La nouvelle Constitution béninoise instaure une trêve politique de cinq ans, période exceptionnelle durant laquelle les activités politiques sont officiellement mises en veille jusqu’aux prochaines élections générales. Si les partis et les acteurs politiques sont appelés au silence, une question majeure demeure : quel rôle, quelle liberté et quelles limites pour la presse durant cette longue parenthèse démocratique ?
En décrétant une trêve politique constitutionnelle, le législateur entend apaiser durablement le climat national, réduire les tensions partisanes et recentrer l’action publique sur le développement. Mais cette suspension de la vie politique ne saurait, en principe, signifier une suspension du droit à l’information.
La presse, pilier fondamental de toute démocratie, n’est pas un acteur politique au sens partisan du terme. Elle informe, analyse, questionne et éclaire l’opinion. À ce titre, la trêve politique ne devrait pas l’atteindre dans son essence. Toutefois, dans la pratique, la frontière entre information politique et activité politique risque de devenir floue, voire conflictuelle.
Informer sans faire de politique : une ligne fragile
Durant cette période de six ans, les journalistes seront confrontés à un exercice délicat : couvrir l’action publique sans être accusés de relayer un discours politique. Les décisions gouvernementales, les réformes de l’État, la gestion des affaires publiques relèvent de l’information d’intérêt général. Pourtant, leur traitement pourrait être interprété comme une activité politique déguisée.
Le risque est réel : que la trêve politique serve de prétexte à une restriction accrue de la liberté de la presse, au nom de la neutralité ou de la préservation de la paix sociale. Dans un tel contexte, toute analyse critique, toute enquête sensible ou tout débat public pourrait être assimilé à une violation de l’esprit de la trêve.
Entre responsabilité et autocensure
Face à ce nouveau cadre constitutionnel, la presse béninoise pourrait être tentée par l’autocensure. Par crainte de sanctions, de suspensions ou de poursuites, certains médias pourraient réduire leur couverture des affaires publiques au strict minimum, vidant ainsi l’espace public de tout débat contradictoire.
Or, une trêve politique sans presse vigilante comporte un danger : celui d’un silence démocratique. Sans regard critique, sans contre-pouvoir médiatique, la gouvernance risque de s’exercer sans véritable reddition de comptes. La trêve politique ne doit pas devenir une trêve de la transparence.
Le rôle clé des organes de régulation
Dans ce contexte inédit, les organes de régulation des médias auront une responsabilité déterminante. Leur mission ne devrait pas être de restreindre, mais de clarifier. Clarifier ce qui relève de l’information légitime et ce qui constituerait une activité politique prohibée.
Un cadre précis, concerté avec les professionnels des médias, serait indispensable pour éviter l’arbitraire. À défaut, la régulation pourrait se transformer en instrument de contrôle, mettant en péril la liberté de la presse pourtant garantie par les principes fondamentaux de l’État de droit.
Une presse appelée à se réinventer
La trêve politique peut aussi être une opportunité. Celle pour la presse béninoise de renforcer le journalisme d’investigation économique et sociale, de donner plus de voix aux citoyens, aux experts, aux acteurs locaux, et de s’éloigner des logiques purement partisanes.
En se repositionnant comme un espace de pédagogie civique, d’évaluation des politiques publiques et de veille sociale, la presse peut rester pleinement pertinente, même en l’absence d’activités politiques formelles.
Une trêve à double tranchant
En définitive, le sort de la presse béninoise durant la trêve politique dépendra moins du texte constitutionnel que de son interprétation. Si la trêve est comprise comme une pause partisane, la presse doit rester libre. Si elle est interprétée comme un silence imposé au débat public, alors c’est l’un des fondements de la démocratie qui vacillera.
La trêve politique ne doit pas être un bâillon. Elle ne peut réussir que si la presse demeure un espace vivant d’information, de critique et de conscience collective. Car sans presse libre, même la paix institutionnelle risque de n’être qu’un calme trompeur.
Th.A.
