un laboratoire. Moscou y teste ses méthodes, finance des médias locaux et recrute des journalistes. Certains sont payés pour quelques dizaines d’euros pour publier des articles favorables à la Russie. D’autres, comme Ephrem Yalike, journaliste centrafricain, témoignent des pressions subies après avoir collaboré avec ces réseaux. Il aurait été contraint de fuir sa maison afin de sauver sa vie après avoir été accusé d’être une taupe.
Les opérations s’étendent ensuite à d’autres pays. Au Sénégal, un scénario de coup d’État militaire aurait même été envisagé. Ailleurs, de fausses informations sont diffusées pour discréditer l’opposition ou attiser les tensions politiques.
Objectif : remodeler les équilibres géopolitiques
Selon un document stratégique intitulé « Confédération de l’indépendance », la « Compagnie » vise à affaiblir l’influence des puissances occidentales, notamment la France et les États-Unis. L’Afrique est au cœur de cette stratégie, avec la volonté de créer une « ceinture de régimes amis ».
Ces actions combinent propagande et intérêts économiques. Au Niger, des campagnes médiatiques ont ciblé des entreprises étrangères, tandis qu’au Angola, des infrastructures stratégiques ont été visées.
Une machine toujours active
Malgré la mort de Evgueni Prigojine en 2023, ancien chef du groupe Wagner, le réseau s’est réorganisé. D’ailleurs, selon l’enquête, Sergueï Mashkevich, Sergueï Klyukin et Artem Gorny, anciens membres de la galaxie Prigojine occupent toujours des postes de haut rang au sein de la « Compagnie ». Désormais, les Renseignements Extérieurs Russes(SVR) supervisent directement ses activités, confirmant une implication étatique accrue.
Cette enquête met en lumière une guerre de l’information désormais mondialisée, où la désinformation devient un instrument stratégique majeur. Une réalité qui redessine les rapports de force et interroge sur la résilience des démocraties face à ces nouvelles formes d’ingérence.
Ezéchiel Dagbégnon PADONOU