Opinion du Dr Elvis Abou: Le vivant et la mort

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Il n’est plus nécessaire de parler de la réalité de la mort. Toutes les sociétés et toutes les communautés humaines en font l’expérience et ont un rapport avec le phénomène. Le plus petit hameau sur la terre a tout au moins son cimetière. Mais le paradoxe de la mort est qu’elle est une expérience individuelle mais avec un spectre collectif et social. Si la mort mobilise l’attention c’est parce qu’elle ne concerne pas seulement la personne défunte. Elle concerne surtout ceux qui sont encore vivants. Le mort ne craint plus la mort. On peut même faire l’hypothèse avec Epicure que le mort n’expérimente pas vraiment la mort puisque dès que la mort survient, il n’est plus là. Le philosophe Grec disait que « Le plus effrayant des maux, la mort, ne nous est rien… : quand nous sommes, la mort n’est pas là, et quand la mort est là, c’est nous qui ne sommes pas. » Au passage de la mort, le corps sans vie ne se bat plus. Il se laisse aller peu à peu jusqu’à un calme froid, jusqu’à un calme rigide. Finalement, il est plus pertinent de parler de la mort dans la perspective du vivant qui expérimente la disparition d’un être.

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Quel est donc le rapport des vivants avec la mort et le mort ?

Le premier rapport qui s’impose au vivant c’est la pensée ou la conscience de la mort. L’homme est probablement le seul être vivant qui pense sa propre mort. Cette pensée découle justement de l’expérience de la mort des autres. Le vivant a vu mourir à côté de lui. Il a certainement vu un proche mourir. Cette expérience ravive en lui l’imminence de son propre départ. L’incertitude du moment de ce départ en rajoute à l’angoisse. Il est en effet extraordinaire de noter que la mort rime presque toujours avec surprise. Personne ne convient avec la mort du jour de son propre départ. L’agenda de la mort est inconnu et fantaisiste. A l’incertitude, il faut y ajouter l’improbabilité et l’aléa total. Il n’y a pas un bon moment pour mourir. Les jeunes meurent. Les vieux meurent. Les enfants meurent. Malgré le progrès technologique, de la science et de la médecine, on se rend compte qu’il y a toujours une variété non exhaustive de façons de mourir. Les occasions pour mourir ne se comptent plus. La mort est à portée de main pour celui dont  l’heure a sonné. Le vivant sait qu’il marche tous les jours avec la mort à ses côtés. Cette pensée l’habitera jusqu’au jour où il partira lui même.

Le rapport avec la mort c’est aussi la gestion du corps sans vie du mort, la gestion du cadavre. C’est l’un des moments forts où le vivant se confronte avec la mort. La mort est passée. La vie n’est plus là. Il ne reste plus que ce corps qui devient subitement trop encombrant. On observe le corps sans vie parfois avec crainte comme si la mort était contagieuse. Lorsque le corps tombe, même l’identité de la personne s’évapore. L’enveloppe corporelle est laissée au soin des vivants qui doivent lui donner la destination qui sied. La plupart du temps, c’est aux proches du mort de décider de ce qu’ils veulent en faire. On donne les derniers soins à ce corps qui ne peut plus rester parmi les siens. Sa place n’est plus parmi les vivants. L’implacable loi biologique de la dégénérescence du corps n’offre pas trop le choix. Il faut vite conduire le cadavre à sa dernière demeure pour ne pas subir l’inconfort du processus de la putréfaction. Les rites funéraires et autres dynamiques autour du défunt et de la mort dans les communautés humaines montrent à divers degrés la nature des rapports qu’elles entretiennent avec la mort.

Enfin, la gestion de l’absence vient comme dernier rapport avec la mort. Celui qui est mort même si son corps est présent est déjà absent. Comme conséquence, dès que survient la mort, il n’y a plus d’urgence. Tout s’arrête et le compteur revient à zéro. Le mort ne peut plus s’occuper de rien. Il ne peut plus accomplir de diligences. Il s’extirpe de tout ce qu’il a et laisse tout en l’état. Son compte en banque a beau avoir des milliards ou un seul franc, le mort ne peut plus s’en préoccuper. Il est possible donc d’imaginer que certains disparaissent ainsi en laissant des trésors sans avoir eu le temps d’en disposer ou tout au moins d’en informer qui de droit. Le mort laisse ainsi un vide. Un vide affectif, émotionnel, social et économique. A y voir de près, au delà de la mort de l’individu c’est son absence qui pèse plus sur le vivant. Il est vrai que le poids de cette absence est relatif. Les pleurs autour d’un mort seront en général des plaintes et des complaintes sur le vide qu’il crée. Un mort c’est un soutien qui disparaît. Cette disparition crée un désordre dans la vie des survivants. La femme qui perd son mari redoute un lendemain incertain. Les enfants qui perdent un parent se retrouvent livrer à eux-mêmes avec des adversités qui peuvent subitement voir le jour. L’absence est probablement la réalité la plus dure que les vivants doivent gérer. La mort est ainsi vécue comme une perte. Une perte pour les vivants.

 In fine, la mort ne s’embarrasse pas de protocole. Comme meurt le riche, ainsi meurt le pauvre.

 

Dr ABOU Elvis

Sociologue

Chercheur au LARRED

elvisabou@gmail.com

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