Recours excessif au marché financier et forte participation du Bénin: Les craintes de Komi Koutché

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L’ancien ministre des finances sous l’ère Boni Yayi s’est une fois encore adressé aux béninoises et aux Béninois hier, lundi 4 mai 2020. Dans cette seconde adresse, Komi Koutché fait remarquer un décalage entre l’état actuel de l’économie béninoise, incapable d’assurer un accompagnement des populations en cette période de la pandémie du coronavirus, la forte croissance économique brandie par le gouvernement et l’endettement à outrance dans lequel le pays est engagé. A ce sujet, l’ancien argentier national s’étonne de ce que le Bénin soit encore « le principal participant aux besoins émis par le gouvernement béninois sur le marché régional dans une proportion allant de 38 à 76% alors qu’aucun élément objectif ne peut expliquer le fait que le secteur financier du Bénin soit plus liquide que celui d’autres pays comme la Côte d’Ivoire ». Il en déduit donc qu’ « il y a lieu de postuler une vaste opération de blanchiment de capitaux ».

Béninois mes frères, Béninoises mes sœurs, je m’en voudrais à l’occasion de cette seconde adresse, de ne pas vous réitérer mes exhortations quant au maintien du niveau de vigilance, par rapport au coronavirus, qui continue d’être une réelle menace pour l’humanité. Nonobstant la tendance baissière de la courbe au niveau des pays les plus touchés, les experts prédisent des jours pas trop joyeux pour l’Afrique. Évidemment se sont des prédictions d’experts, et non des prédictions de Dieu. Mais il est évident que le devoir qui nous incombe, c’est de continuer à considérer que la pandémie est réelle, qu’elle existe et que nous pouvons lui échapper en continuant d’observer les gestes barrières.

Béninoises et Béninois, chers compatriotes, je voudrais consacrer ma présente adresse au partage de quelques éléments sur la gouvernance de notre pays avec vous. Qu’il vous souvienne que le 13mars 2017, lorsque je faisais ma première sortie, après mon départ de mes fonctions officielles, je vous avais dit qu’il était trop tôt de commencer par juger les actions d’un régime qui venait de s’installer, un an à peine. Mais quatre ans après, des éléments objectifs existent pour pouvoir porter une appréciation critique. Je me fais donc le devoir, par ce canal, d’échanger avec vous. Mon appréciation sera une appréciation d’un citoyen qui a certainement plus que vous êtes aujourd’hui dans cette prison à ciel ouvert qu’est devenu notre cher et beau pays, la possibilité de pouvoir faire les évaluations d’un certain nombre de facteurs touchant à la gouvernance de notre pays.

Et qu’est-ce que cela pourrait vous inspirer pour recueillir sur ce Bénin de fierté dont nous avons toujours nourri notre fierté d’appartenance depuis bientôt 30 ans.

Mon appréciation portera sur un certain nombre de points essentiels. Le premier point est la démocratie, cette démocratie qui était notre première richesse, qui nous faisait passer pour le modèle de la sous-région, de l’Afrique et même du monde, est devenue aujourd’hui un facteur gênant pour les dirigeants. C’est pourtant cette même démocratie qui les a générés, c’est cette même démocratie qui a offert à chacun d’eux, à commencer par le chef de l’État, d’avoir l’opportunité parmi ces millions de Béninois de sa génération, de pouvoir prendre le contrôle du secteur qu’est le coton. J’imagine mal le régime révolutionnaire, lui donner la chance qu’il eue au début des 90,  de prendre le contrôle de l’outil industriel du secteur cotonnier et  de devenir aujourd’hui, le magnat de ce secteur-là. C’est cette même démocratie qui a généré tous ceux qui l’entourent. C’est pourtant cette même démocratie, qu’ils trouvent gênant et dont ils organisent de façon méthodique le deuil, à commencer par la révision sur fond d’opacité et de mépris pour le peuple, dont cette constitution est l’émanation. Le Bénin dispose-t-il d’un État aujourd’hui ? La réponse, c’est non.  Le Bénin en tant que pays, n’existe que plus que de nom. Mais le Bénin en tant qu’État, n’existe plus.  La conférence nationale de 1990, a donné lieu au démarrage de la construction d’un État par le président Nicéphore Soglo.  La construction de ce pays s’est poursuivie par le Général Mathieu Kérékou, qui l’a construit et consolidé pendant ses deux mandats. Kérékou partait en 2006, en laissant un véritable État. Boni Yayi ayant pris le relais en 2006, malgré quelques turbulences par moment, a réussi à rester dans les grandes lignes de cet État. Mais depuis 2016, le Bénin n’a plus d’État. En lieu et place de l’État, nous avons affaire à une véritable entreprise privée. L’administration qui est le premier socle de l’État est démantelée, au profit d’agences privées. Le chômage est devenu la chose la plus partagée et pas même de droit pour ceux qui sont mis au chômage.  Dans l’administration, la hiérarchie qui était le fondement du fonctionnement est bafouée.  Au sein de l’armée et des hommes de rang, nos caporaux qui sont grassement payés pour contrôler des généraux, des colonels et former des coups sur des capitaines. Au sein de l’administration civile, vous avez dans des ambassades, de simples collaborateurs qui gagnent plus que les Ambassadeurs. La justice, dernier recours du citoyen, notre justice républicaine a fait place à une milice judiciaire, taillée sur mesure, pour renforcer la gouvernance privée de l’État.

Au plan économique, la situation est plus que critique. Plusieurs fois déjà, j’ai tiré la sonnette d’alarme, en indiquant clairement que le Bénin risque d’être en train de vivre une catastrophe économique. Et la situation risque de me donner raison. En effet, le régime auquel j’ai appartenu, a laissé au 31mars 2016, une économie avec une croissance produite de 5,2% et un taux d’endettement de 41,50%,  pour ne prendre que ces deux indicateurs. Mais  de 2016 jusqu’aujourd’hui, quelles sont les performances réelles de notre économie ? Seul Dieu peut le dire, puisqu’aucune voix de contradiction, aucun moyen de contrôle, aucune publication officielle contestable n’est faite. Seul le son de cloche du gouvernement est entendu et toutes les tentatives de pouvoir challenger ce son de cloche, se soldent par des convocations par la Criet. Beaucoup de Béninois en ont déjà fait les frais. Mais il y a quand-même quelques indicateurs clés, que des sachant peuvent apprécier, pour voir que le Bénin n’est pas loin d’une catastrophe économique. Le premier indicateur, c’est par rapport à la croissance économique qui nous est annoncée, plus de 7%. Depuis 2015, nous avons entamé le tarif extérieur commun de la Cedeao. Nous nous sommes également formellement engagés dans l’Accord de partenariat économique avec l’Union européenne. Ces deux engagements international et régional, consacrent des désarmements tarifaires, qui se soldent par un repli de la fiscalité de porte.  La principale fiscalité devient dès lors, la fiscalité intérieure qui est essentiellement basée sur la Taxe sur la valeur ajoutée. La taxe sur la valeur ajoutée étant une résultante de la croissance économique, où passent les recettes résultant de la Taxe sur la valeur ajoutée, pour qu’avec un taux de croissance de 7%, le Bénin soit devenu une économie d’endettement ? Au 31 décembre 2018, le taux d’endettement officiel du Bénin avoisinait déjà les 60%. Mais puisque le gouvernement veut embellir la physionomie des indicateurs et continuer à s’endetter sur le marché, il a été initié une opération dite de rebasage. Il s’agit en clair, de la remise en cause des bases  de calcul des indicateurs nationaux. La conséquence, c’est la réduction à leur plus strict niveau minimal, de tous les indicateurs en 2016, considéré comme année  de base. Dès lors, puisqu’on part d’un point minimal, vers un point d’arrivée, il est évident que la différence devient plus grande. Mais ce qui est incontournable, c’est que le fait de repousser le signal du point de départ, lors d’une course de relai après le démarrage de la course, ne rapproche pas le point d’arrivée. Le gouvernement a beau réduire à minima les indicateurs ou prouver comparativement au point de départ, que des bonds qualitatifs ont été faits,   pour justifier de bonnes performances, mais le gouvernement ne peut pas changer les réalités. Et la première réalité, c’est le recours régulier depuis quelques années à l’endettement. Si la croissance est bonne, c’est que, conséquemment,  les recettes intérieures doivent être bonnes aussi, parce que la taxe leader, c’est la TVA, qui est la principale source de revenu. Du 1er janvier à aujourd’hui, le gouvernement est déjà allé sur le marché régional 5fois, avec montant totalisant les 238 milliards FCfa. Et si les prévisions jusqu’en mai sont maintenues, le recours au marché financier régional portera l’endettement de l’État, rien que pour cette seule année, jusqu’en mai, à près de 400 milliards de FCfa. Dans l’hypothèse que cette tendance se maintiendrait jusqu’à la fin de l’année, on pourrait se retrouver à un montant avoisinant les 900 milliards, comme recours au marché régional. Pendant ce temps, les prévisions de déficit budgétaire étaient seulement de 1,8%, prévisions que curieusement, le Fonds monétaire international prédit à 3,5%, soit une dégradation du déficit budgétaire de 1,7%, avec pour principale raison, les dépenses de santé dues au coronavirus et la fermeture des frontières du Nigeria.

 Pourtant il y a quelques mois on nous a dit que la fermeture des frontières du Nigeria, n’impacte l’économie que de 45 milliards FCfa. Loin du Bénin où je suis, je regarde l’actualité de très près. La principale question que je me pose, c’est les mesures qui sont prises en faveur des populations et qui justifieraient une dégradation du déficit budgétaire en conséquence. Dans beaucoup de pays de la sous-région, les foyers indigents reçoivent directement des transferts de fonds. Chez nous, il n’a même pas été possible de  faire le confinement qui était le moyen le plus populaire, pour circonscrire le mal,  puisque c’est un mal qui a surpris tout le monde,  le temps de mettre en place, la batterie de mesures, pour gérer la crise dans la durée. La raison évoquée a été qu’il ne fallait pas confiner les gens, au risque de les affamer. Je voudrais ici signaler que le Bénin a une économie essentiellement informelle et cette économie est prioritairement animée par les femmes et donc s’il y a confinement, les femmes seraient les couches les plus touchées.

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Il y a donc un problème de cohérence à avoir dégagé sans état d’âmes ces mêmes femmes des abords des voies, sans penser à ce qu’elles vont manger et que ce soit au moment où leur vie est jeu, et qu’on leur demanderait de rester à la maison pour un mois, ne serait-ce qu’en mettant quelques petites mesures provenant de la performante économie que nous avons, 500 milliards pour les accompagner, que ce soit en ce moment qu’on pense à ce qu’ils vont manger. Il y a évidemment là, un problème de logique. Le recours au marché financier, avec les résultats obtenus à chaque instant, suscite également, quelques questionnaires. A analyser de près, le poids du Bénin dans les cinq minimisations depuis le début de l’année va de 38%, à 76%. Ça veut dire que dans les  émissions de besoin de dette par le Bénin depuis le début de l’année. C’est également le Bénin qui participe majoritairement. La question que nous devons nous poser, c’est quelle peut être l’explication objective qui puisse rendre le secteur financier béninois aujourd’hui plus liquide que le secteur financier de la Côte d’Ivoire par exemple ? Évidemment, cela amène à d’autres réflexions plus approfondies. Quelles sont les opérateurs économiques qui alimentent cette liquidité sur le terrain ? Il y a lieu de postuler puisque la science commence toujours par des hypothèses, quitte à ce que elles soient confirmées pu infirmées par la suite, il y a lieu de postuler sérieusement une vaste opération de blanchiment de capitaux. L’avenir peut me démentir.

L’autre indicateur qui prouve que le Bénin vit une catastrophe économique, c’est l’incapacité de l’État, à faire face à un certain nombre d’obligations et le reflet des conditions de vie des populations depuis 2016. Pour illustrer l’incapacité de l’État, dans un monde actuel devenu un village planétaire, dans lequel les différents pays du monde cherchent à renforcer leurs présences et leurs influences, nous avons récemment assisté à une révision de la carte diplomatique du pays, ramenant le nombre de nos postes diplomatiques à 10, pour près de 200 pays, 189 précisément. Et pourtant nous avons une économie supposée des plus performantes de la sous-région. Qu’est-ce que 10 ambassades peuvent faire en terme diplomatique, dans tout ce que nous avons comme pays dans le monde. Et l’argument c’est qu’il faut faire des économies pour le l’État.

Le deuxième indicateur qui concerne les conditions de vie des populations, révèle des chiffres effrayants que je m’en vais partager avec vous. Sur les fonctionnaires moyens, de 2016 jusqu’aujourd’hui, pour 67% des fonctionnaires moyens de l’administration, utiliser une voiture qui était une nécessité, est devenu un luxe. Et seulement 26% des fonctionnaires moyens béninois, arrivent à utiliser aujourd’hui leurs véhicules, 7jours sur 7. Les 74% sont retournés à leurs années d’étudiants, recourant plus fréquemment à leurs motos. Toujours sur cette cible de fonctionnaires moyens, 62% ont déjà cédé 52% des biens qu’ils avaient acquis avant 2016. Mais pendant ce temps, seulement 0,1% de la population, contrôlent les 99,6% des richesses.

Béninois mes frères, Béninoises mes sœurs, engagez-vous pour le Bénin, sauvez le Bénin de l’isolement dans lesquels il est en train de rentrer progressivement, et pour vous donner la preuve de cet isolement, soustrayez les différents accords que le régime de Boni Yayi a laissés, vous verrez qu’il ne reste plus rien. De façon concrète, les grands projets qui sont entre autres, Millenium Challenge Account pour près de 403 millions de dollars, ça été signé sous nous, le Programme indicatif national, avec l’Union européenne, au titre du 11e Fed, ça été signé sous nous. C’est ce même Programme qui a réaffecté récemment 26 milliards pour le coronavirus. De grands projets d’infrastructures comme la route Savalou-Djougou, la route Porto-Novo-Pobè, y compris la Rocade de Porto-Novo, sur cette route particulièrement, la seule chose qui a changé, c’est la surfacturation du prix au kilomètre linéaire. D’autres projets comme la télévision numérique, le programme de développement des infrastructures de télécommunications, tout ça a été conclu et finalisé sous Boni Yayi. Soustrayez ces projets de tout ce qui se passe aujourd’hui, et vous verrez qu’il  ne reste plus rien, même l’appui budgétaire de la Banque mondiale était déjà finalisé. C’est le problème avec le Pays-Bas qui avait différé sa signature. Et le recours massif aux emprunts marchands est la preuve que les pourvoyeurs de prêts concessionnels commencent par devenir réticents puisqu’il y a là des conditionnalités liées essentiellement au respect des droits démocratiques, au respect des droits de l’homme, toutes choses que les commerçants d’argent sur le marché financier ordinaire, n’observent pas nécessairement. C’est bien cela l’état actuel de notre pays. Mais tout ceci est possible, parce que les citoyens n’ont pas la moindre possibilité d’expression. C’est l’expression plurielle qui constitue le baromètre des dirigeants. Dans un pays où l’expression plurielle n’existe pas, il est évident que c’est la terre libre pour toutes les dérives possibles. Et ce qui rend possible tout ceci, c’est l’utilisation de la police,  de l’armée et surtout de la justice, comme moyens d’oppression, de réduction à néant des voix discordantes et de soumission à un esclavage, de type nouveau, de tous les citoyens qui décident de contester.

Aux Béninoises et aux Béninois, je voudrais vous dire, je suis en quête d’une transformation morale à votre niveau, que vous puissiez savoir réellement l’état de notre pays et que cela puisse susciter en vous, l’envie de vous engager pour le Bénin. C’est ce que j’attends.

Quant aux jeunes, notamment les intellectuels opérant aux divers coins du monde, qui souhaitent revivre la fierté du Bénin qui a été toujours la leur, quant aux millions de populations qui meurent sous le silence, je voudrais vous dire ce qui suit, si vous voulez reconquérir vos libertés, la tranquillité dans l’esprit malgré la pauvreté, engagez-vous pour le Bénin. Dans les tous prochains jours, je vous dirai, après les consultations que je suis en train de faire en ce moment, mes options politiques. C’est sur ce, qu’à l’occasion de cette deuxième adresse, je voudrais vous remercier et vous rassurer encore qu’il n’y a pas matière à désespérer. Demain sera beau et il le sera.

 

Transcription,

Thomas AZANMASSO

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