« Le Bénin n’a pas su imposer un style musical propre »
A l’initiative des auditeurs de Master I tronc commun (2024-2025) de l’ENSTIC, une conférence publique s’est tenue le samedi 25 janvier à l’Université d’Abomey-Calavi sur la question de l’exportation de la musique béninoise. Sous la supervision de M. Léon Anjorin Koboudé, chargé du cours »Relations avec les médias », des acteurs du secteur musical ont échangé sur les défis et opportunités de la musique béninoise à l’international.
Un constat amer
Dans son allocution de bienvenue, Sêmèvo Bonaventure Agbon, journaliste culturel et coordonnateur de la conférence, a posé une question essentielle :
« Aux États-Unis, au Canada, en France ou en Côte d’Ivoire, la musique béninoise est-elle diffusée spontanément dans les bars, les restaurants ou le métro? »
Pour explorer cette problématique, les étudiants des Masters »Communication et Relations publiques », »Journalisme », et »Conception et gestion de projets numériques » ont convié un panel de spécialistes composé de Jean-Discipline Adjomassokou (chroniqueur musical), Tony Yambodè (administrateur culturel), Fidèle Dossou (manager d’artistes) et Sam Bhlu (artiste gospel).
Les discussions, modérées par les auditeurs, Sêmèvo Bonaventure Agbon et Gloria Dossou, ont également été enrichies par d’autres intervenants du public, notamment Sena Joy (55 ans de carrière musicale), Eusèbe Dossou (manager et président d’une association de managers ouest-africains), Cohoun Giraud Lemien alias Dah Adagboto (en ligne depuis le Canada) et le professeur Bienvenu Koudjo (directeur artistique du Conservatoire des danses cérémonielles et royales du Bénin).
Si le »coupé-décalé » est indissociable de la Côte d’Ivoire, l’afrobeat du Nigeria et le makossa du Cameroun, quel genre musical symbolise le Bénin ? Le verdict est sans appel :
« Le Bénin n’a pas su adopter un style musical propre à lui», regrette Jean-Discipline Adjomassokou.
Selon lui, la principale faiblesse du pays réside dans son incapacité à soutenir et pérenniser un genre musical. Il cite l’exemple du Tchink System popularisé par Stan Tohon, qui n’a pas été suivi par les nouvelles générations, contrairement au zouglou ivoirien ou à la rumba congolaise, qui ont su s’imposer grâce à un engagement collectif des artistes.
Tony Yambodè abonde dans le même sens : « Le Bénin regorge d’une richesse musicale immense, du nord au sud, mais nous n’avons pas su imposer un rythme dominant. Par le passé, le Tchink System et le Soyoyo ont émergé, mais ils n’ont pas été soutenus. Aujourd’hui, l’Adjapiano tente de se faire une place, mais son avenir reste incertain. »
Une industrie musicale encore fragile
Autre obstacle majeur : l’absence d’une industrie musicale structurée. Fidèle Dossou rappelle que jusqu’à récemment, le secteur était totalement informel :
«Managers, ingénieurs du son, coachs, artistes… tous ont débuté sans formation académique ni cadre professionnel. Il n’y avait ni école de musique, ni formations en management ou en administration culturelle.»
Bien que des efforts de professionnalisation soient en cours, le pays accuse un retard considérable par rapport à des nations comme la Côte d’Ivoire, qui dispose d’un Institut national des arts depuis 1974. Jean-Discipline Adjomassokou déplore :
« Au Bénin, il n’y a ni école dédiée, ni Théâtre national, ni Palais de la culture. Or, sans infrastructures et sans investissements, il est difficile de structurer un véritable marché musical. »
Des stratégies pour s’imposer à l’international
Pour que la musique béninoise rayonne au-delà des frontières, les experts préconisent plusieurs actions concrètes.
Jean-Discipline Adjomassokou insiste sur la nécessité d’un engagement de l’État :
« La politique culturelle existe, mais tant qu’elle ne sera pas appliquée avec conviction, rien ne changera. »
Tony Yambodè, lui, appelle les artistes à se professionnaliser et à s’entourer d’équipes qualifiées :
« Les talents existent, mais il faut les structurer. Il ne suffit pas de reproduire les rythmes traditionnels, il faut les moderniser et les rendre attractifs pour le public international. »
De son côté, Fidèle Dossou compare la musique au football:
« Chaque artiste béninois qui réussit à l’international porte haut le drapeau du pays. Nous devons en prendre conscience et encourager nos talents. »
Enfin, Sam Bhlu met en lumière le rôle crucial des médias dans cette dynamique :
« Les journalistes doivent inclure davantage de musique béninoise dans leurs playlists, leurs chroniques et leurs podcasts, comme cela se fait aux États-Unis où ces formats jouent un rôle clé dans la promotion des artistes. »
Vers un avenir musical plus structuré ?
Malgré les défis, des figures béninoises comme Angélique Kidjo, Gangbé Brass Band et Jah Baba prouvent que la musique béninoise peut conquérir le monde. La nouvelle génération, bien que moins visible, travaille dans cette direction.
Si les artistes, les médias et les pouvoirs publics unissent leurs efforts, le Bénin pourrait enfin imposer son identité musicale sur la scène internationale. Mais pour cela, il faudra plus que du talent : une véritable volonté collective et des stratégies solides.
M.M