Ils sont nombreux à avoir cité Aimé Césaire. Peu ont osé s’y frotter sur un plateau, le ramener à notre époque, le confronter à nos propres contradictions. La différence tient à une certaine idée de ce que le théâtre peut encore accomplir quand il cesse d’être simple représentation pour devenir lieu d’affrontement avec l’histoire. C’est le pari du comédien et metteur en scène, Bardol Migan depuis trois mois, en résidence de recherche et de création autour du « Discours sur le colonialisme ». Ce mercredi 4 mars 2026, il en livrera une étape cruciale : une présentation publique de son travail à mi-parcours.

C’est un texte qui cogne, qui brûle encore. Publié en 1950, le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire n’a rien perdu de sa vigueur. Il dénonce, avec une lucidité implacable, la barbarie que l’Occident a exportée pour justifier l’injustifiable. Cette dénonciation, portée par une langue de feu, n’a cessé de traverser les décennies sans prendre une ride. Soixante-quinze ans plus tard, la flamme demeure. Et c’est précisément cette persistance que Bardol Migan est allé interroger à Paris, loin de ses terres natales, comme pour mieux en éprouver la résonance universelle. Car ce qui l’intéresse, ce n’est pas seulement ce que le texte dit, mais ce qu’il continue de nous faire, ce qu’il provoque encore chez celui qui s’y confronte physiquement, vocalement, charnellement. Soutenu par l’Institut français du Bénin et l’Ambassade de France au Bénin, en partenariat avec la Cité internationale des arts et l’Institut français de Paris, l’artiste béninois a choisi de ne pas simplement réciter le texte. Il l’ausculte. Il le questionne. Il le tort pour voir s’il résiste. « Il s’agit d’une recherche sur le texte, qu’on interroge dans le temps, depuis sa publication jusqu’à nos jours », explique-t-il. L’enjeu est de discerner ce que l’on peut encore y puiser, de distinguer les passages qui ont vieilli de ceux qui, au contraire, résonnent plus que jamais. Certaines formulations appartiennent à leur époque, à un contexte de lutte spécifique. D’autres semblent avoir été écrites la veille, tant elles éclairent les mécanismes contemporains de domination. L’idée, in fine, n’est pas de le figer dans un marbre sacré, mais de le réadapter, de le réécrire même, pour lui insuffler l’air du temps. Un geste qui n’a rien d’une trahison : c’est au contraire de la haute fidélité que de maintenir un texte en vie, c’est-à-dire en mouvement, en débat, en métamorphose.

Aux côtés de Bardol Migan, Steve Karier et Maud Galet Lalande

Pour cette exploration délicate, Bardol Migan est entouré d’une équipe singulière. À la mise en scène, on retrouve le Luxembourgeois Steve Karier, directeur de festival et homme de théâtre au regard acéré, dont le parcours européen apporte une distance féconde, un décentrement nécessaire quand on aborde un texte aussi marqué par la relation coloniale. À ses côtés, Maud Galet Lalande, autrice et metteuse en scène, apporte sa collaboration dramaturgique avec un travail sur l’écriture et la transmission du texte. On note également Dieudonné Niangouna, figure tutélaire du théâtre congolais, dont la présence discrète mais agissante, aux côtés de Criss Niangouna, vient enrichir la partition. Ces regards extérieurs, ces présences complices, ne sont pas là pour imposer une direction unique. Ils forment plutôt une constellation, un réseau d’écoutes et de suggestions qui permettent à Bardol Migan de creuser son sillon sans s’enfermer dans une seule perspective.

Ce qui se joue donc est une conversation entre deux perspectives. Entre la colère d’hier et les combats d’aujourd’hui. Entre l’Afrique et l’Europe, dans ce qu’elles ont eu et ont à la fois de trop vastes et de terriblement concret. Pour cette présentation de demain, donc du 4 mars, Bardol Migan a choisi de puiser dans les premières pages du « Discours ». Le public le découvrira couché dans son lit, lisant un livre, avant que l’acteur ne se change une fois les spectateurs installés. Puis viendront les mots, ceux qui frappent d’emblée : « Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. » Trois phrases, trois diagnostics, comme un uppercut. Aimé Césaire ne ménage pas son lecteur, et Bardol Migan ne ménagera pas son public

La scène comme lieu d’engagement pour Bardol Migan

Plus loin dans l’extrait qui sera en lecture, une autre citation résonne avec une actualité troublante. Le martiniquais y dénonce le pseudo-humanisme qui n’a cessé de « rapetisser les droits de l’homme », d’en avoir « une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste ». Soixante-quinze ans après, ces lignes n’ont rien perdu de leur mordant. Elles disent l’urgence de ne pas laisser la mémoire se sédimenter en poussière. Le travail de Bardol Migan ne consiste pas à amplifier le texte par des effets, mais à le laisser déployer sa propre puissance. Il y a dans sa lecture une respiration qui suit les méandres de la pensée « césairienne », des moments de rage contenue, des accélérations soudaines, des silences qui pèsent. L’acteur ne cherche pas à incarner Aimé Césaire, mais à lui prêter sa voix, son corps, sa présence, pour que le texte advienne dans le studio 5 de la Cité internationale des arts. À 18h30 et 20h, le public pourra découvrir ce que devient ce monologue poignant quand il est porté par un acteur qui, depuis ses débuts dans les festivals de théâtre scolaire jusqu’aux planches professionnelles. Ce ne sera pas une performance définitive, mais une étape, une matière en chantier, livrée telle quelle, avec ses aspérités et ses fulgurances provisoires.

Bardol Migan, c’est ce style propre à lui-même : un théâtre africain organique, qui refuse le silence, qui parle parce qu’il ne peut pas se taire. Un théâtre qui ne se contente pas de divertir mais qui prend position, qui engage le corps et la voix dans une même tension vers la vérité. Alors, quand il s’empare de Césaire, ce n’est pas un exercice académique. C’est une manière de prouver que la parole de l’auteur martiniquais n’est pas un vestige, un monument qu’on contemple de loin. C’est un outil. Un outil pour comprendre le monde, et peut-être, pour le changer. Un outil que chaque génération doit s’approprier à sa manière, dans sa langue, avec ses blessures et ses espoirs. C’est tout le sens de cette résidence parisienne : permettre à un artiste béninois de faire résonner la parole d’un Martiniquais au cœur de l’ancienne métropole, pour que s’opère ce travail de réappropriation, de réinvention, de transmission. La boucle n’est pas seulement géographique. Elle est historique, politique, poétique.

Modeste C. TOFFOHOSSOU

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