Polémique autour de ses récentes sorties: Richard Boni Ouorou : « aucune accointance » avec le Pouvoir

666

Get real time updates directly on you device, subscribe now.

« Sous l’angle de l’idéologie politique, je redis ici très clairement que j’ai toujours été et que je suis encore un homme de la gauche modérée. (…) ». C’est en ces termes que le politologue béninois vivant au Canada, Richard Boni Ouorou  a démarré ses mises au points sur ses récentes sorties qui ont suscité de polémique au sein de l’opinion publique. Et de poursuivre « Je ne suis donc pas un adepte du néolibéralisme. Je n’adhère pas à la théorie du ruissellement selon laquelle favoriser au maximum la richesse des puissants et des classes aisées profitent davantage à l’ensemble de la société que peuvent le faire des investissements majeurs « à la base » de cette dernière (éducation, système de santé, emprunts accessibles à tous, etc.). Conséquemment, il va sans dire que je ne partage ni la vision économique ni le type de gouvernance qu’impose Patrice Talon à la société béninoise. Je n’ai d’ailleurs aucune accointance avec son parti, je n’ai reçu aucun mandat de son gouvernement, comme certains l’ont insinué, et je continuerai dans le cadre de forums et ailleurs de faire valoir mes arguments bien qu’ils puissent contredire ceux des deux camps (opposition sans arguments et stratégie, mouvance sans vision commune) ». Lire l’intégralité de sa lettre aux Béninois dans laquelle il insiste sur ce que « (…) l’heure doit être à la convergence ! »

Lettre à mes compatriotes

Lorsque j’ai quitté le Bénin pour une aventure en sol canadien, il était clair dans mon esprit que ce n’était pas pour lui tourner le dos. Si j’avais à voir, vérifier et vivre certaines choses à l’étranger, je n’ai jamais pensé devoir me couper de mes racines.

Certes, j’ai travaillé à m’inclure dans cet ailleurs nord-américain, dans ce Québec chaleureusement nordique — et si dense en possibilités —, mais mon intégration et mes découvertes ont toujours aussi eu à mes yeux valeur de prolongement, de développement de ce que je suis avant tout : un Béninois.

C’est ce citoyen béninois — viscéralement porté sur l’analyse politique, j’en conviens — qui de loin, donc, observe, se questionne, se prononce et s’angoisse concernant le présent et l’avenir du Bénin, un pays, chers compatriotes, dont je ne me suis jamais senti aussi proche. D’ailleurs, les technologies de l’information étant rendues ce qu’elles sont, beaucoup d’entre vous ont pu noter l’intensification de ma présence depuis quelques mois dans les médias sociaux et traditionnels, notamment de façon non orthodoxe, contexte de rupture oblige, par mes « lettres au Président ».

Critiques de la gouvernance, de l’orientation idéologique et des manœuvres électorales du Président Patrice Talon, ces lettres ouvertes ont sans doute plus attiré l’attention de ceux et celles qui étaient déjà convaincus de la pertinence de mes propos qu’elles ont créé de grands mouvements, pour ainsi dire — en démocratie, les changements sociaux et les évolutions politiques se produisent grâce à plusieurs facteurs convergents, à des tendances.

Cela dit, il semble que ma dernière lettre intitulée (Vers une convergence nationale pour un nouvel essor du Bénin) ait davantage accroché l’opinion publique, du moins celle de la classe politique qui s’est empressée, dans un tollé général, mais révélateur, d’en diffuser différentes interprétations selon les camps, ce qui a sûrement créé de la confusion chez plusieurs d’entre vous. Je m’adresse dès lors à toutes et à tous ici, compatriotes et citoyens du Bénin, afin de remettre les pendules à l’heure, de vous exposer directement mon point de vue et d’ajouter des précisions aux réflexions que j’avais proposées par écrit au Président il y a trois semaines à peine.

Réglons tout de suite la question des étiquettes et des allégeances. Sous l’angle de l’idéologie politique, je redis ici très clairement que j’ai toujours été et que je suis encore un homme de la gauche modérée. Je suis un inconditionnel des valeurs démocratiques, de l’État légitime et responsable, des causes sociales progressistes, du pluralisme, de la liberté d’expression, de l’autonomie individuelle dans le respect d’autrui, de la société civile en tant que lieu d’action commune pour des citoyens égaux en droits et dont l’obéissance à l’État n’est fondée que sur leur consentement déterminé par voie électorale.

Concernant la sphère économique, je me range du côté de ceux qui prônent un développement global et équilibré, axé à la fois sur la libre entreprise et l’intervention étatique, sur la propriété privée et le secteur public, sur la créativité et les instances de contrôle et de normalisation, sur une méritocratie et une égalisation des chances, sur l’innovation technologique et la classe moyenne.

Je ne suis donc pas un adepte du néolibéralisme. Je n’adhère pas à la théorie du ruissellement selon laquelle favoriser au maximum la richesse des puissants et des classes aisées profitent davantage à l’ensemble de la société que peuvent le faire des investissements majeurs « à la base » de cette dernière (éducation, système de santé, emprunts accessibles à tous, etc.).

Conséquemment, il va sans dire que je ne partage ni la vision économique ni le type de gouvernance qu’impose Patrice Talon à la société béninoise. Je n’ai d’ailleurs aucune accointance avec son parti, je n’ai reçu aucun mandat de son gouvernement, comme certains l’ont insinué, et je continuerai dans le cadre de forums et ailleurs de faire valoir mes arguments bien qu’ils puissent contredire ceux des deux camps (opposition sans arguments et stratégie, mouvance sans vision commune)

C’est d’ailleurs ce que j’ai fait tout au long de mes lettres ouvertes — leur ton s’est durci progressivement en raison du fiasco démocratique qu’ont été les élections de 2019 et 2021 et des violences associées —, sauf à la sixième où j’ai plutôt constaté et admis que le Bénin, somme toute bloqué « d’en haut » par ses élites politiques polarisées et presque fanatisées, gagnerait beaucoup plus en misant sur une grande initiative de convergence nationale que sur une guérilla partisane et parlementaire portée à son paroxysme.

J’y reviendrai plus loin, mais il faut bien comprendre, amis compatriotes, que cette proposition pragmatique que j’ai faite au Président Talon ne signifiait en aucun cas l’acceptation du statu quo (ce qui incluait le sort réservé aux manifestants en fuite, aux éclopés de corps et d’esprit, aux chômeurs et aux prisonniers politiques). Au contraire, c’était par égard aux valeurs démocratiques et pour que des opposants regagnent au plus vite leur dignité et leur liberté que j’ai lancé l’idée d’un nécessaire grand moment de lucidité et de fraternité à la béninoise. Un moment de désempêtrement que d’aucuns chez les ténors de l’opposition ont vu erronément comme la naïve utopie d’un vire-capot ou comme la stratégie d’un collabo.

Ils se trompent… j’allais ajouter “c’est leur droit”, mais je refuse qu’ils tentent de vous tromper en ce sens, chers compatriotes. Comme je n’accepte pas que des représentants, dans le coin opposé et tout aussi dans l’erreur, tentent de vous manipuler en répandant l’idée que mon avis n’a plus rien d’objectif, que je n’ai plus la neutralité partisane nécessaire pour jouer correctement mon rôle d’observateur. Car, selon eux, je ferais la part trop belle à Thomas Yayi Boni, aux « terroristes » et aux drageons de l’opposition dont je représenterais les intérêts derrière le paravent d’une fausse et inepte entreprise de réconciliation nationale.

Ces pro Talons, eux non plus, n’ont pas saisi — l’obscurité est une grande niveleuse — ou peut-être ils préfèrent avoir tort en toute cohérence partisane. Je suis un acteur à distance de la société civile béninoise, indépendant, libre de mes paroles et de mes réflexions, sans dettes politiques à payer, sans renvois d’ascenseur à faire. Si j’analyse, je critique et parfois polémique, je le fais en mon propre nom, publiquement, médiatiquement, avec l’épanouissement du peuple béninois en point de mire et la croissance de toute la nation comme espérance.

Ni yayiste ni talonien, je penche pour l’imagination et la transparence politiques, j’encourage l’expertise et la jeunesse, je pointe du doigt la corruption, le dogmatisme, la toxicité du climat social…

Ce qui m’amène à un autre point. Il y a plus de trente ans, notre pays s’est donné des moyens modernes de gouvernance et la possibilité de progresser démocratiquement dans l’histoire. Pourtant, aujourd’hui, le Bénin est au bord du gouffre, incapable de se préparer solidement, c’est-à-dire collectivement, synergiquement et à tous les niveaux, à affronter les crises contemporaines (climatique, sanitaire, économique…). Pourquoi ?

Notamment parce que tel qu’il a été conçu, notre régime politique offre la possibilité à la personne qui incarne la Présidence de manœuvrer de manière à contrôler le jeu de la représentation et à se comporter en dictatocrate. Le cas échéant, les instances et les élites d’opposition ne font alors office que de générateurs de bruit. Leur frustration — compréhensible — les transforme en apôtres du crois ou meurs ; elles en deviennent improductives, voire nocives. Du reste, en réaction, le Pouvoir se durcit davantage et les élites dirigeantes adoptent la même intransigeance. D’où le blocage.

D’un côté et de l’autre, la classe politique peine à transcender ses intérêts (partisans ou privés), ayant perdu de vue la nation au bénéfice de laquelle ils ont prêté serment. Frustrée, l’opposition compte sans le dire sur quelque révolte populaire pour marquer les esprits en attendant le nouveau mandat présidentiel duquel elles espèrent faire partie — et les rôles seront dès lors inversés. Impopulaire, le gouvernement dépense temps et énergie à gérer les menaces intérieures et son image à l’étranger, tout en cherchant désespérément des appuis financiers pour ses réformes. Or, dans l’intervalle, c’est vous, compatriotes, qui écopez en tant qu’otages d’un climat politique malsain et responsable significativement de l’état insatisfaisant de l’économie béninoise. Compréhensible dès lors que vous soyez en colère et insatisfaits.

Une faille, donc, propre à notre système politique et qui provoque en bout de piste une frustration collective inhibant grandement la collaboration créatrice, le dépassement des contradictions, la volonté de débattre en vue de solutions durables. Le Président Talon a exploité cette faille, croyant en un sens bien faire dans son combat contre le laxisme institutionnel. Je l’ai déjà écrit, Patrice Talon est un velléitaire qui aime les résultats tangibles et que les choses bougent. C’est un nietzschéen, un peu à la Poutine, qui n’hésite pas à casser quelques œufs démocratiques pour faire mousser ses projets,

 des projets d’envergure qui sont susceptibles d’enrichir, du moins d’aider beaucoup de monde.

La façon néolibérale du Président de s’y prendre me désole, mais d’avoir parmi ses objectifs le développement économique du Bénin est louable.

J’allais dire — bien que le temps soit long quand on fait partie des exclus et des victimes — qu’à la lumière des résultats, on verra qui avait raison et que d’ici là le débat peut se poursuivre. Le problème, c’est que ces possibles résultats sont actuellement compromis par les effets secondaires produits par la nature même de cette « rupture ».

En fait, on ne peut reprocher à Patrice Talon de tenter d’appliquer un traitement-choc au pays, de vouloir le ranimer, le dé-tiers-mondialiser. Mais concevoir, lancer et finaliser des réformes et des grands projets n’est pas tout, et il se rend bien compte aujourd’hui — peut-être mieux que les membres de sa formation et ses sympathisants — qu’avoir à sa botte Chambres, Police et Armée, de même que des hauts fonctionnaires et quelques médias ne suffit pas pour qu’il arrive à ses fins.

Contrôler les esprits, réprimer, magouiller par voie législative, etc., bref faire avaler au peuple des pilules antidémocratiques a un coût plus élevé que prévu : une guérilla politique exacerbée, un mécontentement général, une polarisation de l’opinion publique, des tensions sociales, violences, etc., bref un climat perturbant grandement — choses importantes aux yeux du Président — l’esprit d’entreprise, la productivité des salariés, l’investissement et les ententes commerciales.

La solution pour mettre fin à toute cette crispation passe par une parenthèse, par une pause vouée au renouvellement de certaines de nos institutions et de la plupart de nos attitudes partisanes et parlementaires, d’une part, et à la convocation historique des forces vives de la société civile béninoise en vue d’imaginer des solutions durables par-delà les chapelles idéologiques ou partisanes, d’autre part. C’est ce que j’ai appelé et souhaité être un « grand élan de convergence ».

Le peuple aussi, bien sûr, doit être un acteur de cet effort de consolidation de notre démocratie. On aura à l’informer de la progression des réflexions et des voies possibles débattues lors des commissions ou des assises publiques ; il devra pouvoir se prononcer, soumettre des idées et des solutions adaptées à des contextes précis, être sondé, être consulté… Bref, toute la mécanique, l’agenda et la mise en place de l’exercice sont à définir, mais je ne crois pas que cela posera problème vu l’expérience de l’État acquise dans la foulée de la Conférence nationale souveraine de 1990.

L’important, à ce stade-ci, est plutôt que vous, chers compatriotes de partout au pays, croyiez en cette grande initiative de -réinitialisation-, que vous y adhériez, que vous sentiez que ce n’est pas de la frime ni une embrouille dont vous sortiriez encore majoritairement perdants. C’est pourquoi ai-je proposé publiquement au Président de marquer dès le départ du sceau de la transparence, de la sincérité et de l’ouverture cet élan de convergence en invitant son prédécesseur en exil, Thomas Boni Yayi, sans oublier l’expertise et l’expérience d’un Nicéphore Soglo etc…. à revenir collaborer.

Face à vous, officiellement, médiatiquement, ces deux ex-amis et ex-partenaires d’affaires — au nom du parcours et des positions desquels aujourd’hui deux clans politiques s’opposent à mort et bloquent la société béninoise — pourraient conclure une entente à la fois symbolique et pragmatique.

Pourrait s’y faire en effet un deal d’acceptation de l’action de l’un et l’autre au pays, assortie de garanties formelles : pas d’entraves indues aux réformes, pas de manipulation pernicieuse des militants — Yayi Boni n’est pas vierge à cet égard, il peut même se révéler pire manipulateur —, pas de désinformation partisane, pas d’abstruses tactiques, pas de basses critiques; relâchement de la répression des manifestants, libération des prisonniers politiques, liberté médiatique, accès à l’information concernant les finances publiques, lutte à la corruption, etc.

Point de départ de la convergence, de tels Accords donneraient le ton, obligerait les deux protagonistes, et par percolation les deux camps, à tenir parole. Un calendrier de débats élargis pourrait ensuite être déroulé sans crainte d’un torpillage de part et d’autre (parce que, autant Yayi Boni que Patrice Talon ne sont exempts de critique lorsqu’il s’agit pour l’un ou l’autre de torpiller les efforts de l’un ou l’autre).

Il n’en tient qu’à vous, chers concitoyens béninois, d’exiger du Président et des pontes politiques de toute allégeance qu’ils se responsabilisent face à la situation précaire du pays, une situation dont vous êtes surtout les victimes, qu’ils optent pour la tenue de cette première rencontre Talon – Yayi et, plus largement, qu’ils militent pour une culture du dialogue, de la coopération, de la transcendance et de l’action positive.

Fini le théâtre des politicailleries médiocres, l’heure doit être à la convergence !

Dans l’espoir que vous irez mieux après,

Bien à vous,

Richard Boni OUOROU

Politologue et consultant

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Ce site utilise les cookies pour améliorer votre expérience. Êtes-vous d'accord ? Vous pourrez le désactiver à tout moment. Accepter Lire la suite