A bâtons rompus: Richard Boni Ouorou décrypte l’actualité politique

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-Les rencontres Talon-Yayi-Soglo ont été initiées dans un climat d’indifférence totale

-Libération de Madougou, Aïvo et autres : L’espoir est mince malheureusement

-La tournée sur la cherté de la vie, c’est un réel aveu d’échec

-Législatives 2023 : Ce que Patrice Talon appelle l’inclusion, nous en avons la preuve

-Si l’élection pouvait être inclusive, ce serait pour le bonheur de Patrice Talon et du peuple

-L’opposition, il y en a mais il faut encore un peu d’énergie

-Comme les Béninois, je pense que la Fcbe n’existe plus

 

Dans un entretien accordé à votre journal, Richard Boni Ouorou, politologue, socio-économiste décrypte l’actualité nationale. Des rencontres des anciens Chefs d’Etat avec le Président de la République, Patrice Talon à l’annonce de la formalisation d’un cadre de concertation des anciens présidents, l’homme qui se veut d’une opposition éclairée n’y voit pas un réel espoir quant à la libération des détenus politiques ou encore le retour des exilés politiques. Les élections législatives de 2023, l’opposition politique béninoise, sont entre autres sujets abordés. Lire plutôt !

Depuis un moment, il est observé des rencontres du Chef de l’Etat, Patrice Talon avec les anciens présidents Boni Yayi et Nicéphore Soglo ainsi que les anciens présidents de l’Assemblée nationale. Une démarche que vous aviez préconisée dans l’une de vos publications par le passé. C’est aujourd’hui une réalité bien que cela ait pris du temps. Quelle est votre appréciation ?

J’apprécie ces rencontres à leur juste valeur. Je pense qu’elles permettront de faire ce pourquoi elles ont été initiées. Mais il faudrait revenir un peu en arrière et retenir qu’avec toute modestie, nous avions demandé que ces rencontres se fassent quand le besoin se faisait sentir. Malheureusement aujourd’hui, ces rencontres ont été initiées dans un climat d’indifférence totale. Si vous remarquez dans l’opinion, malgré l’écho fait par la presse, les béninois sont restés indifférents. La bonne majorité est restée indifférente et l’autre majorité dit “On s’en fout, ce sont des rencontres entre amis, entre politiciens“. Parce que d’un côté, les politiciens qui ont été rencontrés ne portent plus totalement l’adhésion du peuple. La jeunesse aujourd’hui est une jeunesse révoltée qui se sent délaissée. Par conséquent, elle ne voit pas un avenir, une issue dans ces rencontres-là. D’un autre côté, il y a le fait que ces rencontres ne participent plus à décrisper une situation qui s’est dissipée, c’est que la crise elle-même a eu le temps de se dissiper au sein de la population. Au moment où nous demandions au Président de la République d’initier ces rencontres, le besoin se faisait sentir, la crise était palpable, elle était à son paroxysme. Les gens voulaient d’une décrispation, les gens voulaient entendre leur Chef d’Etat prendre des décisions solides pour décrisper, pour montrer un certain attachement au peuple. Mais finalement, le Chef de l’Etat ne l’a pas fait. Aujourd’hui, il gère les conséquences au lieu d’anticiper sur ces conséquences. C’est dommage aujourd’hui que ces rencontres se tiennent dans un tel climat, c’est des rencontres qui sont très importantes pour l’avenir du pays. Parce que cela créé un cadre de référence pour les béninois de façon générale. Ces rencontres sont très importantes mais malheureusement, elles sont faites aujourd’hui dans un climat d’indifférence totale, les béninois s’en fichent parce qu’ils sont passés à autre chose.

Aujourd’hui, ce qui importe pour les béninois, c’est la cherté de la vie, ce sont les questions d’emploi, les questions liées à l’économie, à l’inclusion financière. Une rencontre Thomas Boni Yayi-Patrice Talon ne fera pas ramener de l’argent dans la poche des béninois. Les béninois, ils s’en contrefichent. Les béninois veulent aujourd’hui que le gouvernement prenne des mesures solides contre la cherté de la vie, pour créer plus d’emplois. Les béninois veulent aujourd’hui que le gouvernement prenne des mesures solides pour les sécuriser chacun dans leur maison contre le terrorisme qui est en train de prendre de l’ampleur. Ce sont ces mesures-là que les béninois attendent. Mais les rencontres Boni Yayi, Nicéphore Soglo et autres, ce sont des bonnes choses. Bon, nous avons vu que les anciens Chefs d’Etat étaient tout sourire, que le Président de la République a dit qu’il va formaliser ce que nous lui avons proposé il y a plusieurs mois de cela. Je lui ai même envoyé une lettre, une seconde lettre, deux lettres dans lesquelles je proposais cela. Il dit maintenant qu’il va formaliser. Formaliser dans la bouche de Patrice Talon, c’est une substitution connotative, c’est juste un mot plus grand pour dire quelque chose de plus petit. Mais est-ce qu’il va vraiment le faire et dans quelles conditions est-ce qu’il va le faire ? Est-ce que les personnes qui viendront le rencontrer seront assez autonomes pour dire ce qu’elles ont envie de dire au cas où il y a des dérives ? Donc, ces questions sont importantes à poser. Et la rencontre en elle-même, elle est bonne. L’image, elle était belle. Les gens sont sortis avec beaucoup de sourire mais ce ne sont pas les sourires des anciens chefs d’Etat que moi je veux voir. Je veux voir le sourire de la jeunesse béninoise, des populations béninoises. Ce sont celles-là qui doivent sourire et j’espère qu’elles arriveront à sourire.

 

Pourquoi doutez-vous du fait que des personnes qui se retrouveront dans ce Cadre de concertation ne soient pas assez autonomes pour échanger en toute franchise ?

Vous savez, la démarche de Patrice Talon depuis 2016 qu’il est au pouvoir a été toujours de capturer les libertés, d’embrigader les forces qui sont relativement rebelles, qui sont ouvertes d’esprit, qui font une autre proposition.  Tous ceux qui vont contre ses ambitions, sa vision présidentielle sont automatiquement taxés d’opposants, de destructeurs et même, ils vont jusqu’à parler de terroristes. Il faut le rappeler, le fils de Nicéphore Soglo que je respecte beaucoup est en exil. Alors, est-ce qu’il est vraiment allé défendre le cas des béninois ou est-il peut-être allé parler de son fils ? Il faut aussi rappeler que Thomas Boni Yayi a failli être dans un quasi-exil. Est-il allé vraiment parlé des béninois ou est-il allé dire “fais en sorte que je ne retourne plus en exil et ne vient plus mettre des policiers devant chez moi pendant 52 jours pour m’empêcher d’aller me faire soigner“ ?. Je ne suis pas en train de les soupçonner de quoi que ce soit mais j’émets des hypothèses que la majorité des béninois émet. Sont-ils réellement allés discuter au profit des béninois ?

Ont-ils vraiment eu le courage de dire “Nous sommes venus te voir aujourd’hui parce que tu nous as appelés mais nous ne reviendront plus te voir tant que la crise n’a pas connu une épilogue ? “, c’est-à-dire la libération de Reckya Madougou, la libération de Joël Aïvo, de Nadine Okoumassou et des milliers de personnes qui sont détenues arbitrairement dans nos prisons. Tant que ces gens ne seront pas libérés, nous ne reviendrons plus te voir et ton cadre formel, nous n’y participerons pas. Est-ce qu’ils ont eu ce langage de fermeté envers Patrice Talon ? Alors, s’ils n’ont pas pu avoir ce langage de fermeté envers Patrice Talon, c’est qu’ils sont allés rencontrer un ancien ami. Est-ce qu’ils ont parlé de leur collaboration passée ? Comment améliorer leur collaboration dans un cadre privé ? Ou ont-ils réellement parlé de décrisper la crise au Bénin ? Je ne soupçonne personne mais je dis, ce sont des questions qui sont valables aujourd’hui. Si Thomas Boni Yayi et Patrice Talon avaient rencontré Ajavon par exemple ou Komi Koutché ou même moi, Richard Boni Ouorou, j’aurai le courage de lui dire ce que je pense.

Un cadre formel pour quoi faire ? Pour encore, dépenser l’argent public que les béninois n’ont pas ? Parce qu’un cadre formel, ça suppose payer des primes… Toutes ces rencontres sont au frais de qui ? Du contribuable. Mais le contribuable souffre déjà dans sa chair, ne gagne pas assez pour survivre…

 

Peut-on tout de même estimer que ces rencontres constituent un début d’espoir pour la libération des prisonniers politiques et le retour des exilés politiques ?

Si vous voulez que je vous donne une réponse franche, je dirai non ! Parce qu’aujourd’hui, nous sommes dans un cadre purement politique et la politique, ce sont les questions de rapport de force. Il ne faut jamais perdre cela de vue. Ces rencontres sont très bonnes, les gens sont contents mais comment est-ce que, dans quelles conditions, ces gens sont allés rencontrer Patrice Talon ? Quel est le profil de ces personnes qui sont allées rencontrer Patrice Talon ? Comme je vous le disais, Nicéphore Soglo a son enfant qui est en exil, il y a Yayi Boni qui ne veut plus retourner en exil. Donc, ces gens ont d’autres intérêts qui sont au-dessus des intérêts dont on peut penser qu’ils peuvent aller discuter. Maintenant, si c’est le fait qu’à la sortie de la rencontre Patrice Talon-Yayi Boni-Nicéphore Soglo et tout le reste, qu’on ait libéré Kombetti et tout le reste, qui font croire cela…

Mais tous ceux qui sont sortis aujourd’hui ne devraient même pas être en prison puisque ils sont supposés être complices de Monsieur Tawès qui a déjà serré les mains de Monsieur Patrice Talon qui est devenu désormais fréquentable. Donc, en l’état, ces complices n’avaient plus, il n’y avait plus aucune raison de les maintenir dans les liens de la prison. Cette libération-là ne peut pas avoir de lien direct avec les rencontres. S’il y a des rencontres qui peuvent avoir un lien, ce serait des rencontres concernant la libération de Reckya Madougou, Joël Aïvo et tout le reste. Mais Patrice Talon aujourd’hui, remporte le rapport de force. C’est ça le dommage ! En ce sens que d’un côté, lui, il a le pouvoir d’Etat, il a l’armée, il a les finances. Que détient Yayi Boni par exemple ? Il n’a que son titre d’ancien Chef d’Etat. Nicéphore Soglo détient quoi ? Il n’a que son titre d’ancien chef d’Etat. Il n’a aucun mandat électif, Yayi Boni n’a plus de parti politique en l’état. Nicéphore Soglo n’en a plus. Alors, tout ce qui pouvait les soutenir est détricoté, dites-moi comment est-ce qu’ils vont faire forcing sur Patrice Talon ? Ils vont aller parler au nom de qui ? Ils représentent qui ? C’est ça la vraie question. Donc, qu’on voit un espoir, oui mais la valeur de l’espoir, les résultats que cet espoir peut permettre d’avoir sont réduits, restreints dans le cadre privé des personnes qui ont été reçues. C’est depuis le 22 septembre 2021 que le Président Thomas Boni Yayi a été reçu par Patrice Talon, cela fera bientôt un an. Reckya Madougou et les autres sont encore en prison. Elle n’a même pas pu bénéficier d’une sécurité juridique. On ne demande même pas qu’elle soit libérée mais elle n’a pas pu bénéficier d’une sécurité juridique, d’un cadre juridique concret pour pouvoir se défendre. On l’a appelée pour juste lui notifier qu’elle était condamnée à 20 ans. C’est un simulacre de procès. De même pour Joël Aïvo. Pourtant, on a rencontré Thomas Boni Yayi. Donc, pour moi, l’espoir, c’est vrai, il peut y en avoir, mais l’espoir est mince malheureusement.

 

Abordons à présent la principale préoccupation des béninois aujourd’hui : la cherté de la vie. La guerre en Ukraine et les conséquences de la pandémie de la Covid-19 sont entre autres raisons évoquées par le gouvernement. En tant que socio-économiste, quelle lecture faites-vous de la situation ?

La guerre en Ukraine et la Covid-19 ont le dos large. On peut tout justifier grâce à la guerre en Ukraine et c’est vrai que l’une des causes de la cherté de la vie aujourd’hui est la guerre en Ukraine. Vous savez, le port d’Odessa a été bloqué et on ne peut pas importer du blé…Donc, dès que les produits deviennent rares, ils prennent de la valeur. C’est normal que l’inflation vienne nous rattraper. Mais ce n’est pas la question de l’inflation importée qui préoccupe. C’est comment est-ce que l’Etat met en place des politiques sociales pour pouvoir juguler cette crise et permettre aux populations de relativement, vivre décemment. Le problème, les responsabilités d’un Etat, ce n’est pas d’aller soumettre des problèmes aux populations mais plutôt, c’est de leur soumettre des solutions et parfois même de leur imposer des solutions qui rentrent règlementairement dans le cadre de leur mandat. Quand vous faites des tournées pour aller expliquer des problèmes, est-ce que vous vous attendez à ce que ce soit les populations qui vous trouvent la solution ? Pourquoi est-ce que vous êtes mandaté alors ? Nous sommes dans une démocratie représentative.

Les populations vous confient leurs problèmes pour vous dire “Allez-y nous représenter à telle instance pour trouver des solutions“. Alors vous ne revenez pas leur dire “Nous n’avons pas trouvé les solutions, nous sommes revenus avec les problèmes“. Dans ce cas, la solution pour vous, c’est de démissionner. Parce que vous avez failli à votre mandat à partir du moment où c’est un aveu d’échec. Cette tournée, c’est un réel aveu d’échec. Les députés et autres sont allés dire aux populations “le mandat que vous nous avez donné est trop lourd pour nous, nous n’avons pas pu régler vos problèmes“. C’est un aveu d’échec, ce n’est pas une réussite. Moi, je pense que la crise, elle existe, elle est internationale, tous les pays du monde en souffrent. Le Président Macky Sall s’est même déplacé en Russie pour aller parler de la question du blé et autres. Mais le Bénin devrait pouvoir dire “voilà ce que moi je fais pour juguler la crise“. Soit vous subventionnez plusieurs filières donc vous gelez par exemple la TVA, certaines mesures qui sont importantes ou vous commencez par envoyer de l’argent directement dans la poche des béninois. Ça se fait, les gens envoient de l’argent pour équilibrer les revenus des plus pauvres. Et vous devez avoir une cartographie des populations pour savoir qui sont les plus démunies, qui sont celles dont on va rééquilibrer les finances pour que la consommation ne soit pas totalement baissée. Parce que s’il n’y a pas de consommation, il n’y a pas d’économie. Les gens ne pourront plus payer la TVA. Mais dès que vous envoyez l’argent dans la poche des populations, vous récupérez cela dans la TVA, vous récupérez cela par diverses façons, impôts directs ou indirects. Le problème, c’est qu’on n’a pas de solution aux problèmes et on va expliquer maintenant aux populations “nous avons échoué“. Et on dit “nous avons fait une tournée pour expliquer les problèmes“. On ne vous a pas demandé cela, on ne vous a pas élu pour… Pour moi, cette tournée, elle est simplement l’expression d’un aveu d’échec. C’est la preuve que le gouvernement de Patrice Talon a échoué et il faut le voir comme ça.

Les élections législatives de 2023 sont imminentes. Il se susurre qu’elles seront inclusives ? Vous y croyez, vous ?

Je voudrais bien ! Honnêtement, je pense que c’est le vœu de tous les béninois. Encore que quand vous lisez dans l’opinion, aujourd’hui sur les questions de politique d’élection sous Patrice Talon, les béninois sont devenus totalement indifférents. Même que les béninois sont indifférents à la personne de leur Président de la République. Ils s’en fichent. Tout ce que les béninois disent dans leur cœur, c’est qu’il finisse et qu’il s’en aille. Les élections de 2023 sont des élections cruciales, un tournant nécessaire, pour notre démocratie et pour le Bénin, de façon générale. Nécessaire parce qu’après plusieurs années de violation des libertés, de capture d’économie, de dégradation du climat social et politique, ces élections sont importantes pour essayer de commencer un certain réajustement, donner un cadre légal pour nos politiques à venir, pour la gouvernance, pour l’économie etc. Donc 2023 est très importante. 2023, autant elle est importante que c’est malheureusement sous Patrice Talon. C’est lui qui détient encore les rênes de la chose. C’est lui, sans qui, on ne peut faire ces mêmes élections. C’est lui, avec qui, on peut faire ces mêmes élections et pendant qu’on est en train de faire le dépouillement, ira voter une loi pour que les résultats du dépouillement soient vus autrement.

Alors, c’est une gouvernance d’improvisation qui n’a pas de boussole, qui n’est pas planifiée. Dans ce contexte, on dit 2023 sera inclusive mais nous avons de l’expérience des élections sous Patrice Talon. Ce que Patrice Talon appelle l’inclusion, nous en avons la preuve. Quand on vous parle d’exclusion et que vous ne comprenez pas l’essence, il y a deux façons de le savoir : soit vous regardez dans le dictionnaire ou vous regardez Patrice Talon faire. Inclusion, est-ce que Patrice Talon la comprend tel que vous et moi, nous la comprenons ? C’est là, la question et moi je pense qu’il y a une distorsion à ce niveau-là. Si l’élection pouvait être inclusive, ce serait vraiment pour le bonheur de tout le monde et même pour le bonheur de Patrice Talon.

 Plusieurs expériences ont montré qu’à la sortie, même quand vous mettez votre propre frère au pouvoir, il finit par se liguer contre vous. On a vu ça au Congo, en Angola… Donc, les cas sont légions. Même si Patrice Talon s’en va et qu’il met Romuald Wadagni, Olivier Bocco et tout le reste, cela ne tiendra pas longtemps avant que ce dernier ne se retourne contre lui. Dans ce climat-là, sa seule porte de sortie est de faire en sorte que les lois soient sérieuses, que la justice soit sociale, au service des populations, qu’elle soit sérieuse, sincère dans son exercice, que l’économie ne soit pas capturée par un petit groupe qui va exercer des moyens de pression sur l’ensemble des populations. Qu’on ne fasse pas voter des lois qui vont déséquilibrer le climat social, que l’emploi ne soit pas une épée de Damoclès sur la tête des populations, que chaque personne qui se lève pour aller au boulot, n’y aille pas dans la peur. Parce que la peur baisse la productivité et la loi de flexibilité que tous les députés ont voté sur l’emploi n’arrange pas les choses. Donc, il faut que lui-même, il revoie ces lois pour qu’en sortant, s’il devait y avoir quelqu’un qui se ligue contre lui, que ces lois le protègent lui-même parce qu’il n’est pas éternel. Il ne restera pas toute sa vie au pouvoir. Même s’il restait toute sa vie au pouvoir, c’est quelqu’un qui détient beaucoup de biens personnels. Que deviendront ces biens-là ? Moi je ne voudrais pas qu’après Patrice Talon, quelqu’un aille détruire ses biens. Je vous le dis honnêtement. Parce que ces biens, qu’on le veuille ou non, participent à l’essor économique du pays mais il faut qu’il y ait des lois sérieuses pour ne pas que lui-même en fasse les frais.

Moi, je lui souhaite vraiment que 2023 soit inclusive, qu’il y ait des personnes de vision qui se retrouvent à l’Assemblée et qu’on revoie le cadre politique, économique et social pour son bonheur à lui-même d’abord et le bonheur des populations béninoises.

 

Election inclusive suppose la participation de l’opposition politique. Mais les béninois se posent aujourd’hui la question de savoir où est cette opposition politique ? C’est qui, cette opposition, selon vous ?

L’opposition au Bénin, il y a plus de 80% des béninois actifs, un bloc de 80% d’électeurs qui sont opposés à Patrice Talon. Il n’y a qu’à voir les chiffres de la participation à la dernière élection présidentielle pour comprendre cela. Si non, même plus de 80%. Donc, l’opposition aujourd’hui, c’est l’ensemble des béninois relativement ou la majorité des béninois qui sont opposés à Patrice Talon. Maintenant, si la question est de savoir si de façon formelle, sur le plan des idées, des partis politiques, des mouvements, qui sont les opposants, il y en a qui se réclament. Mais moi, ce que je conçois comme opposition, ce n’est pas de se retrouver dans un creuset et de dire “Nous, nous sommes ce creuset et nous déclarons que ce creuset est opposé à Patrice Talon“. L’opposition, ce n’est pas dans des déclarations improvisées, dans des tâtonnements. L’opposition, c’est dans la continuité de la vision, de démontrer sur le terrain, dans tous les forums, dans tous les débats, que nous avons des arguments basés sur une vision qui est contre ce que Patrice Talon fait. Et cela passe par quoi ? Par dire au quotidien, être au quotidien aux côtés des populations quand les populations sont maltraitées, déclarer votre soutien en mettant en place des arguments, des propositions.

Quand MTN augmente les frais de connexion internet, vous devez vous déclarer là-dessus, quand il y a la cherté de la vie, vous devez en parler, sur la dette, vous devez pouvoir faire des analyses. Quand on dépose un budget, vous devez pouvoir fouiller dans le budget pour voir si le budget comporte des conditions sociales au profit des populations. C’est ce que moi, j’appelle opposition et c’est ce que moi, Richard Boni Ouorou je fais. Alors, opposition, je me vois opposant. Sur le terrain béninois, est-ce qu’il y a des oppositions ? Oui, on est tenu de le dire, de compter par exemple le parti Les Démocrates encore que leur position semble très faible. J’écoute beaucoup mon jeune frère TEBE Espérance (MPL) qui, aussi, dit beaucoup de choses d’ailleurs. Je l’en félicite. Il y a par exemple Monsieur Azannai dont je ne partage pas forcément les valeurs, parce qu’il y a beaucoup trop de violence…Moi je veux apporter dans le climat sociopolitique béninois, un débat de qualité, concret qui se focalise essentiellement sur des questions liées au quotidien des béninois. Or malheureusement aujourd’hui, le débat, qu’il soit dans la presse, dans les forums et partout, n’est animé que sur les questions d’élection. Quand on parle de démocratie aujourd’hui, on résume la démocratie à la question d’élection or l’élection est un mécanisme parmi plusieurs mécanismes pour permettre de jauger de la vitalité d’une démocratie. L’élection n’est pas la démocratie.

Or tout le débat aujourd’hui est centré sur l’élection. Quand est-ce qu’on va parler alors de l’économie, du social, quelle est la vision des gens sur le social ? J’ai dit ça à plusieurs politiciens. Mais quand vous allez au contact des populations et que vous passez tout votre temps à leur parler que de politique, de liberté, de démocratie, vous vous étonnez qu’après quand on vous arrête, elles ne vous soutiennent pas parce qu’en réalité, vous ne leur parlez de rien qui rentrent dans leur quotidien, dans leurs intérêts.

Douze millions de béninois suppose douze millions d’ordre du jour…Quand vous prenez chaque population, l’ordre du jour n’est pas le même. Quand les gens se réveillent, ils ne pensent pas tous démocratie du moins, ils ne pensent pas tous sur les questions de liberté…Si vous globalisez un argument et que vous allez porter le même argument aux personnes, vous n’aurez pas l’adhésion, vous n’aurez pas le soutien. Quand vous rencontrez un journaliste par exemple, vous lui dites “liberté bla-bla-bla“, lui, tout de suite, ce qu’il veut, c’est qu’il y ait une subvention pour la presse, que la presse ne soit pas obligée de fourvoyer avant de pouvoir gagner un revenu. C’est de ça que lui, il a besoin, que vous lui dites “je mettrai en place une politique de subvention pour autonomiser la presse pour que ne soyez pas obligés de courir derrière les politiciens pour avoir de quoi subventionner vos rédactions“. Si vous venez de façon globale, parler de liberté, même le journaliste est un peu confus. Puisque même dans le climat d’incertitude, de manque de liberté, il arrive quand même à faire sa profession mais ce qui lui manque, ce qui fait qu’il n’arrive pas à jouir de toute la liberté, c’est parce qu’il n’a pas de revenus conséquents pour être autonome, aller sur le terrain pour faire des enquêtes… Donc, comment est-ce que vous allez faire pour qu’à l’Assemblée nationale, vous votez des lois qui vont pousser le gouvernement à créer un Fonds de subvention pour le journalisme, réguler le journalisme, autonomiser le journalisme sans que l’Etat n’ait à mettre sa bouche dans le secteur, c’est de ça qu’il s’agit. Vous ne venez pas dire aux journalistes “si vous me soutenez, moi je vais vous donner la démocratie“. Mais la démocratie est une notion très vaste et même parfois très abstraite. Donc, il faut à l’intérieur de la démocratie, trouver des matériaux qui correspondent aux besoins de chaque personne. Vous ne pouvez pas vous lever et dire que les béninois ont besoin de liberté. Chacun a besoin de liberté certes mais ce n’est pas une liberté sous cette forme-là. Des gens ont besoin d’une liberté totale économique, d’une liberté financière, d’une liberté d’aller et venir, des gens ont besoin de plusieurs types de liberté. On ne peut pas globaliser simplement dans une forme de liberté qui tire même sur libertarisme pour dire “c’est de ça que vous avez besoin“. C’est ce déficit, ce manque de vision, ce manque de catégorisation de la vision qui fait parfois que les gens ne vous suivent pas….Ils savent que leur problème ne sera pas résolu, ils sont déçus, ils ne comprennent plus rien. Donc, je souhaite vraiment que l’opposition qui a un rôle crucial à jouer, parce que Patrice Talon et son gouvernement, pendant cinq ans, ils ont à dessein, conduire leur politique et ça, on ne peut pas le leur refuser. C’est à nous qui disons que nous sommes de l’opposition de revenir à chaque fois dire “ce n’est pas de ça que le peuple a besoin. La dette, ce n’est pas de ça que le peuple a besoin. Telle chose, ce n’est pas de ça que le peuple a besoin“. Mais au quotidien, les populations sont en train de souffrir, on les lit sur les réseaux sociaux, on les écoute au téléphone mais vous n’êtes pas à leur côté. Comment voulez-vous qu’on vous crédibilise d’opposant ? Vous vous opposez à quoi ? Moi je pense qu’il y a de l’opposition dans le pays. Je ne généralise pas, il y en a qui portent ce combat, qui le disent de la manière dont ils peuvent le dire…mais ce n’est pas suffisant, il faut y mettre beaucoup plus d’énergie et surtout de la vision et catégoriser les besoins, savoir faire une cartographie des besoins et ne pas les globaliser, les généraliser. Savoir faire une cartographie des besoins et dire “dans telle zone, ils ont besoin de ça, voilà le combat que nous devons mener“. L’opposition, il y en a mais, il faut encore un peu d’énergie.

Vous avez parlé de Les Démocrates, de Azannaï et autres mais pas de la Force cauris pour un Bénin émergent, Chef de file de l’opposition. Dans quelle catégorie rangez-vous la Fcbe?

Malheureusement, je vais faire comme tous les béninois. Je pense que la Fcbe n’existe plus depuis que Patrice Talon est là. Ce qu’il y a aujourd’hui, ce n’est pas un parti politique, c’est un petit club de suiveurs périphériques. Certes, ils suivent Patrice Talon mais il les habille en périphérie de ses propres politiques. Donc, ils ont un rôle à jouer, c’est qu’ils sont en périphérie entre Patrice Talon et la vraie opposition pour qu’à chaque fois que l’opposition doit pénétrer dans le système Patrice Talon, qu’eux prennent ce combat et l’anéantissent.

 

En dehors de l’actualité politique, il y a également la baisse des effectifs des candidats aux examens scolaires qui préoccupe malgré les politiques misées en place. Quelle est votre appréciation  ?

Je pense qu’il faut voir en profondeur, les réformes qui ont été faites au niveau de l’éducation elle-même. Est-ce que ces réformes stimulent les gens à inscrire les enfants ? Il ne faut pas voir la baisse au niveau des examens, il faut voir si cette baisse au niveau des examens est le résultat d’une baisse à l’inscription de façon générale dans l’enseignement… L’autre question, il faut également voir s’il n’y a pas beaucoup qui vont dans l’enseignement technique. Je vois qu’il y a des investissements relatifs dans des lycées de formation technique, pratique…ou il y a de bons recrutements dans la police et autres ou est-ce qu’il n’y a pas une sorte de politique de fermeté, de qualité qui fait que beaucoup ne sont plus admissibles aux examens…Il y a beaucoup d’hypothèses aujourd’hui sur la table au menu desquelles il est aussi valable de dire est-ce que les gens ont perdu confiance en l’éducation au point où les gens ont décidé de ne plus envoyer leurs enfants à l’école. Si à un moment donné, le taux de chômage s’en va grandissant et qu’au bout du chemin, vous ne voyez pas qu’il y a de vraies politiques de création d’emploi et autres, à un moment donné, vous vous dites “ça ne sert à rien d’envoyer mes enfants à l’école“. Aussi, la gratuité de l’éducation est une chose, cela ne veut pas dire que sur toute la chaîne, qu’il n’y a pas d’autres charges qui sont aussi importantes que les frais d’inscription. Et si les populations sont davantage pauvres, il est normal qu’elles ne puissent pas subvenir à ces charges-là.

 

Si plusieurs hypothèses continuent d’être évoquées pour justifier ladite baisse, ne pensez-vous pas qu’avec un mécanisme de suivi des politiques dans l’éducation, on devrait cerner avec certitude les réelles causes et y apporter des solutions ?

J’ai proposé cela et ça a été très mal fait. J’ai fait beaucoup de propositions qui ont été mises en place…J’avais proposé qu’une cellule d’évaluation des politiques publiques soit mise en place parce que les politiques publiques, ça c’est mon domaine, suivent un processus. Quand on veut mettre en place une politique publique, on fait ce qu’on appelle l’incrémentalisme. C’est-à-dire que vous posez de petits pas et à chaque pas que vous posez, vous évaluez les rétroactions…Si vous avez une cellule d’évaluation des politiques publiques, cette cellule-là est automatiquement outillée pour aller évaluer et prendre en compte les rétroactions…Donc, chaque politique publique produit des rétroactions qui sont de nouveaux problèmes, c’est normal. J’ai proposé qu’il y ait une cellule de suivi et d’évaluation de toutes les politiques publiques. Donc, ça doit être une grosse machine décentralisée à travers le pays qui, automatiquement, dès qu’une politique est pensée, ce mécanisme qui a déjà évalué plusieurs politiques publiques prend cette nouvelle politique qui va être implémentée et l’analyse pour montrer ses faiblesses. Ils ont saisi l’idée mais dans la mise en place, ils ont mis des hommes de droit, des juristes, des avocats. Dans mon domaine, les évaluateurs de politiques publiques, ce sont des techniciens, ce ne sont pas des juristes. Je ne dis pas que des juristes ne sont pas des techniciens mais ce sont des techniciens dans leur domaine, le droit. Ceux-là sont des techniciens terrain qui évaluent les politiques publiques, qui vont récolter des données sur le terrain, qui ne s’asseyent pas dans leur bureau…Certains mécanismes existent dans le pays mais il faut pouvoir mettre celui qu’il faut à la place qu’il faut.

 

Au-delà de vos réactions et contributions au débat politique dans le pays, vous avez pris des initiatives personnelles en faveur de l’entrepreneuriat, de la jeunesse béninoise. D’une formation annoncée aux appuis apportés pour la concrétisation des projets. Pourquoi une telle démarche ?

J’ai remarqué que notre économie n’est basée sur rien de solide. La croissance, elle est soutenue seulement par le coton et quelques autres produits mais elle n’est pas solide. Nous parlons tous de la Chine mais quand vous regardez en Chine, la croissance est majoritairement portée par l’entrepreneuriat. Ils sont même allés jusqu’à donner un titre, un statut d’auto-entrepreneur aux gens. Quand nous parlons tous du modèle chinois, quand nous rêvons de la croissance chinoise, nous ne faisons pas l’effort de comprendre sur quel modèle elle se base. Les communautés décentralisées en Chine en accord avec le gouvernement central, émettent des politiques dans le domaine de l’entrepreneuriat, font des propositions d’orientation économique dans leur domaine. Aujourd’hui au Bénin, nous voulons développer notre pays mais nous avons une ressource très importante qui est la jeunesse que nous n’exploitons pas…Cette jeunesse-là, comment est-ce que nous nous servons d’elle comme levier pour notre croissance et notre développement ? Moi, de mon point de vue, de ma position avec mes petits moyens, pourquoi ne pas tester cela, voir si des jeunes peuvent auto-entreprendre. Dès que j’ai initié l’idée, une multitude de personnes a adhéré…Quand j’ai pris la décision de venir moi-même sur le terrain et les rencontrer physiquement pour en discuter, j’ai remarqué que ce sont des gens qui ont des idées mais qui ne savent pas les structurer, qui ne comprennent pas leur cible, qui ne savent pas quel est leur marché, comment entretenir ce marché et qui ne savent même pas comment aller chercher des financements. Or parfois, ils sont dans des domaines où les financements existent au niveau des ministères, de certains organismes mais ils ne le savent même pas. Ils ne savent pas rédiger un plan de financement pour soutenir leur projet. Alors, j’ai dit, nous allons commencer par initier des programmes de formation pour renforcer ceux-là. Quand nous avons émis l’idée, beaucoup de gens sont venus. Nous avons alors mis en place un site web pour que nous ayons une base de données…il y avait du monde. Nous avons dû faire appel à un technicien pour une retransmission en directe de la formation sur la page facebook pour permettre à tout le monde de suivre. Puisque moi j’aime les symboles…la salle que nous avons louée au Bénin, nous l’avons louée au Novotel parce que je me suis dit, il faut que j’arrive à faire comprendre aux gens qui me traitent d’opposant, de virulent et autres que je suis une opposition éclairée et que moi, je n’ai même pas l’intention qu’après Patrice Talon, quelqu’un s’en prenne à ses biens. Puisque ses biens, d’une manière ou d’une autre, participent à l’essor économique de notre pays. Mais si lui-même ne crée pas les conditions d’une bonne justice et qu’il s’en va en l’état où les choses sont aujourd’hui, ce sont ses propres partisans qui vont détruire ses biens, les nationaliser juste pour qu’une fois qu’il est en dehors du pouvoir, qu’il n’ait plus les moyens de faire pression sur eux. Moi je pense que ses biens, il doit continuer de les avoir et il doit continuer de payer les impôts, continuer de créer les emplois pour l’essor. Et d’autres personnes viendront créer d’autres biens aussi. Donc c’est dans cette perception que j’ai dit “n’allez nulle part, allez au Novotel, payez le Novotel et ils ont émis le reçu en mon nom“.

Donc ce qui importe pour moi, pour le programme “Top entrepreneur“, c’est de créer de la valeur dans le pays, de mettre des jeunes au service de l’économie, au service du développement, en faire un levier. Et si Dieu nous donne la grâce, si nous avons toujours les moyens, nous continuerons jusqu’à ce que nous puissions atteindre quelque chose.

Un message à l’endroit des Béninois…

Je voudrais dire à mes frères et sœurs de ne jamais perdre espoir, de continuer à se battre, de se dire que ce qui se passe aujourd’hui fera son temps, de voir le verre à moitié-plein…Que tout ce qui passe aujourd’hui nous serve de leçon pour qu’à l’avenir, si nous devons nous lever pour aller voter, pour aller porter un politicien, nous ne portions pas un politicien parce qu’il a un grand immeuble, une grosse voiture. Mais que même le plus pauvre qui marche dans la rue et qui a de bonnes idées, qui porte de bonnes valeurs soit notre représentant.

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