Bientôt le deuxième mandat du Président Patrice Talon prendra fin. Il aura gouverné le Bénin pendant 10 ans. Ousmane Alédji, expert culturel jette un regard sur ces 10 ans de gouvernance. Même s’il ne fait pas un bilan clair sur le plan politique, il apprécie les actes posés dans les secteurs du tourisme, de la culture et des arts. Il décrypte aussi le projet de société du candidat Romuald Wadagni et reste admiratif de ce technocrate qui veut succéder à Patrice Talon.

Journaliste : 2016 – 2026, 10 ans de gouvernance du Président Patrice Talon, selon vous, que faut-il en retenir ?

Ousmane Alédji : Un préalable important, avec votre permission : je fais observer que nous n’en sommes pas à nous disputer sur la légalité ou la légitimité d’un troisième mandat du Président de la République. Vu l’environnement politique national, les institutions et les acteurs politiques que nous avons, il aurait pu envisager de continuer. Cette crainte habitait chacun d’entre nous. Nous avons donc économisé une crise politique majeure. Cela ne fait même plus partie de nos sujets de discussion. C’est un gain considérable ; c’est même un exploit. Je veux dire, placé dans le contexte africain où on use de subterfuges juridiques, des sacrifices ténébreux et des petits gris-gris pour s’éterniser au pouvoir, cela aurait choqué peu de gens. Il faut donc rendre grâce à Dieu et saluer la plus haute autorité de notre pays et son proche entourage pour cette décision.

Certains compatriotes pensent cependant, que le Président Talon part sans partir vraiment

Au plan juridique, partir c’est partir. Sans partir vraiment… on verra ! de toutes les façons, il n’était pas et ne deviendra pas un citoyen comme vous et moi. Certains prétendent aussi qu’il était déjà aux commandes sous Yayi Boni. Les supputations sont normales parce que la fonction du Président de la République confère à la personne un immense pouvoir. Nous voyons surtout les honneurs et les privilèges mais nous en ignorons le coût. Bref ! Il ne viendrait à l’esprit de personne, de bien-pensant, de reprocher au chef de l’Etat de garder un œil sur ce qu’il est fondé à considérer comme l’un des chantiers, que dis-je, le chantier le plus important de sa vie. Cela est tout à fait humain.

Et que pensez-vous de la gouvernance du Président de la République ; quel bilan au plan de la gestion du pays ?

Oh la la ! Vous voulez me jeter aux loups. Vous savez combien ‘’Les Klébés’’ sont redoutables. De nos jours, défendre ou critiquer une action du gouvernement est passible de la peine capitale. Nous sommes d’accord, j’exagère à peine. Vous vous faites traiter de tous les noms d’oiseau. En plus, c’est le rôle de la classe politique dans son ensemble, pas le mien.

M ALEDJI, apprécier, commenter ou même critiquer les actions du gouvernement, c’est le rôle de tout le monde.

En temps normal, oui. Vous avez parfaitement raison. Mais la déferlante des médias sociaux a tout vicié. Des gens se cachent derrière des masques, des faux comptes et des sobriquets sordides pour vous agresser. Le téléphone devient un outil dangereux. Cela dit, c’est surtout le rôle de ceux qui vivent de la politique, de parler de la politique.

Vous vous dérobez. Je vous ai connu plus spontané

Je vous l’accorde. Je m’adapte. J’aurais été plus à l’aise à vous faire une réponse précise à une question précise. Mais il ne me revient pas à moi de vous faire le bilan de dix ans de la gouvernance d’un régime avec lequel j’ai par ailleurs, travaillé.

D’accord. Parlons de votre secteur. En tant qu’Expert culturel, quel bilan faites-vous des 10 ans de la gestion des secteurs du tourisme, de la culture et des arts ?

Je vais être factuel. Nous avons vu un Président de la République militant culturel… il s’est beaucoup investi et il a beaucoup investi dans le tourisme, l’art et la culture. Nous avons vu un Président faire le terrain comme un superviseur en chef des projets culturels. Nous avons vu un Président en tee-shirt et casquette se fondre dans le public quand il le peut. Cela veut dire qu’il y croit. Cela a l’air banal mais tout part de là, de la foi. Il me semble qu’il a entrainé toute sa famille avec lui. La fondation de son épouse soutient le projet du ‘’mur graffé’’ le plus long du monde. Son fils offre au Bénin la plus grande scène de musiques urbaines d’Afrique, etc… Son bilan au plan des infrastructures publiques parle pour lui. Je suis de Ouidah. J’y étais il y a une dizaine de jours, c’est une autre ville. Et, très important, les perspectives sont bonnes. Comme l’a dit le prochain Président de la République : ‘’le chemin est tracé’’. C’est un bilan historique.

Pendant son premier quinquennat, vous avez occupé le poste de conseiller technique à la culture du chef de l’Etat.  Avez-vous l’impression que votre passage à ce poste a changé quelque chose ?

Certainement ! (rires) En effet, j’étais son chargé de missions tourisme, arts, culture et artisanat. Moi, je suis un prince Nago. Pardonnez-moi de vous le dire. Je donne le meilleur de moi ou je n’y participe pas. Je suis entier. Toujours ! Maintenant, vous conviendrez avec moi qu’il n’est pas indiqué que j’étale dans les médias ce que j’ai fait aux côtés du PR et sur ses ordres. Mon seul regret est que je n’ai pas fait attention aux donneurs de coups. On va dire que les noircisseurs ont eu ma peau très vite.

Justement, personne n’a compris pourquoi le chef de l’Etat vous a écarté. Racontez-nous, que s’est-il passé ?

Un poste, on l’occupe un temps. C’est tout. Mon contrat est allé à son terme ; il a même été renouvelé une fois. Mais, très sérieusement, il faut qu’on arrête avec le noircissement systématique. Il n’y a qu’en Afrique que, quand les gens veulent vous dénigrer, ils disent : c’est un artiste. Que veulent-ils, je suis écrivain et metteur en scène. Comme un autre est médecin ou journaliste. Ma carte professionnelle date d’Aout 1990, délivrée par le Bureau béninois des droits d’auteur. J’ai écrit et présenté sur les scènes du monde, plus d’une cinquantaine de spectacles. J’ai été honoré par plusieurs grands prix de théâtre au Bénin, en Afrique et dans l’espace francophone, prix radio cultures France, prix nouvelles dramaturgies à Avignon, mes œuvres sont traduites et enseignées ici et là ; j’enseigne dans les universités au Bénin, en Afrique et en Europe depuis 1995. Et pourtant…

Vous êtes déçu, on dirait.

Même pas !  J’ai surtout appris. Frustré ? Oui. Ce n’est pas seulement à ma modeste personne qu’ils ont fait du tort ces noircisseurs bouffe-tout. L’imposture a besoin de dénigrer le métier pour se vendre. Et, autour d’un Président de la République, il y a beaucoup d’imposteurs. C’est pour cela, entre autres, que les Ecritures nous recommandent de ‘’prier pour nos chefs’’.

Le gouvernement mise sur le tourisme pour faire rayonner le Bénin à l’international et pour contribuer à la croissance économique. À cet effet, plusieurs initiatives ont été prises à savoir : les Vodun days, la rénovation des musées et des palais royaux de Kétou, de Nikki pour célébrer autrement la Gaani… Pensez-vous que ce choix a eu un impact positif sur la visibilité et le développement économique du Bénin ?

Ça commence. On ne récolte pas le jour où on a semé. Vous savez, en décembre 2016, juste après avoir lu le document de présentation du PAG, j’ai dit aux micros de certains de vos collègues, que c’était le plus grand et le plus ambitieux projet de développement culturel qu’un gouvernement d’Afrique francophone allait entreprendre. J’observe que nos voisins proches et lointains nous envient désormais. Maintenant que les projets phares du PAG connaissent un début de concrétisation, l’émerveillement des populations bénéficiaires de ces infrastructures de prestige est manifeste. J’ai presque envie de leur dire qu’elles n’ont encore rien vu.

Certains chantiers annoncés dans le PAG1 ne sont toujours pas encore achevés, ne devrions-nous pas craindre des éléphants blancs ?

 Non. Je ne pense pas. Un grand sérieux caractérise le travail qui est fait. L’ensemencement a été long et laborieux vu qu’il fallait mener de front, la restauration des édifices en péril avancé, c’est le cas des palais royaux, et en même temps, bâtir les nouveaux musées. Le temps révèlera davantage la destination béninoise au monde. Patience, le Benin commence à peine à se déployer.

Toujours sur la même lancée, le gouvernement s’implique désormais dans la valorisation des religions endogènes. Voyez-vous un inconvénient dans cette démarche ?

Il y a un débat à faire pour clarifier la posture du gouvernement et du service public culturel. La laïcité est une prescription constitutionnelle et nulle ne peut l’ignorer, surtout pas l’Etat lui-même. Dans le même temps, je crois que nos cultes, que la totalité de nos cultes, quelques soient leurs souches et leurs obédiences, qu’ils génèrent au quotidien de la création artistique, qu’ils sont dépositaires de patrimoines matériels et immatériels précieux. Je parle par exemple des costumes, des chants, des danses, des parures, des objets attributifs, des récits, des cuisines, des langues, des médecines et des rituels réservés. Même nos incantations qui ont un caractère lyrique et poétique peuvent être répertoriées pour constituer une base de données à mettre à la disposition des musées. Etc… Vous savez, ce qui confère à la création artistique une valeur, c’est d’abord son véhicule propre, ensuite, l’ensemble des charges qu’on lui prête.  Vu que nous sommes un pays qui foisonne de cultes, nous avons un réservoir de patrimoine incommensurable, unique. Dès lors, l’Etat a le droit de s’y intéresser. Le travail à faire c’est le travail du ‘’comment et à quelle fin’’.

Durant ces 10 dernières années, le Bénin a posé un acte historique : la demande et l’obtention de la restitution de quelques trésors royaux pillés par les colons français. Quelles appréciations faites-vous de cet acte ?

De 2016 à 2021, j’ai fait une vingtaine d’entretiens sur ce sujet, au Bénin, à Dakar, en France. C’est un sujet que j’aborde d’habitude avec beaucoup de gravité. Je vous propose que nous reportions cette question à une prochaine fois. C’est le sujet de ma thèse à l’Institut Régional d’Enseignement Supérieur et de Recherche en Développement Culturel. C’est à Lomé. Je travaille sur les implications diplomatiques, socioculturelles et les retombées économiques de la restitution des biens culturels. J’espère après, publier un ouvrage sur le sujet.

A la suite de cette restitution, les objets ont été exposés à la Présidence de la République. Puis, à la fin, la partie contemporaine de cette exposition a voyagé un peu partout dans le monde. Ces différentes expositions ont-elles révélé le Bénin ?

Non non non. Je vous explique. Angelique Kidjo est sur les scènes du monde depuis 40 ans au moins, a-t-elle révélé le Bénin ? Notre équipe nationale de foot nous gratifie de quelques exploits ces dernières années, a-t-elle révélé le Bénin ? J’ai l’impression que les gens s’attendent à ce que le gouvernement sorte le masque Bénin d’un couvent pour le leur exhiber transformé, comme par magie. Très bien. Et après l’euphorie et les acclamations ? C’est terminé ? Il se passe quoi après, une fois qu’on aura fini d’exhiber le masque ? De mon point de vue, révéler le Bénin, ce n’est pas un objectif à atteindre, c’est une quête perpétuelle, une invitation à maintenir le cap des efforts et des investissements qui grandissent notre pays et nous rendent fiers d’abord nous-mêmes ; génération après génération.  Comme le dit le chef de l’Etat, ‘’un pays est éternel’’.

Au cours de ces 10 dernières années, plusieurs lois ont été votées dans le domaine de la culture et des arts.  Il s’agit de la loi portant protection du patrimoine culturel en République du Bénin

–        La loi portant statut de l’artiste en République du Bénin

–        la Loi portant l’industrie du cinéma et de l’image animée

–        Loi portant cadre juridique de la chefferie traditionnelle…

Quel regard portez-vous sur ces différentes lois ?

C’est clair. Non ?

Certains béninois appellent au retour des exilés politiques, à la libération de certaines personnalités politiques et à l’organisation d’un dialogue national pour faire baisser la tension sociale ; quel est votre avis sur le sujet ?

Vous changez les mots mais vous posez la même question. Je vous le répète : La paix mérite tous les efforts. Je ne fais pas de l’esprit avec vous. La paix est une construction, c’est même une co-construction. Chacun de nous doit savoir mériter sa paix. S’il y a des efforts à faire dans l’intérêt supérieur de la nation, faisons-les. Le Chef de l’Etat a dit qu’il n’était pas disposé à gracier des personnes coupables de crimes contre l’Etat mais qu’il ne s’opposerait pas à un vote de l’Assemblée nationale. Il a laissé une fenêtre ouverte aux différents lobby religieux, société civile, vieux sages de la République et autres. Une nouvelle assemblée vient de s’installer. Alors que chacun joue son rôle dans l’intérêt supérieur de la nation. Nous n’avons qu’un pays.

Un mot pour clore cet entretien ?

Bonne chance au peuple béninois et au nouveau Président ! Que Dieu nous garde.

Réalisé par Isac A. Y. (Coll.)

Ousmane Alédji

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