La Chercheure et auteure, par ailleurs Princesse Xwéda, Micheline Adjovi n’a pas mis du temps à se faire entendre suite à l’adoption par le Parlement, jeudi 13 mars, de la loi n°2025-08 portant cadre juridique de la chefferie traditionnelle en République du Bénin. Ce texte qui ambitionne de valoriser et de moderniser les chefferies traditionnelles, fait disparaitre certains anciens royaumes et non des moindres. Le royaume Xwéda a connu le même sort, suscitant de vives réactions dont celle de la chercheure à lire ci-dessous !

Enfin la loi portant cadre juridique de la chefferie traditionnelle au Bénin a été votée par les députés de l’Assemblée nationale, le jeudi 13 mars 2025. Elle était attendue, cette loi pour mettre de l’ordre dans ce que nous osons appeler désordre. Car l’absence d’un cadre juridique a conduit à une certaine anarchie et à la prolifération des royaumes sans base historique. Quiconque se lève et se proclame roi. Même nos Gardiens des temples Vodun se réclament être des rois. Il était donc nécessaire de circonscrire le périmètre d’exercice de la royauté et des chefferies traditionnelles.

C’est l’occasion pour nous native Xwéda de remercier le Gouvernement pour avoir pris l’initiative de cette loi. A travers le Gouvernement, nous remercions également les membres du comité mis en place qui a travaillé pour accoucher le projet de loi qui vient d’être voté. Toute loi qui régit la vie des individus est dynamique et appelle régulièrement à des mises à jour. Celle régulant la chefferie traditionnelle, qui vient d’être votée, avant même qu’elle soit promulguée, nécessite un toilettage.

Sinon comment comprendre qu’à l’heure où le Bénin continue d’exiger la restitution de son patrimoine historique de la France, ancienne puissance coloniale, c’est encore ici au Bénin qu’une nouvelle loi votée le 13 mars 2025 choisit volontairement d’oublier une mémoire, la mémoire du royaume Xwéda ?

Est-ce à dire que le Gouvernement du Bénin, initiateur du projet de loi, ne souhaite pas que l’histoire du royaume Xwéda soit contée à la postérité au Bénin ? en Afrique, en Asie, en Europe ou en Amérique et en Océanie ? Pourquoi avoir délibérément choisi l’année 1894 comme limite de la période d’étude de la loi de la chefferie traditionnelle alors que l’abolition définitive de l’esclavage, suivie de l’émancipation des esclaves est intervenue en France, ancienne nation esclavagiste, le 27 avril 1848 ?

Impossible de passer sous silence le royaume Xwéda de Saxè

La traite transatlantique est, dans l’histoire de l’humanité, le plus grand crime et le plus vaste  mouvement forcé de personnes innocentes qui s’est étalé sur plus de 400 ans. Cette traite a déraciné 15 à 20 millions d’Africains qui ont été capturés, séquestrés et trainés de force dans les Amériques et les Caraïbes. L’abolition définitive de la traite négrière suivie de l’émancipation des esclaves est intervenue en France, ancienne nation esclavagiste, le 27 avril 1848. Si la loi sur la chefferie traditionnelle n’a tenu compte que de la période à partir de 1894, pourquoi donc la Mère Patrie, le Benin, à travers le Gouvernement du Président Patrice Talon s’acharne-t-il à investir d’énormes ressources publiques, contributions du peuple Béninois à la sueur de son front, dans de grands projets de réhabilitation des vestiges de la traite négrière ? Pourquoi et sur quelles bases historiques crédibles, l’Etat finance-t-il à grands frais ces infrastructures touristiques à Gléxwé, ancien port d’embarquement de nos Aïeux capturés, violentés et déportés ?

Passer sous silence le royaume Xwéda de Saxè est un acte de destruction du fondement et de la raison d’être du tourisme mémoriel. Car la mémoire dont nous devrons toujours nous rappeler est la mémoire des exactions barbares et criminelles de la traite négrière et de l’esclavage qui en est suivi où nos Aïeux chosifiés travaillaient sous contraintes et violences dans des conditions très difficiles. Celui qui oublie son passé, si douloureux soit-il, est condamné à le revivre. Et pour que la mémoire demeure vive dans le mental de chaque béninois et de tous les africains, il y a lieu de réhabiliter par la loi le royaume Xwéda. Ça urge.

Au moment où toutes les nations unies rendent hommage aux déportés africains à travers la Journée internationale de la traite négrière et de son abolition, le 23 aout de chaque année, le Bénin, choisit de ne pas célébrer la grandeur d’âme de ces millions de déportés Africains dont plusieurs d’entre eux ont pris par le port d’embarquement de Gléxwé.

Reconnaitre leur mérite…

Laisser en rade le royaume Xwéda, c’est ne pas reconnaitre le mérite de ces braves et invincibles Marrons qui avaient déclenché l’insurrection aux premières heures du mardi 23 aout 1791 au nord de Saint Domingue et qui a abouti, entre autres,

(1) à l’abolition de l’esclavage de toute la colonie de Saint Domingue le 31 aout 1793,

(2) à la victoire triomphale des déportés Africains à la grande bataille de Vertières contre la puissante armée française de Bonaparte Napoléon, le vendredi 18 novembre 1803,

(3) à la création du premier Etat d’hommes libres Africains, la République d’Haïti, proclamée le dimanche 1er janvier 1804.

Omettre le royaume Xwéda sur la liste des royaumes reconnus par la loi, c’est choisir le déni de l’histoire. Les explorateurs Portugais, pionniers de la traite transatlantique sur les côtes africaines, ont foulé la côte de Gléxwé dans la seconde moitié de XVe siècle, au temps du roi Kpassê Djêdji, le roi téméraire et haut initié. A l’aube des agissements criminels de ces premiers Portugais, le roi Kpassê les a chassés de son royaume. Même les Anglais, les Hollandais, les Français, les Danois, toutes ces nations euro-chrétiennes qui ont pensé et misent en route la traite négrière n’osaient s’approcher de Gléxwé du vivant du souverain Kpassê Djêdji. Le roi disparut très vieux et fut élevé au rang de Déité dont la réincarnation est l’iroko central de la grande forêt qui fait référence jusqu’à aujourd’hui à son nom : Kpassê-Zounmin située à l’est de son palais secondaire à Gléxwé, la façade maritime du royaume Xwéda.  Le palais secondaire, la forêt et l’iroko de la réincarnation du roi sont encore là, témoins de l’existence et des actions de l’intrépide roi.

Est-ce pour rien que Gléxwé est appelée la cité Kpassê ?

Des faits immatériels composés de chants, des symboles et des louanges panégyriques racontent l’épopée du grand roi Kpassê Djêdji. L’attribut principal de reconnaissance du peuple Xwéda est le Python royal, le serpent tutélaire. Le temple du Python royal est fonctionnel à Ouidah et permet aux nombreux touristes qui ne cessent de défiler de toucher du doigt l’intemporel patrimoine culturel du peuple Xwéda. Même le nom Ouidah est la déformation de Xwéda par les esclavagistes Anglais.

Après le roi Kpassê Djêdji, son successeur Ayohouan Bamènou a dû négocier un partenariat avec les Français pour se protéger des attaques Yoruba. Les négriers Français ouvrent leur comptoir en 1671 qu’ils fortifient en 1704. Le fort Williams des négriers Anglais a été construit en 1680. Tous les forts et comptoirs des nations européennes impliquées dans la traite négrière ont été construits à Gléxwé sous les rois Xwéda. Même si la plupart de ces ouvrages n’existent plus aujourd’hui, il reste tout au moins, le fort portugais Joao Baptista d’Ajuda construit en 1721 et en voie de réfection par le Gouvernement de la Rupture pour abriter le Musée international de la mémoire et de l’esclavage (Mime). Avec la nouvelle loi votée le 13 mars 2025, on se demande de quelle légitimité vaudra désormais la loi N’2024-3I du 02 septembre 2024 relative à la reconnaissance de la nationalité béninoise aux Afro-descendants en République du Bénin.

Aujourd’hui à l’ère des restitutions, des réparations et de la réconciliation des peuples et des nations, le peuple Xwéda s’organise assidûment et mène des procédures institutionnelles et administratives ainsi que des démarches de contacts et de rapprochement pour le grand regroupement de tous les Xwéda en vue de la réhabilitation de leur royaume. Presque tous les départements du Bénin hébergent une association Xwéda qui se rapproche les unes des autres. C’est ainsi qu’une délégation de l’association Xwéda Hwendo était à Savi, à Porto-Novo Xwéda-komey, à Sotchanhoué sur le lac Nokoué, à Paouignan, à Djimé à Abomey, le samedi 12 octobre 2024 pour rendre une visite de courtoisie et d’informations de notre intention à Sa Majesté Dèwènondé Gbêhanzin. Le roi de Danxomé avec sa cour a favorablement bien reçu la délégation de Xwéda Hwendo.

L’oblitération de la mémoire de tout un peuple, le peuple autochtone d’un espace de vie donné est grave. De grâce, évitons-nous de réveiller l’enfant dans l’intention de le faire dormir.

Micheline ADJOVI

Princesse Xwéda Zanxwênou

Auteure & Chercheure en histoire et patrimoines culturels

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