(Quand le divertissement frôle l’occlusion intestinale)

Le concours du meilleur délayeur de gari de l’Université d’Abomey-Calavi (Uac), occupe une place de choix dans le cadre des activités estudiantines. Cependant, derrière son aspect ludique se cache un enjeu de santé majeur lié à l’ingestion d’une quantité significative du gari en un temps express. Reçue sur le plateau de l’émission « Ma santé, Ma richesse » de Matin-Libre Télévision, Prisca Deou Bachabi, Nutritionniste d’État et Point focal nutrition dans la zone sanitaire Abomey-Calavi / Sô-Ava, s’est exprimée sur la nécessité de repenser cette pratique pour allier plaisir et bien-être. Mais au-delà…

D’entrée de jeu, la nutritionniste d’État a tenu à réhabiliter l’image du gari, souvent perçu à tort comme un aliment nocif. Pour l’experte, le gari demeure une base énergétique fondamentale dont la valeur dépend essentiellement de l’équilibre du bol alimentaire. Elle précise que le gari n’est pas un mauvais aliment en soi, mais que c’est l’association avec les autres aliments que l’on peut faire avant d’en consommer qui détermine son impact sur la santé. Le danger ne réside donc pas dans la nature du produit, mais dans sa consommation isolée, massive et déséquilibrée.

Le spectre de l’occlusion intestinale et de la chirurgie

L’aspect le plus poignant de l’intervention de Prisca Deou Bachabi  sur le concours du meilleur délayeur de gari, concerne les risques chirurgicaux immédiats. L’ingestion d’une quantité excessive de gari en un laps de temps, expose à l’entendre, l’organisme à une occlusion intestinale. Ce phénomène se caractérise par un entassement de l’aliment dans les viscères, ce qui bloque totalement la circulation normale. L’aliment s’entasse et empêche la progression naturelle dans le tube digestif. Lorsque la situation n’évolue plus et que le bol alimentaire se bloque à cet endroit, l’issue devient médicale et urgente. Dans de tels cas, il est impératif d’intervenir de façon chirurgicale pour ouvrir et enlever l’obstacle qui paralyse le système.

Un métabolisme en état de choc

Au-delà du risque opératoire, celui qui s’adonne à cette pratique s’expose à un dérèglement total de son métabolisme. Les conséquences immédiates sont brutales et le corps peut réagir par des vomissements ou des ballonnements douloureux. Rappelons que pour le compte de la 31ᵉ édition en juin 2025, le gagnant du concours a bu 500 grammes de gari en 63 secondes. La nutritionniste explique que si l’organisme ne parvient pas à rejeter l’excès par le vomissement, les conséquences sont graves pour la santé. L’appareil digestif subit une pression telle que la digestion devient quasi impossible. Par ailleurs, les personnes déjà prédisposées à une gastrite ou à un ulcère peuvent déclencher une crise aiguë sur-le-champ. Pour celles qui n’ont pas encore d’antécédents, une telle pratique constitue une exposition directe à cette maladie.

Les séquelles digestives et l’échec de l’assimilation

Le lendemain de la compétition, le calvaire pourrait continuer pour le participant. N’ayant pas eu le temps de réaliser le processus normal de simulation et d’assimilation des nutriments, le corps réagit violemment. Il est à craindre une diarrhée réactionnelle suite à la constipation sévère et aux ballonnements subis durant l’épreuve. Pour Prisca Deou Bachabi, consommer une quantité importante de gari en peu de temps est une pratique absolument néfaste, malsaine. Prisca Deou Bachabi exhorte la communauté estudiantine à privilégier la sécurité nutritionnelle et à réfléchir aux associations alimentaires pour ne pas créer de préjudice à la santé de ceux qui font ce concours. Elle suggère, aux organisateurs du concours du meilleur délayeur de gari, tout en écartant l’aspect express,  d’associer systématiquement d’autres aliments au gari afin de garantir une santé équilibrée aux compétiteurs lors des prochaines éditions. Citation : « … Le gari est un féculent. Et pour manger, il faut que votre assiette soit équilibrée. Quand nous parlons d’assiette équilibrée, la moitié de votre plat est constituée des légumes, un quart de l’assiette doit être le féculent et le quart restant, les protéines ».

Fifonsi Cyrience KOUGNANDE

Sortir du cliché réducteur

L’université, en tant que berceau de l’innovation et de l’intelligence, semble être le terrain idéal pour réinventer ses propres traditions. Si le « concours du meilleur délayeur de gari » est un marqueur culturel fort, sa forme actuelle axée sur la performance brute et risquée pourrait laisser place à des compétitions qui stimulent l’esprit tout en respectant le corps et l’image sociale de l’étudiant béninois. Si le gari fait partie intégrante du patrimoine et du quotidien universitaire, limiter l’identité d’un futur cadre de la nation à cette seule consommation mérite une réflexion profonde.

Identifier l’étudiant uniquement par le gari, c’est souvent l’enfermer dans une image de précarité ou de folklore alimentaire. Si le gari est une base énergétique accessible, l’étudiant béninois est avant tout un esprit en formation, un innovateur et un acteur du développement. L’étudiant béninois gagne à être identifié par sa capacité de résilience, sa créativité et son excellence académique plutôt que par ses habitudes de consommation. Dans un grand lieu de savoir, l’identité devrait se construire autour de la production intellectuelle et des solutions apportées aux défis de la société.

Redéfinir les symboles de réussite

Continuer à promouvoir ce concours de consommation massive renforce une image de « survie » qui n’est plus en adéquation avec les ambitions d’une université moderne. En remplaçant ces pratiques par des concours plus innovateurs, on déplace le curseur : l’étudiant n’est plus celui qui consomme une quantité importante de gari en peu de temps mais celui qui transforme ses ressources et qui brille par son génie.

On peut tout à fait garder un lien avec cet aliment, mais sous un angle plus noble. Pourquoi ne pas identifier l’étudiant à celui qui propose des solutions pour enrichir le gari, pour le rendre plus nutritif ou pour l’industrialiser ? C’est ainsi que l’on passe d’une attitude malsaine et risquée à une dynamique de progrès. L’identité ne serait plus liée à une ingestion dangereuse pouvant mener à une occlusion intestinale, mais à une intelligence capable de valoriser les ressources locales.

En somme, il est temps de diversifier les symboles. L’étudiant béninois est bien plus que son bol de gari ; il est l’architecte du Bénin de demain. Valoriser sa réflexion et sa créativité est le meilleur moyen de lui rendre sa véritable dignité dans la cité.

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