Covid-19 au Bénin: La médecine traditionnelle, l’autre recours des malades

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Le Bénin se révèle être l’un des pays africains les moins touchés par la crise sanitaire du Covid-19. Et si les autorités peuvent se réjouir d’avoir très tôt opté pour le traitement curatif à base de la chloroquine, il est reproché à la médecine traditionnelle de n’avoir pu apporter sa pierre à l’édifice. La réalité semble pourtant toute autre…

La contribution de la médecine traditionnelle à la riposte contre la pandémie du Covid-19 fait toujours débat au Bénin. Cependant, les praticiens clament haut et fort avoir toujours apporté leur pierre à l’édifice depuis la survenue de la maladie. Président de l’Association nationale des praticiens de la médecine traditionnelle du Bénin (Anaprametrab), Gabriel Salavi affirme que, dans le cadre de la riposte contre le mal, les praticiens de la médecine traditionnelle ont été sollicités par le gouvernement pour sensibiliser les populations sur le respect des mesures barrières édictées par les autorités sanitaires. Du lavage des mains au port obligatoire des masques sans oublier la mesure de distanciation physique ou encore la reconnaissance des symptômes de la Covid-19.

“Nous avons beaucoup sensibilisé les populations sur les gestes barrières. Elles nous font confiance“, confie également Dah Kouglo Mitôdjrado, de son vrai nom Augustin Hontongnon Kouglo, tradi-thérapeute résidant à Djègan-Kpèvi dans le département de l’Ouémé. Président de l’Union des associations de santé en médecine traditionnelle, celui qui se réclame simple serviteur de la nature affirme avoir mené les actions de sensibilisation sans aucune dotation budgétaire du gouvernement béninois. Aucune affiche de sensibilisation n’est d’ailleurs perçue à son cabinet. Selon ses propos, les praticiens de la médecine traditionnelle ont été mobilisés dans chaque zone sanitaire pour accompagner les actions de sensibilisation, initiées par les autorités béninoises. Ce qu’admet également Toussaint Dékanmèholou, tradi-thérapeute résidant au quartier Foun-foun à Porto-Novo.

Au Bénin, les acteurs de la médecine traditionnelle sont beaucoup plus sollicités pour diffuser les messages de sensibilisation sur les mesures barrières. Dans une opinion relayée par le quotidien du service public, l’ancien coordonnateur du Programme national de la pharmacopée et de la médecine traditionnelle (Pnpmt), Prof. Roch Houngnihin n’a pas manqué de déplorer le fait que les tradi-praticiens ne soient juste associés pour servir de relais aux institutions publiques pour la diffusion des messages de santé publique. “En tant que leaders communautaires, ils sont utilisés à des fins de médiation sociale pour instaurer la confiance nécessaire au contrôle du Covid-19“, déplore-t-il.

Dans une déclaration, dans le cadre de l’édition 2021 de la Journée de la médecine traditionnelle africaine, la Directrice régionale de l’Oms pour l’Afrique, Dre Matshidiso Moeti a fait savoir que les tradipraticiens de santé jouent “un rôle de premier plan en renforçant l’adhésion des populations aux mesures de prévention de la COVID-19 et en orientant les patients vers des soins en temps opportun“. Ainsi, les tradi-praticiens béninois ont été impliqués dans la campagne de sensibilisation notamment en raison de leur ancrage et de leur aura au sein des communautés locales.

Bien qu’ils ne soient pas officiellement saisis pour accompagner la campagne de vaccination contre la Covid-19, les tradi-thérapeutes béninois affirment avoir sensibilisé sans grand succès les populations sur la nécessité de se faire vacciner. Selon ceux-ci, les rumeurs sur les vaccins n’ont pas aidé. “Nous leur avons également demandé de se faire vacciner. Moi je me suis vacciné. Les populations sont réticentes en raison des probables effets secondaires “ confie Dah Kouglo.

Selon le Prof Houngnihin, il importe de mettre à contribution les innombrables ressources dont regorge la médecine traditionnelle pour une meilleure riposte au Covid-19. « Curieusement, à ce jour, aucune institution officielle, ni aucun gouvernement n’a entrevu la contribution de la médecine traditionnelle dans toute son intégralité. Alors même que la médecine traditionnelle continue d’être le premier recours pour la majorité de la population, à travers ses praticiens, ses produits, ses pratiques et ses connaissances thérapeutiques, malgré les prouesses de la médecine dite conventionnelle » souligne le Professeur titulaire de sociologie-anthropologie à l’Université d’Abomey-Calavi.

En effet, selon le document sur les lignes directrices de l’Oms pour l’enregistrement des médicaments traditionnels dans la Région africaine, environ 80 % de la population vivant dans la Région africaine de l’Oms dépend des formes traditionnelles de médecine pour répondre à leurs besoins en matière de soins de santé. Au Bénin, 70% des populations ont recours à la médecine traditionnelle pour leurs besoins de santé, selon ledit document. Pour Dre Matshidiso Moeti, la médecine traditionnelle constitue la source principale à laquelle la population africaine recourt pour combler ses besoins en soins de santé, “car il est reconnu que la médecine traditionnelle est fiable, acceptable, d’un prix abordable et accessible“.

Que sont devenus les produits soumis au comité d’experts ?

De sources bien renseignées, une dizaine de produits de la médecine traditionnelle ont été soumis au Comité des experts Covid-19 pour des essais cliniques. Ce que confirme d’ailleurs la plupart des tradi-thérapeutes rencontrés. Mais qu’est-il advenu des différents produits soumis aux structures compétentes du ministère de la santé et du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique ? De nos informations, il ressort qu’aucun essai ou test n’a été réalisé avec lesdits produits.

De sources proches de la Représentation de l’Organisation mondiale de la santé au Bénin, aucun produit n’a été soumis à l’Oms par le Conseil médical national à ce jour sur la Covdi-19. En effet, il revient au Conseil médical national de procéder aux différents tests et essais avant de solliciter l’Oms pour l’extraction des principes actifs pour contrôle conformément aux standards internationaux. Dans une déclaration en mai 2020, l’Organisation mondiale de la santé a réitéré son engagement à soutenir une médecine traditionnelle reposant sur des éléments scientifiques probants. Ceci, dans le cadre de la recherche de traitements potentiels de la maladie du COVID-19.

Des explications de l’ancien Coordonnateur du Pnpmt, il ressort que les produits de traitement de la Covid-19 à base de plantes doivent répondre à trois dimensions importantes avant l’attribution de l’Autorisation de mise sur le marché (AMM). Il s’agit notamment de l’efficacité du produit qu’il faudra prouver après des essais cliniques ; la qualité du produit qui permet d’interroger le processus de fabrication et l’innocuité du produit afin de s’assurer que cela n’ait d’autres répercussions sur d’autres organes. “C’est de longues études“ a-t-il fait savoir avant de déplorer qu’à ce jour, aucun État africain ne se soit engagé dans ce processus. Selon Prof. Roch Houngihin, aucun guérisseur n’a  les moyens ni les compétences scientifiques pour s’engager dans ce type de processus pour que les laboratoires l’accompagnent. Ainsi, il est difficile de prouver l’efficacité des produits de la médecine traditionnelle contre la Covid-19. « Aujourd’hui, si on fait le point, la contribution de la médecine traditionnelle contre la Covid-19 n’est pas reluisante » déplore le Prof. Roch Houngnihin.

« Nous étions les premiers à nous porter vers le Cbrst pour déposer nos produits traditionnels améliorés contre la Covid-19. Lorsque le gouvernement béninois nous a sollicités, nous n’avons pas hésité. Nous avions même donné la composition de nos produits et rempli toutes les fiches nécessaires » a confié Kouglo, toujours en attente des résultats des tests de ces produits. Et comme ce tradi-thérapeute, plusieurs autres ont également répondu à l’appel des autorités sanitaires en soumettant leurs produits dans le cadre de la riposte contre la Covid-19. Mais cela fait des mois que rien n’a filtré comme conclusion des essais réalisés. «…nous avions déposé sur leur demande…il leur revient de nous contacter pour nous notifier les résultats des essais de nos produits » martèle Dékanmèholou Toussaint. Mais en attendant, ces produits sont mis à la disposition des populations béninoises.

 Le silence des supposés malades guéris…

Si la médecine traditionnelle ne sauvait pas des vies, ne prenait pas en charge les malades du Covid-19, les hôpitaux seraient déjà débordés et le centre de traitement d’Allada ne pourra plus contenir le nombre, confie le président de l’Anaprametrab,  Gabriel Salavi. Selon ce dernier, plusieurs malades quittent les hôpitaux notamment les personnes âgées pour recourir aux produits de la médecine traditionnelle. Et ils s’en sortent guéris.

« Ces produits, nous les utilisons déjà et des gens ont satisfaction…mon produit les guérit et renforce leur défense immunitaire. Ils font le test après et me disent qu’il est négatif » affirme Dah Kouglo Mitôdjrado. Pour lui, la médecine traditionnelle ne devrait avoir aucun mal à traiter la Covid-19 car “tout mal invisible que l’on contracte dans le vide relève de l’envoûtement“. “Nous disposons de produits pour traiter les envoûtements…Cela veut dire que Covid-19 n’a pas raison d’être chez nous“, s’est-il voulu rassurant. Pour Toussaint Dékanmèholou, le cas covid-19 n’est pas isolé et se trouve dans le groupe de maladies virales que traitent déjà les tradi-thérapeutes. Le gouvernement ne s’est pas érigé comme un obstacle sur leur chemin, se réjouit Gabriel Salavi.

Mais qui pour témoigner de l’efficacité de ces produits de la médecine traditionnelle ? En effet, malgré toutes les assurances données, il est difficile de recueillir des témoignages sur la base d’éléments concrets notamment les tests de dépistage avant et après la prise du produit. Pour Toussaint Dékanmèholou, il n’est pas recommandé au tradi-praticien, selon les dispositions de leur code, de révéler l’identité de ceux à qui, il apporte la guérison. En effet, l’article  19 du code d’éthique des praticiens de la médecine traditionnelle stipule qu’il faut “garder entièrement confidentielles toutes les informations et toutes les opinions qui se sont formées autour des malades, sauf si la divulgation est manifestement et légitimement dans l’intérêt du malade, ou il y a nécessité de divulguer, par exemple, lorsque le praticien envisage le recours à un autre spécialiste, lorsque la divulgation est obligatoire conformément à la loi“. Selon Dekanmèholou, “personne ne souhaite s’afficher pour témoigner avoir contracté le virus quand bien même il en est guéri“.

Il importe de préciser que la plupart des malades traités par les tradi-thérapeutes, sont pris en charge sur la base des symptômes. De peur d’être retenus dans les hôpitaux, la plupart des malades ne se font pas dépister, ont-ils confié.

Victor T, béninois résidant en Suisse, affirme également avoir été guéri du Covid-19 grâce aux produits du tradi-thérapeute Dah Kouglo Mitôdjrado mais estime n’avoir pas fait le test de dépistage ni au départ ni après la prise du produit. Selon les témoignages de ce dernier, sa mère ainsi que son épouse avaient été testées positif au Covid-19 au Bénin mais également soulagées par les produits du même tradi-thérapeute. Ici aussi, difficile d’obtenir copie des tests Covid avant et après la prise du produit. Gabriel Salavi atteste également avoir réussi à guérir plusieurs malades du Covid-19 mais, malgré notre insistance, n’a pu convaincre ces derniers de témoigner sur la base des tests.

Le défaut d’engagement du gouvernement béninois dans la valorisation des produits de la médecine traditionnelle est déploré par ces praticiens. Prof. Roch Houngnihin estime que les Etats africains auraient pu mobiliser les ressources et mettre à contribution les structures compétentes afin que des produits de médecine traditionnelle subissent les essais cliniques nécessaires. Le processus étant long, complexe, coûteux et nécessitant de grandes études, il est clair qu’aucun guérisseur traditionnel, malgré sa volonté et l’assurance quant à l’efficacité de son produit, ne puisse s’engager dans un tel processus. Il importe d’aller à l’école de la Chine pour définir nos propres normes de validation des produits de médecine traditionnelle. Il faut aller vers une procédure simplifiée, clame Prof. Roch Houngnihin.

Contacté, à plusieurs reprises, l’actuel Coordonnateur du Programme national de la pharmacopée et de la médecine traditionnelle n’a daigné répondre pour apporter davantage de clarifications. L’Oms reconnaît que la médecine traditionnelle, complémentaire et alternative recèle de nombreux bienfaits.

En juillet 2020, l’Oms et les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies ont mis en place un Comité consultatif d’experts chargés de fournir des conseils et un soutien scientifique indépendant aux pays sur la sécurité, l’efficacité et la qualité des thérapies de médecine traditionnelle. Ceci, dans l’optique d’appuyer les pays dans un effort de collaboration pour mener des essais cliniques de médicaments traditionnels en conformité avec les normes internationales. Ainsi, un protocole scientifique a été lancé pour évaluer rigoureusement l’efficacité de ces traitements à base de plantes contre le coronavirus. Mais à ce jour, aucun produit de la médecine traditionnelle contre la Covid-19 n’est homologué par l’Oms.

Aziz BADAROU

 

(Enquête réalisée dans le cadre du projet ‘’Enquêtes sur les droits sociaux au Bénin en 2021 : cas de l’eau et la santé, financé par la Fondation Friedrich Ebert (Fes) au Bénin et piloté par Banouto, dans un partenariat avec Matin Libre, La Météo, Daabaaru et Odd Tv)

 Apivirine : l’espoir, la polémique et après ?

L’un des premiers produits thérapeutiques sous les projecteurs, Apivirine, conçu par le béninois Valentin Agon, a été pendant longtemps au cœur de la polémique. Rencontré au siège de “API-PALU“ à Cotonou, Valentin Agon déplore le manque de soutien et d’engagement du gouvernement béninois dans la certification et la valorisation de son produit. En effet, celui qui se refuse d’être vu comme un acteur de la médecine traditionnelle, a mené ses premières expériences avec le produit au Burkina Faso. Les échos sont donc parvenus au monde depuis Ouagadougou. Mais la communication autour du produit ne lui fera vraisemblablement pas du bien, selon plusieurs observateurs.

Selon plusieurs sources, il serait reproché à Valentin Agon, une communication précoce autour d’un produit non encore homologué par des essais cliniques, le changement inattendu du nom du produit et la hausse du coût de l’Apivirine. De l’annonce des poursuites judiciaires à l’interdiction de la recommandation du produit, Valentin Agon se dit convaincu de l’efficacité de son produit.

A l’issue d’une séance d’échanges vendredi 17 mai 202 entre le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, Eléonore Yayi Ladekan et le chercheur Valentin Agon, le Bénin avait envisagé d’expérimenter le produit du Béninois. Mais depuis, plus rien n’a filtré quant au processus d’expérimentation du produit. Avec Apivirine, quelques jours suffiraient pour rendre négatifs les patients atteints de la Covid-19, selon ce dernier.

De sources proches de la Représentation de l’Organisation mondiale de la santé au Bénin, une délégation de l’Oms se serait déplacée au cabinet de Valentin Agon afin de réaliser les essais cliniques nécessaires à l’homologation du produit et ce dernier n’aurait pas accepté recevoir la délégation. Pourquoi ? Malgré la promesse de  Valentin Agon de nous répondre, nous n’avons toujours pas les réponses bien qu’il soit relancé à plusieurs reprises.

Selon Sylvin Ouedraogo, Pharmacologue et Directeur de l’Irss au Burkina Faso, APIVIRINE est un phytomédicament doué de potentiel thérapeutique pour la prise en charge des maladies virales dont la COVID 19. « Le phytomédicament ‘‘APIVIRINE’’ dont le principe actif est constitué d’extrait de Dichrostachys glomerata a fait l’objet d’investigations toxicologiques sur son potentiel toxique à court, moyen et long termes. Plusieurs études de toxicité aiguë ont concerné les différentes parties de la plante, notamment les feuilles, les écorces de tiges et de racines ainsi que les graines. Ces différentes études ont démontré la faible toxicité aiguë de la plante, comme en témoignent les valeurs de la DL50 qui n’ont jamais été inférieures à 2500 mg/kg p.c » précise le pharmacologue, dans une note rendue publique.

NB: Cet article a été réalisé dans le cadre du projet « Enquêtes sur les droits sociaux au Bénin en 2021: cas de l’eau et la santé », qui bénéficie de l’appui technique et financier de la Fondation Friedrich Ebert (FES) au Bénin et piloté par Banouto, dans un partenariat avec Matin Libre, La Météo, Daabaaru et Odd Tv.

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