Gestion durable des boues fécales au Bénin: 2 nouveaux sites de traitement : un soulagement, mais…

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En lançant la construction de deux stations modernes de traitement de boue de vidange, l’une dans la Commune de Sèmè-Podji et l’autre à Abomey-Calavi, sur une superficie de 20 ha environ avec une capacité de 600 m3 par jour, le gouvernement béninois prend en compte un maillon important de la gestion des cacas, jusque-là assurée par une structure privée dont les installations sont devenues ont pris de l’âge et les capacités dépassées, du fait de la pression démographique. Mais, attention à ne pas occulter certains problèmes en amont. 

« L’une des conditions essentielles pour atteindre notre projet de villes durables, c’est la bonne gestion des déchets ; et, la maîtrise de la filière des boues de vidange est une dimension essentielle ». Ces propos de Didier Tonato, ministre béninois en charge du Cadre de vie et du développement durable, en octobre 2019 au lancement des travaux de construction de la station de traitement de boue de vidange dans la Commune de Sèmè-Podji montrent à suffisance l’enjeu que constituent les matières fécales. Pour Alain Tossounon, spécialiste des questions liées à l’eau, hygiène et assainissement, « La gestion des boues de vidange est un maillon crucial pour protéger la santé des populations, notre environnement ou notre cadre de vie ». En effet, la gestion des boues de vidange constitue un véritable danger environnemental et sanitaire pour les populations si elles sont, entre autres mal entreposées dans la fosse septique, mal évacuées de l’enceinte de la concession et déversées sans traitement dans l’environnement. « Nous vivons avec les cacas, et on ne devrait pas vivre avec les cacas. On devrait bien confiner, bien stocker, bien traiter les boues fécales pour que cela ne nous revienne pas dans nos plats », fait savoir M. Tossounon. Malheureusement, « la gestion des boues de vidange reste encore le parent pauvre en terme d’investissement », déplore le spécialiste des questions liées à l’eau, hygiène et assainissement. Fort de cela, il estime qu’ « il faut féliciter le gouvernement grâce à qui, cette année, nous avons deux stations de boue de vidange qui sont en train d’être réalisées sinon l’état des lieux n’est pas du tout reluisant ». « (…) parce que nous n’avons pas de site de traitement il y a longtemps. On nous apprend de ne pas infecter les ménages, mais quand on vide les fausses en toute sécurité, on transporte en sécurité, et on amène sur le site et le site n’est pas dans les normes, ça revient encore dans la maison : les enfants iront s’amuser au bord de la mer, ramassent les déchets, reviennent dans les ménages avec ça. Ce n’est pas une bonne chose. Je remercie le gouvernement, comme je le dis, qui est en train de faire de sites de traitement dignes » souligne, à son tour, Atachi Marcaire Gnancadja, Vidangeur (photo).

Des stations de traitement, certes…

« (…) avec les deux stations de traitement de boue de vidange qui sont en train d’être réalisées, l’une à Abomey-Calavi et l’autre dans la commune de Sème-Podji, nous avons bon espoir que c’est toute la filière qu’il faut reconstruire. Mais pour réussir, il faut avoir de bonne boue pour pouvoir faciliter le traitement et la valorisation. (…) au niveau des ménages, il y a problème. Les fosses ne sont pas réalisées dans les normes qu’il faut. Aussi, les fosses ne sont pas entretenues par les ménages comme il le faut. Et qu’est-ce qu’il va se passer, on aura des stations, mais des stations qui manqueront de boue de vidange », alerte le spécialiste des questions liées à l’eau, hygiène et assainissement, Alain Tossounon. « Aujourd’hui nous avons des déversements sauvages qui sont faits dans nos plans d’eau, dans l’environnement sans aucune protection. Or, en principe, au niveau des ménages, on doit faire en sorte que les fausses sceptiques soient bien réalisées, bien aérées pour faciliter aussi la vidange », ajoute-il. Au vidangeur Atachi Marcaire Gnancadja de confirmer le tableau peint par le spécialiste. « La manière dont les gens gardent les fosses, ça nous crée des difficultés au moment de la vidange. Il y a des foyers, quand ils ramassent les tas d’ordures, ils jettent dedans. Avec le temps, la boue se mélange au sable, des haillons que les gens jettent dedans et ça durcit. Mais nous, on n’est pas venu vider du solide. Ne sachant pas, ça nous prend énormément du temps », déclare-t-il. Selon ses propos, il arrive qu’en pleine vidange, ils découvrent « des haillons, des culottes, les couche des femmes, des boîtes de conserve, des ossements parce que peut être une femme qui est restée dans la maison, il y a des années, a eu à avorter un fœtus, des plastiques, des sachets surtout les condoms, n’en parlons pas ». Horrifié par les comportements de certains ménages, il poursuit sa dénonciation : « Le fait de ne pas vider tôt, quand le caca reste là pendant des années, ça se durcit. Parfois, on creuse trop les fausses, et pendant des années, ça ne remplit pas et avec la chaleur, le caca devient compact. Un WC qui est dans les normes, c’est entre 6m3 et 12 m3. Malheureusement, à partir d’Abomey Calavi, et quand tu vas chez moi à Abomey, les gens disent qu’ils n’ont jamais vidé de fausse. Depuis que moi je suis né, les WC qu’on a construits sont toujours là. Ce n’est pas normal ». Et d’ajouter : « Parfois ça remplit, ils laissent là, et ils disent qu’il n’y a pas l’argent pour qu’ils puissent vider ça. Ils vont peut-être attendre trois mois, six mois supplémentaires, le temps de polluer suffisamment la maison et l’entourage. Parfois, ils prennent des briques pour fermer d’abord en attendant ».

Le coût de la vidange, l’autre frein…

Pour un ménage ou une concession qui doit vidanger une fosse septique entre 6 m3 et 12 m3, il faut débourser entre 35000 et 70000 FCfa. Certaines personnes jugent ce coût trop élevé. Ce qui constitue un facteur limitatif à la vidange. « C’est encore là, un problème parce qu’un camion debout, c’est de l’argent. Pour amortir le coût du camion, même les 70.000, ce n’est pas ça. C’est forfaitaire, et c’est pourquoi nous disons qu’il faut que l’État soit à nos côtés, comprendre nos problèmes et savoir comment nous aider à nous organiser. (…) Nous déboursons l’argent du carburant, nous traversons un poste de péage, il faut payer le ticket, surtout que ça a augmenté, c’est 3000 à l’aller puis au retour. Il y a la mairie qui nous prend à hauteur de 1000 F par voyage. Il y a le site là où on va déposer à Sème-Podji, lui, il prend 6000F.
En réalité, ce n’est même plus rentable comme avant à cause de notre désorganisation, à cause du prix qui a chuté parce que quand moi j’étais rentré dans le secteur, ça faisait 84 000F, et en ce moment, le carburant était moins cher », justifie le vidangeur, Atachi Marcaire Gnancadja.  Il révèle qu’il y a d’autres vidangeurs qui prennent moins que les tarifs ordinairement connus pour la vidange, et ces derniers vont déverser les excréta dans la brousse. « On en a arrêté plusieurs et on les a verbalisés. Il y a six à huit mois environ, on a arrêté quelqu’un à Pahou. Les ménages ne sachant pas, ils préfèrent composer avec ces gens parce qu’ils sont moins cher ».

Et pourtant le caca est une « mine d’or »

Pour le spécialiste des questions Wash, Alain Tossounon, il faut sensibiliser les ménages à prendre soin des fosses, ensuite réorganiser la filière des vidangeurs « parce qu’il y a aussi des vidangeurs clandestins. Il y a la vidange manuelle qui se fait actuellement et qu’il faut dénoncer. Fort heureusement, il y a la police sanitaire et la police républicaine qui interpellent nuitamment des indélicats », a-t-il laissé entendre. « La fosse ne doit pas être le réceptacle de tout ce qu’il a comme déchets parce que ce qu’on ne sait pas encore et qu’on devrait savoir, les boues de vidange constituent de l’or. C’est une matière première que l’on peut valoriser parce que lorsque la matière première, les boues de vidange sont bien confinées, bien stockées, bien transportées vers des sites de traitement, on peut transformer ces boues de vidange en engrais organiques, en compost, on peut transformer les boues de vidange en énergie. Lorsqu’on finit de traiter les boues de vidange, les eaux issues du traitement sont très riches, on peut utiliser ça pour l’agriculture, pour le maraîchage », renseigne Alain Tossounon. Mais pour y arriver, il va falloir de bonnes boues de vidange. A ce titre, le vidangeur conseille de faire la vidange des fosses, chaque 1an, en tout cas pour « un WC qui a 6 m3 et un nombre moyen de personnes ». Il a également confié : « Quand on essuie l’anus avec les papiers, on met ça normalement dans un panier, on regroupe ça quelque part et on brûle après. Mais on ne doit pas jeter les papiers dans le WC ». Pour Atachi Marcaire Gnancadja la Police sanitaire a une lourde responsabilité en ce qu’elle « devrait vérifier les fosses au niveau des ménages et les amener à vider ». Et au sujet de ceux qui se plaignent du coût élevé de la vidange des fosses, « c’est l’État qui doit faire la réglementation, pourquoi pas subventionner pour que les fosses soient vidées puisqu’on nous a dit le déchet c’est tout une chaîne de valeur », a-t-il déclaré. « La police sanitaire a aussi des problèmes parce qu’elle est en sous-effectif, mais nous avons bon espoir que la proposition de loi portant hygiène publique qui est en étude au Parlement va contribuer à renforcer le corps de la police sanitaire pour qu’on ait  une police sanitaire plus efficace pour faire face à cette problématique qui est majeure », projette M. Tossounon.

A quoi bon d’installer, à plusieurs milliards de FCfa, des infrastructures à technologies avancées si elles ne pourront tourner à plein régime, à cause de la matière première qui ferait défaut en quantité et en qualité ? D’où la question du traitement des boues de vidange doit être en lien avec la façon dont le mélange d’excréments humains est confiné, stocké en amont dans les fosses septiques, les fosses de latrines avant la vidange et l’évacuation (transport) pour le traitement. Plusieurs études ont insisté sur la prise en compte de la filière assainissement dans sa globalité, suivant une gestion intégrée pour éviter que les problèmes ne soient simplement repoussés en aval… . Et, nul doute que les produits de vidange doivent être évacués et traités pour des raisons évidentes d’hygiène et de santé publique (Cahiers du pôle ASE n°3-Gret, 2012). La maîtrise de la filière boue de vidange contribuerait donc au respect de l’article 27 de sa Constitution du 11 décembre 1990 qui indique : « Toute personne a droit à un environnement sain, satisfaisant et durable et a le devoir de le défendre. L’Etat veille à la protection de l’environnement », puis de l’article 28 de la même Constitution qui stipule que: « Le stockage, les manipulations et l’évacuation des déchets toxiques ou polluants provenant des usines et autres unités industrielles ou artisanales installées sur le territoire national sont réglementés par la loi ». Et au niveau supranational, cela s’inscrirait dans la droite ligne de l’Odd 6.2 : « D’ici 2030, assurer l’accès de tous, dans des conditions équitables, à des services d’assainissement et d’hygiène adéquats et mettre fin à la défécation en plein air, en accordant une attention particulière aux besoins des femmes et des filles et des personnes en situation vulnérable ».

 

Jacques A. BOCO

 

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