(Gayman à l’Expert : transformer le talent numérique en levier de croissance)
Alors que le Centre national d’investigations numériques (Cnin) a réalisé un nouveau coup d’éclat avec l’interpellation de 56 présumés cybercriminels le week-end dernier, une question s’impose : pourquoi, malgré la sévérité de la Criet et des centaines de condamnations, le flux d’arrestations ne tarit-il pas ? Analyse d’un paradoxe sociétal.
Depuis sa création, la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet) a imposé une rigueur sans précédent. Les peines de prison ferme, souvent assorties de lourdes amendes et de la confiscation des biens, pleuvent sur ceux que l’opinion publique appelle les « Gaymen ». Pourtant, de Parakou à Comé, en passant par Porto-Novo, les rangs des candidats à l’enrichissement illicite semblent se régénérer sans cesse.
Cette résilience s’explique d’abord par un facteur psychologique puissant : l’appât du gain facile. Dans un environnement où la réussite se mesure souvent à l’ostentation, une partie de la jeunesse perçoit encore la cybercriminalité comme un risque calculé face à la précarité. Le mimétisme social joue ici un rôle moteur car le luxe affiché par certains réseaux, avant leur chute, crée un appel d’air persistant. De plus, une forme de banalisation s’installe malgré la menace carcérale, l’activité étant parfois perçue, à tort, comme un métier technologique alternatif.
L’adaptation constante des réseaux
Le paradoxe réside également dans la capacité des réseaux à muter. À chaque nouvelle stratégie du Cnin, les acteurs du cybercrime tentent de complexifier leurs modes opératoires en utilisant notamment des prête-noms pour les flux financiers ou des cryptomonnaies pour tenter de rendre les transactions intraçables. On note aussi une décentralisation géographique puisque les arrestations à Parakou ou Comé prouvent que les réseaux quittent les grands centres urbains pour se fondre dans des zones périphériques, espérant ainsi échapper aux radars.
Au-delà de la répression…
L’efficacité du Cnin est indéniable, mais elle met en lumière les limites de la réponse uniquement sécuritaire. Si la peur du gendarme est réelle, elle ne suffit pas à étouffer un phénomène qui prend racine dans des failles éducatives et autres. Cette opération massive du Cnin est un signal fort envoyé par l’État : il n’existe plus de « zones refuges » à l’intérieur du pays. Toutefois, l’analyse montre que la répression seule, bien qu’efficace, se heurte à une forme de résistance culturelle et économique chez certains jeunes qui voient encore dans cette activité un raccourci vers la réussite sociale. La lutte contre la cybercriminalité au Bénin est devenue une véritable guerre d’usure où l’État doit non seulement punir, mais aussi proposer une alternative crédible de succès par le travail légal. Genre, une reconquête des talents.
Si, malgré la sévérité de la Criet et les centaines de condamnations déjà prononcées, le flux d’arrestations ne tarit pas, il faut bien se poser des questions. L’arrestation de ces 56 individus révèle un gâchis de potentiel car ces jeunes possèdent une agilité numérique qui pourrait servir de levier de croissance. L’incarcération massive de jeunes de 18 à 30 ans représente un coût social et économique pour le pays. Le défi de la réinsertion et des alternatives, si ce n’est pas encore le cas, s’impose. La prison sanctionne l’erreur, mais la formation professionnelle offre une seconde chance.
Du gayman à l’expert…
Ceux qui savent contourner des systèmes de sécurité sont les mieux placés pour apprendre à les protéger. Avec la digitalisation de l’administration béninoise et des banques, la demande pour protéger les données est en explosion. Par ailleurs, l’ingéniosité déployée pour créer des interfaces trompeuses ou des scripts automatisés peut être réinvestie dans la création de solutions locales. Aussi, créer des applications d’E-santé ou de gestion agricole adaptées au marché béninois, sont des pistes à explorer. De plus, le télétravail permet aujourd’hui à un jeune à Parakou ou Comé de travailler pour des entreprises à Paris, New York ou Dubaï sans quitter son domicile. La psychologie sociale utilisée pour manipuler les cibles en ligne est, au fond, une forme de marketing. La reconversion en tant qu’analyste de données (Big Data) pour aider les entreprises légitimes à trouver des clients, reste une autre piste. Bref, il s’agit de passer d’une activité traquée par le Cnin à une carrière de consultant recherché par les plus grandes marques.
En orientant les capacités de ces jeunes vers la cybersécurité éthique, le développement d’applications locales ou le marketing digital, le Bénin pourrait transformer cette faim numérique en une armée de bâtisseurs dignes. Le passage d’une activité traquée à une carrière de consultant international offrirait une sérénité et une fierté sociale que l’argent éphémère de la fraude ne pourra jamais garantir. Alors qu’ils sont dans les prisons, il faut également le leur faire comprendre.
Fifonsi Cyrience KOUGNANDE






