Voyage clandestin des Africains: Expériences des migrants sur le marché du travail européen

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Malgré la hausse de la demande de main-d’œuvre en Europe, due notamment au vieillissement de la population, le nombre de permis de travail, longue durée délivrés aux travailleurs migrants africains est passé de 80 000 en 2008 à 20 000 en 2016. Cette baisse constatée par le Rapport du Programme des Nations Unies pour le développement (Pnud) intitulé « A u-d e l à d e s b a r r i è r e s: voix des migrants africains irréguliers en Europe », peut être interprétée comme un signal révélateur du profond paradoxe entourant le statut global des migrants sur le marché de l’emploi en Europe. Selon le rapport, alors que la main-d’œuvre issue de l’immigration profiterait à de nombreux secteurs, le travail des migrants fait souvent l’objet de controverses, ce qui alimente le déséquilibre entre besoins du marché et discours populaire.

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Le Rapport du Programme des Nations Unies pour le développement (Pnud) révèle que les migrants travaillant dans les États membres de l’Union européenne (Ue) sont plus fortement confrontés au chômage et à la précarité de l’emploi, bénéficient de moins bonnes conditions de travail et sont plus susceptibles d’être surqualifiés pour l’emploi qu’ils occupent. «  Cela fait maintenant 12 ans que je suis aux Pays-Bas, sans papiers. Je n’ai pas le droit de travailler, de suivre des études ou d’accéder à un logement décent. En arrivant ici, je voulais devenir footballer ou enseignant. Aujourd’hui, j’y ai renoncé. C’est comme si je n’existais même pas. Tout est impossible quand on n’a pas de papiers. On est pris au piège et on tombe dans l’oubli. », affirmait un migrant africain vivant aux Pays-Bas. Il a par ailleurs été constaté que les travailleuses migrantes étaient exposées à des difficultés et à des vulnérabilités spécifiques sur le marché du travail. En outre, de nombreuses études confirment que les migrants africains cherchant à intégrer le marché du travail européen sont confrontés à des obstacles d’un genre particulier, tels que celui de la discrimination raciale.

Les migrants en situation irrégulière

Les circonstances dans lesquelles se trouvent les migrants en situation irrégulière sont en général particulièrement difficiles, puisque les voies dont ils disposent pour accéder à un emploi légal sont, par définition, limitées. En règle générale, la vulnérabilité à laquelle sont exposées ces personnes au cours de leur périlleux voyage vers l’Europe se prolonge donc au-delà de leur arrivée dans le pays d’accueil. En entreprenant une activité génératrice de revenus, quelle qu’elle soit, avant la régularisation de leur situation, ils acquièrent en effet le statut de « travailleurs non déclarés » employés en marge du marché formel de l’emploi, lequel garantit, dans de nombreux pays, l’accès à un salaire minimum, à la sécurité sociale et à d’autres prestations sociales. S’il peut relever d’une complicité entre employeurs et travailleurs, le travail clandestin peut également recouvrir différentes formes d’exploitation et de coercition, comme dans les cas de traite d’êtres humains. Parfois, les migrants eux-mêmes décident ou sont contraints de s’engager dans une activité illégale afin de percevoir un revenu.

Au moment de l’enquête, 38 % des personnes interrogées percevaient un revenu dans leur pays européen d’accueil, le pourcentage étant légèrement plus élevé chez les femmes que chez les hommes. Cette proportion correspond à peu près à la moitié de celle des personnes ayant cité des raisons économiques comme premier ou autre facteur de migration (81 %). Le faible pourcentage de migrants percevant un revenu attire l’attention sur les obstacles juridiques qui empêchent aujourd’hui ceux qui ont rejoint leur pays d’accueil par des voies irrégulières d’intégrer les marchés de l’emploi.

Les détenteurs d’un permis de travail

Selon les conclusions du Rapport, au total, 36 % des personnes interrogées étaient légalement autorisées à travailler. L’analyse de régression montre que les migrants détenteurs d’un permis de travail ont 37 % plus de chances que les autres de percevoir des revenus en Europe. Si l’on s’intéresse uniquement aux migrants percevant des revenus, on constate que la majorité d’entre eux sont légalement autorisés à travailler. Néanmoins, 38 % travaillent sans y être légalement autorisés. L’analyse de régression révèle que les femmes, les personnes ayant suivi des études supérieures et les personnes arrivées dans le pays d’accueil avec des enfants sont respectivement 7 %, 11 % et 16 % plus susceptibles de pouvoir travailler légalement. Ces résultats révèlent que les personnes interrogées les plus instruites ont relativement plus de facilités à s’installer et que les contextes règlementaires européens sont relativement plus favorables aux femmes et aux enfants.

Le pourcentage élevé de migrants travaillant sans y être légalement autorisés révélé par ces données a ensuite été contextualisé au travers de témoignages empiriques. Si une grande partie de ce travail au noir se rapporte à des activités domestiques classiques, des cas de prostitution, d’exploitation par des groupes criminels organisés et d’engagement dans d’autres activités économiques illégales en guise de tactique de survie sont en outre mentionnés.

L’enquête révèle globalement l’insuffisance de voies légales permettant aux migrants africains clandestins de réaliser leurs aspirations une fois arrivés en Europe. Les résultats de l’enquête montrent également que des entreprises de l’économie « officielle » sont prêtes, au même titre que les réseaux criminels, à tirer parti de ce type de main-d’œuvre exclue du marché du travail réglementé.

« Il est très stressant de vivre en tant qu’immigré clandestin. On peut se faire renvoyer dans notre pays à tout moment. Cela affecte le mental, le sommeil et les compétences sociales. Être immigré clandestin donne le sentiment d’être prisonnier, même sans être enfermé entre quatre murs. Une fois que ma situation a été régularisée, je me suis senti libéré. J’avais la sensation que tout était possible, sans limites. Rempli d’une énergie nouvelle, je savais que je voulais continuer de me battre pour ceux qui se trouvent dans la même situation que celle où j’avais été. », affirmait un homme de 34 ans, originaire de la République démocratique du Congo et résidant désormais aux Pays-Bas

Situation favorable pour les femmes

Malgré la claire distinction entre les types d’emploi exercés par les hommes et ceux exercés par les femmes, les femmes immigrées travaillant en Europe gagnent en moyenne 11 % de plus que leurs homologues masculins. Il s’agit là d’une avancée majeure en comparaison avec leur situation dans leur pays d’origine, où elles gagnaient en moyenne 26 % de moins que les hommes. Cela montre que les jeunes femmes interrogées sont parvenues, dans une certaine mesure, à surmonter au cours du processus de migration certains obstacles spécifiques liés au genre (en plus des obstacles auxquels font face l’ensemble des migrants, hommes ou femmes).

La probabilité plus élevée qu’ont les femmes d’obtenir le droit de travailler légalement peut être considérée comme l’un des facteurs expliquant cette situation. L’analyse de régression montre que les personnes interrogées légalement autorisées à travailler gagnent 79 % de plus que celles travaillant illégalement1. Malgré l’inversion frappante de l’écart salarial hommes-femmes, les revenus moyens déclarés sont globalement bas, non seulement au regard des moyennes européennes, mais aussi au regard du salaire minimum légal, dans les pays où il existe. Cet état de fait est en net décalage avec la situation des personnes interrogées dans leur pays d’origine, où beaucoup d’entre elles percevaient des revenus bien supérieurs à la moyenne.

Une fois en Europe, les migrants arrivés de longue date sont plus nombreux que les migrants arrivés plus récemment à décrire leur source de revenus comme régulière. Néanmoins, un cinquième d’entre eux affirment au contraire qu’un grand nombre d’employeurs et d’autres acteurs européens tirent profit de cette main-d’œuvre souterraine exploitée, parmi laquelle nombre d’Africains se retrouvent piégés, souvent pendant de longues années.

 

 Thomas AZANMASSO

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