Etat de la presse au Bénin 4 ans sous Talon : des journalistes évaluent et proposent

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Rachida Y. Houssou, Journaliste à Frissons Radio, Correspondante de BBC au Bénin

« Il n’y a pas matière à pavoiser avec l’état de la presse au Bénin »

« Il n’y a pas matière à pavoiser avec l’état de la presse au Bénin. Reporters sans frontières a mentionné dans le rapport appuyant son classement des éléments qui caractérisent la situation actuelle. Un classement dans lequel le Bénin continue de dégringoler alors qu’il faisait partie des bons élèves dans les années 2000. Je me permets aussi d’ouvrir cette petite parenthèse, puisqu’on en parle pas souvent, quand sur les lieux de reportage on rencontre souvent un groupe de confrères appelés « débarqueurs » qui s’illustrent régulièrement dans des actes peu honorables, il n’ y a pas de quoi être fière. De bons journalistes il y en a certes au Bénin, mais il y a aussi des productions, des prestations de manière globale, qui laissent à désirer.

Pour moi liberté rime avec autonomie, indépendance financière. Au-delà du problème de formation, celui de l’indépendance financière est crucial. La précarité ambiante qui prévaut dans notre milieu le fragilise. En dehors de quelques rares organes, dans le secteur privé, selon le régime en place, on change de camp et on se repositionne comme les acteurs politiques. (…) A qui la faute ? Je pense qu’on est presque tous fautifs avec un environnement qui n’est pas d’une grande aide. Il faut savoir marcher sur des œufs ! (…) Concernant les solutions, d’aucuns évoquent le regroupement des organes de presse pour former de grands groupes de presse. J’ajouterai qu’il serait également intéressant d’avoir des sources de financement ayant moins d’emprise sur la production des organes. C’est par exemple le cas des organisations internationales à but non lucratif qui s’investissent dans le financement du droit à l’information. La sempiternelle question de la formation du journaliste reste aussi d’actualité ».

 

Propos recueillis par J.Gbèdo

Max Gaspard Adjamossi, Président du Réseau des journalistes accrédités au Parlement (Rejap)

« …Il existe des tentatives de remise en cause de cette liberté »

« La presse béninoise est mon avis  libre sur le plan théorique car les hommes des médias ont, à priori, la liberté d’aborder le sujet de leur choix dans les productions et dans leur médias. Mais il existe des pesanteurs et autres goulots d’étranglement qui ne permettent pas la pleine jouissance de cette liberté. De plus, il existe  des tentatives de remise en cause de cette liberté. (…) Les difficultés que rencontre la presse béninoise sont aussi bien le fait des journalistes eux-mêmes que du gouvernement et de la société. Les journalistes, parce qu’ils ne prennent pas pleinement la mesure de leur responsabilité et aussi parce qu’il y a beaucoup de brebis galeuses dans leur rang. Le gouvernement, parce que les conditions idéales ne sont réunies pour le plein exercice de cette liberté, et l’environnement défavorable. (…) Il faudra agir sur plusieurs leviers. Dans un premier temps, œuvrer à l’avènement d’entreprise de presse solide, indépendante et économiquement viable. Revoir les conditions d’accès à la profession et améliorer les conditions de vie et d’exercice des acteurs des médias,  revoir la législation dans le sens d’une plus grande protection des journalistes et des autres professionnels des médias ».

 

Propos recueillis par Kola PAQUI

Flore Nobimè, Journal L’Evénement Précis

« La presse est un contre-pouvoir et non un appendice de l’Exécutif »

« Le métier devient risqué, surtout avec le code du numérique qui est une épée de Damoclès au-dessus de la tête du journaliste. Ceux qui s’y sont frottés n’en ont pas encore fini avec les problèmes. Je ne pense pas qu’un journaliste puisse être fier de travailler dans ces conditions, ni de voir son pays marcher à reculons, depuis quelques années en matière de liberté de la presse. Il n’y a qu’à voir la dégringolade du Bénin cette année dans le classement de Reporters sans frontières. (…) Je pense que la faute est partagée par le gouvernement et la presse qui entretiennent des relations incestueuses. Il revient aux acteurs des médias de faire un travail sur eux-mêmes. On ne peut pas exercer un métier en piétinant les principes élémentaires qui le régissent. Aujourd’hui on a une presse qui, dans sa quasi-totalité, est élogieuse quand elle rapporte les actes du gouvernement. La presse est un contre-pouvoir et non un appendice de l’Exécutif. Il faut que nous nous demandions franchement pourquoi et comment nous en sommes arrivés là. C’est à cette condition seulement, qu’on pourra réfléchir sur les leviers sur lesquels agir pour redorer le blason de ce qui reste, malgré tout, du plus beau métier du monde, même si le journaliste béninois est blasé et malheureux ».

 

Propos recueillis par A. Badarou

Moïse Dossoumou, Journaliste au Groupe de presse Fraternité

« … aux journalistes eux-mêmes de prendre leur métier au sérieux… »

« (…) C’est vrai que les choses se sont un peu dégradées ces dernières années. Car, quand on remonte un peu dans le passé il y a 10 ans, la liberté que les journalistes avaient d’aborder certains sujets, n’est plus vraiment ça aujourd’hui. Certes il y en a toujours qui font leur métier. Quand ils choisissent de rester attachés à l’éthique, à la déontologie et au professionnalisme, ils y parviennent mais ce n’est pas sans difficultés. Le drame est que le plus grand nombre de nos confrères ont plutôt opté pour autre chose qui n’est pas du journalisme. Dans ces conditions, je pense que chacun fait son choix, chacun à ses motivations et chacun sait pourquoi il est venu dans le journalisme, pourquoi il a choisi ce métier. Donc le choix est personnel et ça se ressent à travers les productions et les prises de positions de chacun. (…) la faute incombe aux journalismes eux-mêmes. Ceci, parce que quand on prend un peu les relations incestueuses entre la presse et la politique, cette dernière n’aime la presse que lorsqu’elle fait ses éloges. C’est vrai que si la presse se met à critiquer, les politiques prennent leur distance ou bien commencent par chercher des voix de contournement. Et comme je l’ai dit tantôt, il appartient aux journalistes eux-mêmes de prendre leur métier au sérieux, de savoir ce qu’ils y font, ce qu’est la presse, pourquoi ils ont opté pour ce métier et comment ils veulent y faire carrière. S’il y a une pierre à jeter à quelqu’un, c’est bien aux journalistes. Les politiques et tout le reste, chaque lobby cherchera peut-être à caporaliser la presse. Mais il appartient aux journalistes eux-mêmes de faire front, de faire barrière justement à ces tentatives-là et de montrer que ce qui compte pour eux, c’est le professionnalisme. Donc si aujourd’hui on se plaint de l’état de la liberté qui a reculé, pour moi la faute incombe absolument aux journalistes. Tout le reste, qu’ils soient politiques, économiques et autres, ils chercheront toujours à caporaliser la presse. (…) il faut toujours insister sur le professionnalisme, les règles du métier. D’un autre côté pour ce qui est des patrons de presse, il faut qu’un gros effort soit fait pour l’amélioration des conditions de vie et de travail des  journalistes. Parce que quoi qu’on dise, il faut quand même un minimum pour l’appropriation des vertus. Lorsque le minimum fait défaut, c’est normal que le journaliste se laisse aller à tous les vents. Car après tout, on vit, on travaille pour avoir des revenus, prendre soin de sa famille et de soi-même. »

 

Propos recueillis par J.Gbèdo

Gaston YAMARO, Journaliste et Directeur de Radio Deeman à Parakou

« …réexaminer rapidement le Code du numérique »

« Je crois que personne n’est vraiment fier de l’état dans lequel se trouve la presse de notre pays. Même pas les gouvernants. En tout cas je le présume en observant comment il amplifie bien les classements internationaux qui vont en faveur du Bénin dans d’autres domaines. Donc globalement, je crois qu’aucun Béninois, même pas ceux qui soutiennent très fort le gouvernement, n’est fier de ce qui se passe. Marcher à reculons n’a jamais construit une bonne histoire. Le monde n’aurait-il pas été vite sauvé de la Covid19 si seulement la Chine n’avait pas muselé les premiers médecins et activistes qui tentaient de tirer la sonnette d’alarme ! Créer et alimenter le sentiment de peur de s’exprimer nous pousse droit vers la pensée unique, qui malheureusement n’est jamais omnisciente. L’histoire est éloquente en la matière. (…) la faute est à tout le monde. Non, disons-le clairement. Quand un secteur marche et qu’on applaudit de partout, c’est le gouvernement qu’on apprécie et lui-même ne se fait pas prier pour le vanter sur tous les toits. Ce que cela signifie est que là où les choses reculent, c’est parce que le Gouvernement en décide ainsi. C’est lui qui a le pouvoir des armes, de la loi et de l’économie. Il a la baguette qui n’a même pas besoin de magie ici. Il suffit juste de décider par exemple de sortir Ignace Sossou de prison, et notre courbe va remonter auprès de Reporters Sans Frontières ! Il suffit de revoir le code du numérique et l’harmoniser avec le principe de dépénalisation du délit de presse dans le Code de l’information et tout de suite, l’image du pays se restaure.  Après, on peut parler des journalistes. J’écarte maintenant l’argument du manque de formation qu’on évoque souvent. Les vrais complices de l’embrigadement de la presse ne sont pas les « petits » journalistes débutants qui n’ont aucun pouvoir éditorial dans leurs organes ! Les vrais complices de prédateurs de la presse, ce sont les patrons de presse, ceux qu’on aurait dû considérer comme les pionniers mais qui ont dévié de la trajectoire parce qu’ils se sont donné un train de vie énorme. Ils sont obligés d’être à la fois conseillers à la communication et propriétaire de journaux. La résultante est que nous avons de la communication en lieu et place de l’information. Et c’est ça les titres siamois avec les mêmes fautes dans les manchettes. Et ça ne date pas de ce régime. Et qui voyez-vous dans la communication institutionnelle d’un régime à un autre ! Les mêmes noms. Les mêmes qui accumulent de l’argent sans pouvoir payer régulièrement à leurs employés journalistes le « salaire minable » qu’ils ont eux-mêmes inscrit dans la convention collective applicable au personnel des médias. Du coup aujourd’hui au Bénin, tout journaliste pense que son sort final, le sommet de sa carrière sera de finir chargé de communication d’une structure. C’est assez minable. Finalement, on assiste à de l’autocensure. Souvent, dans les médias, publics comme privés, on peut voir que le zèle qu’on y observe n’a souvent pas été demandé par le gouvernement qui ne sait même pas que quelque chose de tel se fait!  (…) J’ai toujours pensé et soutenu qu’il faut commencer par interdire aux hommes politiques la possibilité d’être des propriétaires d’organes de presse. En tout cas au moins dans la forme. Et les développements malheureux et regrettables de Soleil FM me donnent raison. Je continue de croire que Soleil FM n’aurait pas connu ce sort s’il n’appartenait pas à une personnalité politique. Ensuite, il faut relâcher les journalistes emprisonnés dans l’exercice de leur métier, que ce soit sur les médias traditionnels ou sur les nouveaux médias puis réexaminer rapidement le Code du numérique pour en extraire la pénalisation du délit de presse. Ce n’est pas normal que dans un même pays, deux lois soient contradictoires. Le Code de l’information dépénalise le délit de presse alors que le Code du numérique le pénalise. On nous dit que sur les médias sociaux on ne sait pas qui est journaliste et qui ne l’est pas. Ce n’est pas juste. Le code de l’information définit clairement les conditions pour être reconnu comme journaliste : c’est la détention de la carte de presse. C’est vrai que pour ce qui concerne la presse en ligne, on attend toujours la régularisation par la Haac. (…) On pourra après discuter des modèles économiques à mettre en place, mais déjà il faut que le ministère du travail et ses structures compétentes interpellent les patrons de presse qui ne paient même pas le Smig à leurs journalistes. Que la Cnss tape du poing sur la table contre les patrons qui ne déclarent pas leurs employés. Ainsi se fera une sélection naturelle de ceux qui peuvent vraiment créer et tenir un média, pas seulement parce qu’ils sont chargés de communication de structures ou parce qu’ils y ont des amis. Mais je persiste en disant que le gouvernement a les moyens de faire changer les choses. C’est lui qui a les prérogatives et le pouvoir de définir les orientations stratégiques du pays. Il le peut aussi pour une meilleure image du Bénin. »

 

 

Propos recueillis par A. HOUNDJO

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