Médias au Bénin/De 1960 à ce jour: « On a évolué », dixit Noël Allagbada

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En 60 ans d’indépendance, la presse béninoise a connu des changements divers. Autrefois sous le monopole d’Etat, elle a acquis une liberté effective avec la Conférence nationale de 1990. Acteur actif des médias, Noël Allagbada, ancien Directeur de publication du journal ‘’Ehuzu’’, aujourd’hui ‘’La Nation’’ et ancien Directeur général de l’Onepi, retrace ici l’évolution de la presse béninoise de 1960 à ce jour.

Matin Libre : Acteur des médias, vous avez vécu l’évolution de la presse de 1960 à ce jour. Parlez-nous-en.

 

Noël Allagbada : La presse béninoise qui a succédé à la presse dahoméenne, un chemin considérable a été parcouru du point de vue de la création d’un paysage médiatique qui, dans son ensemble, a suivi l’évolution du pays. On peut distinguer trois périodes, la période de 1960 à 1990. En 1960, quand l’État du Dahomey devenait indépendant, l’héritage du colon était la presse radiophonique. Une radio créée en 1953 sous le label de radio Cotonou, devenue radio Dahomey à l’indépendance. Au niveau de la presse écrite, l’État indépendant du Dahomey n’a rien hérité de l’époque coloniale. La presse écrite était une presse de combat animée par des figures de proue de la société comme Dorothée Lima, Paul Hazoumè, Nicoué, … Cette presse a été combattue étouffée par l’administration coloniale qui a fini par créer un organe. Avant les indépendances, il y avait une presse foisonnante, une presse de combat, une presse engagée. L’hebdomadaire ‘’Aube Nouvelle’’ est le premier journal créé par l’État du Dahomey. Les premiers animateurs étaient des instituteurs de renom. Guitambert, Germain Adélakoun,  Loko Emmanuel, Salomon Videhouénou,…

A partir des années 65-66, une nouvelle génération arrive dont fait partie Jérôme Carlos, Gisèle Ligan Paraiso, Dègla Evariste… A l’occasion du 9e anniversaire de l’indépendance, ‘’Daho Express’’ sera remplacé par un quotidien d’information né de la volonté politique du président Zinsou en 1968. C’est lui qui a décidé de doter le pays d’un quotidien d’information. Il a eu cette idée parce que dans les années 1940, il était l’un des dirigeants de ce qu’on appelait des comités de presse. Ce sont les creusets qui ont formé les premiers animateurs de la classe politique. Quand Zinsou est parti du pouvoir, victime d’un coup d’état en 1969, le journal est resté avec la même mission. Ce journal ‘’Daho Express’’, 1er quotidien national, et qui par la force des choses, ne pouvait qu’être gouvernemental, a évolué pour donner aujourd’hui ‘’La Nation’’. Mais il a eu l’étape de la révolution qui a rebaptisé le journal ‘’Ehuzu’’ en octobre 1975. La radio comme le journal, le personnel était des fonctionnaires de l’État. La télévision viendra plus tard, en 1978. La société Ortb a été créée en octobre 1975, radio d’Etat, télévision d’Etat. Un peu avant que le pays ne change de nom, le 30 novembre 1975. C’est l’Etat qui avait les moyens de créer ces organes et les infrastructures. Ce sont des fonctionnaires qui animaient ces médias mais ils se sont formés au métier de journaliste dans les pays qui avaient une coopération avec le Bénin, comme la France, La Belgique, l’Urss…. La formation a toujours été une constance. L’Agence Bénin presse qui existe aujourd’hui est l’héritière de l’Agence dahoméenne de presse qui a été créée en 1961 sur le modèle de l’Agence France presse qui avait ses antennes ici. L’actuelle Agence Bénin presse a hérité, en grande partie, de l’Agence française de presse aussi bien en infrastructure qu’en personnel.

 

Qu’en est-il du contenu ?

 

Cette étape est caractérisée par le monopole de l’Etat, du point de vue de la gestion et du contenu. Priorité est faite à l’information gouvernementale. Avec le Prpb, priorité aux informations émanant du parti Etat, le parti unique dont la Constitution de l’époque fait la force dirigeante du pays.

 

Dans ces conditions, pouvait-on parler de liberté de presse ?

 

La question de liberté de presse, de déontologie de l’information à cette époque, c’est chaque journaliste, en tant que professionnel, en tant que citoyen de ce pays qui peut dire comment il a ressenti cela, et comment, du point de vue de son évolution et de sa place dans le système de l’information qui a été créé, il a pu résoudre à son niveau ce problème de liberté. Même si le contexte ne le permettait pas, c’est un problème qui a été toujours sous-jacent, et que, à la conférence nationale de 1990, il a été débattu au grand jour. Quelle que soit la Constitution que nous avons eue, la question de la liberté de presse a toujours, d’une manière ou d’une autre,  figuré dans un article où on affirme la liberté de la presse.   Mais dans les faits, cette liberté est entravée rapidement par le pouvoir du moment, quand il estimait que ce que la presse dit ne rentre pas dans sa vision. On considérait les organes de presse comme des attributs de souveraineté. C’est-à-dire, un Etat moderne, indépendant devrait avoir sa radio, sa télévision, son journal.

Et en dehors des médias de service public ?

Il n’y avait pas d’autres médias visibles en tant que tel. Sinon ‘’La Croix’’, le journal le plus ancien qui date de la colonisation. Il est créé par la hiérarchie catholique en 1947 pour être d’abord un bulletin paroissial. Il a évolué dans le temps pour devenir un journal d’information, à côté de sa vocation première qui est d’informer et de communiquer sur la vie de l’église catholique béninoise. C’est le seul journal qui ait traversé toutes les périodes que notre pays a vécues pour aujourd’hui être un mensuel. Il était rare de trouver d’autres publications. A la conférence nationale, le problème de la liberté de presse a été posé. D’autant plus que dans les années 87, il y a une expérience qui a commencé avec un journal privé indépendant La Gazette du Golf. On peut lui attribuer le titre de pionnier. C’est l’initiative d’un jeune qui, curieusement, était agent technique de l’Ortb et qui a décidé de s’impliquer dans le journalisme. Après lui, il y a deux ou trois personnes qui vont se lancer aussi dans l’aventure, ‘’Tam-Tam Express’’, ‘’Le Forum de la semaine’’, ‘’Echo Magazine’’ dont le promoteur a fini par être député, feu Léandre Kouessan Djagoué.

 

Qu’est-ce qui a changé à la Conférence nationale ?

 

A la conférence nationale, le monopole de l’Etat a pris fin. La liberté de la presse a toujours été affirmée depuis que le Dahomey a été indépendant. Mais une chose est d’affirmer la liberté de la presse, une chose est de la mettre en pratique. C’est là que dans les débats, les gens ont senti la nécessité que si vous affirmez un principe si important, et que vous ne prenez pas dès le départ des garanties nécessaires pour rendre effectif ce droit, vous n’avez rien fait. Les expériences passées l’ont prouvé. Il suffit seulement que quelqu’un écrive quelque chose de critique sur le pouvoir pour qu’on pense que c’est un opposant. Et dans ce temps, l’opposition n’a pas droit de cité. Toute voix discordante est considérée comme une opposition qu’il faut combattre. La Conférence nationale a dit qu’il faut mettre fin à çà. On peut permettre à la voix discordante de s’exprimer dans le cadre des lois du pays. On affirme le principe de la liberté de presse mais il faut mettre en place une institution qui sera responsable de garantir, de traduire dans les faits cette liberté. C’est là que les débats ont débouché sur la création de la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication (Haac) dont la mission, comme le dit la Constitution, est d’assurer, garantir et protéger la liberté de la presse. A partir de ce moment, la question de l’existence des médias relève de cette institution qui doit prendre toutes les mesures qu’il faut pour que ce choix de la liberté de la presse soit garanti sur la durée. Le 14 juillet dernier, la Haac doit avoir célébré les 26 ans de son installation officielle. Elle a été installée le 14 juillet 1994.

 

Aujourd’hui, comment voyez-vous le paysage médiatique ?

 

Si on prend aujourd’hui l’état des médias, on peut dire que le Bénin dispose d’un paysage médiatique qui, du point de vue du choix qu’il offre au public, la qualité, est un choix large et varié, tant pour les journaux écrits dont on dénombre plus d’une centaine, la radio aussi (pas moins d’une centaine). La télévision, au moins une dizaine. De ce point de vue, au moins on est loin de ces périodes où il n’y avait qu’une radio, un journal et une télévision. On a évolué. Maintenant le débat peut s’engager sur l’apport de ces médias là pendant ces 60 ans. On peut toujours se poser des questions. Est-ce que ces organes-là ont joué un rôle ? Quel est ce rôle-là ?

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Allons-Y

 

Là, c’est un débat complexe. Chacun, selon sa vision des médias peut se prononcer. Moi je voudrais dire de façon générale que, on ne jette pas le bébé avec l’eau de bain. Il faut toujours faire la part des choses. Aujourd’hui, la liberté d’expression est une réalité. Pour moi, je ne vois pas la liberté d’expression comme un débat, il y a la liberté d’expression ou il n’y a pas la liberté d’expression. Mais au niveau de chaque individu, même au niveau des journalistes, comment chacun vit ce principe et comment chacun essaie de le mettre en pratique. Le contenu de ce que les organes de presse servent au public. Est-ce que ce contenu va à la rencontre des aspirations du citoyen, toute catégorie confondue ?

 

Dites-nous ?

 

Dans ma position de retraité, je me considère toujours comme acteur actif du monde des médias. Tout ce que je vois dans le monde des médias m’interpelle. Est-ce que après 60 ans d’indépendance, la presse est à la hauteur de ce que les citoyens attendent ? Cela interpelle chaque journaliste. Comment personnellement, chaque journaliste vit ce besoin de liberté aujourd’hui inscrit dans les textes, dans la manière dont il pratique le métier. J’évite toujours de vouloir catégoriser les organes. Organes de l’opposition, organes de la mouvance en ce sens que je considère que le journaliste, c’est d’abord un professionnel de l’information.

 

Et qu’est-ce que c’est que l’information ?

 

L’information, c’est ce travail qu’on fait pour mettre à la disposition du citoyen, à travers ce que nous écrivons, est-ce que je mets à la disposition du citoyen les éléments fiables qui lui permettent de comprendre l’actualité, qui lui permettent de se retrouver dans le flot de déclarations souvent contradictoires que, non seulement les hommes politiques lui servent, mais des hommes d’autres secteurs d’activité. Moi le journaliste quand je rends compte de çà, est-ce que je fais mon travail de telle sorte que mon concitoyen qui me reconnait cette habileté, ce privilège d’être celui qui transmet, est-ce qu’il se retrouve dans ce que je dis, quelle que soit sa sensibilité, sa tendance pour se faire une idée de tel événement, telle déclaration. Ce que nous devons faire, c’est de comprendre que dans un Etat de droit, la presse, les médias sont des instruments au service de tous les citoyens, de toutes les catégories socioprofessionnelles. Et, aussi bien dans la Constitution que les textes fondamentaux de la Haac, cela est dit que les organes de service public sont au service de tous les citoyens parce que, d’une manière ou d’une autre, le citoyen contribue au budget dont on se sert pour faire vivre ces organes. Et au niveau du privé, on leur demande la règle de l’équité. Celui qui sert dans le privé doit se demander est-ce que je suis équitable par rapport à l’information que je donne. Vous n’êtes pas au service de qui que ce soit. Ça c’est quand on fait du journalisme, on ne fait pas autre chose parce qu’on peut être journaliste et faire autre chose, la communication par exemple. Globalement, ces 60 ans pour nous les journalistes doit se terminer par ce questionnement. Maintenant que nous vivons sous un régime de liberté de la presse, depuis 30 ans, qui est affirmé dans les textes, comment individuellement et collectivement nous comprenons cela et nous nous engageons pour les mettre en application. Parce que les hommes politiques, ils sont dans leur rôle quand ils font certaines déclarations. La liberté de la presse aussi, c’est le système partisan au niveau du politique qui peut trouver aussi un répondant au niveau de la presse partisane. Chaque parti peut avoir son organe, ce n’est pas interdit. Mais quand ce n’est pas ça et que je suis dans le système d’information de tous les jours, comment est-ce que je comprends.  Comment es ce que je m’organise pour effectivement la mettre en pratique. En d’autres mots, quand ce débat arrive nous devons nous poser  la question de savoir: d’où le journalisme tient-il sa légitimité? Et c’est par rapport à qui il tient sa légitimité ? Ce que je fais, je le fais à mon âme et conscience. Et je pense que ça, c’est une question qui se pose à chacun, moi quand je réponds, je dis que la légitimité du journaliste  doit venir des attentes du public qu’il perçoit  et auxquelles il essaye de répondre à travers ses écrits et ses productions.

 

Que vous inspire la dernière décision de la Haac qui interdit toute publication des médias en ligne même les médias conventionnels qui ont leurs prolongements  en ligne ?

 

La Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (Haac), est une institution  que je considère comme  un acquis des démocrates béninois, qui ont le souci de la liberté de la presse. Mais une liberté qui doit être encadrée. Parce que, aucune liberté ne peut s’exercer sans que ceux qui vont mettre en œuvre cette liberté et qui vont en bénéficier, ne sachent pas jusqu’à qu’à quelle limite aller  et comment est-ce qu’ils doivent faire pour que cette liberté serve au bien-être des populations.  Le problème de la presse en ligne, j’estime qu’il faut la considérer et la régler sans passion inutile.  La gestion de ce qu’on appelle les nouveaux médias, puisque c’est le thème classique, est un défi pour les vraies démocraties. C’est un défi avec de multiples facettes. Le problème c’est qu’il faut que, de part et d’autre, on puisse accepter de s’asseoir, et par rapport aux lois qui existent, et par rapport aux préoccupations de part et d’autre, on trouve les réponses qu’il faut, en se basant sur des exemples précis. Parce  que la liberté de la presse, si nous regardons notre pays ici, c’est vraiment une conquête de haute lutte. Là où cela a pu s’exercer effectivement, où à des moments donnés, même des gens ont donné leurs vies pour ça. Je pense que nous sommes dans cette position-là, par rapport à ce nouveau débat. Qu’est-ce qu’elle doit être? Surtout que, elle existe déjà dans les faits. On n’a pas pu faire comme les médias classiques  où avant qu’ils  ne se créent, il y a une loi qui avait été prise pour dire voilà comment vous allez créer une radio, une télévision.

Je suis parmi ceux qui disent non, quand on nous dit que les réseaux sociaux font de l’information. Dans l’absolu, je dis que les réseaux sociaux ne font pas de l’information. Ils mettent à la disposition du public les éléments d’information. Parce que, l’information suppose que ce que vous publiez, vous avez pris le temps de le contrôler, de le recouper pour éviter tout débordement, toute transgression. Alors que les réseaux sociaux, si c’est entre les mains des gens qui ne savent pas ce que c’est que l’information, il va peut-être donner quelque chose qui est vraie, mais compte tenu du contexte, l’information qu’il a donnée, les conséquences que cela va avoir, si on ne fait pas attention, il aurait préféré ne pas donner l’information sous cette forme là, dans ces circonstances et à ce moment-là.

 

Est-ce que ce problème n’est pas né des insuffisances de la loi ?

 

Effectivement j’ai suivi le communiqué et parce que la Haac se base sur  le code de l’information et de la communication qui était déjà un code décrié. On a voulu ça, c’est arrivé. Mais à la lecture, on s’est rendu compte qu’il y avait des choses à revoir. Si je prends seulement la liste des métiers de journalistes et assimilés, quand on cite les journalistes et ce qui peut être assimilé au journaliste et qu’on termine par les grogneurs. Alors je ne sais pas dans quelle école on apprend la profession de grogneur. Et même le terme de grogneur, un grogneur ce n’est pas quelque chose qu’il faut encourager. Donc moi je pense plutôt que c’est dans les débats que nous avons déjà, c’est un autre débat qui est là et qu’il faut mener jusqu’à son terme. Parce que aujourd’hui, ce que moi je dis, la Haac avec ses insuffisances, avec les controverses de cette décision, je trouve que les journalistes de la presse ont  besoin de la Haac. On a besoin que cette institution existe. Et la bataille plutôt est de mener à l’intérieur, quand je dis intérieur, je ne dis pas seulement à l’intérieur de la Haac,  c’est à l’intérieur de la profession. En tout cas, c’est ma position. C’est vrai que la Haac n’est pas une institution exclusivement au service des hommes des médias, mais c’est une institution au service de la liberté de la presse et d’expression. Les hommes des médias ne sont que des instruments pour permettre au citoyen d’exercer sa liberté d’expression. Donc sur ce débat-là, il ne faut jeter la pierre à qui que ce soit. C’est un débat qui est réel et ceux qui veulent le faire doivent se dire que c’est une question de responsabilité de part et d’autre.

 

Propos recueillis par Bertrand HOUANHO

Transcription Isabelle GNAMMI (Stag) et Bertrand HOUANHO

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