Luanda leaks: Les ramifications internationales du clan dos Santos

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Le 17 mars, l’avocat portugais d’Isabel dos Santos, fille de l’ex-président angolais José Eduardo dos Santos, « lâchait » sa cliente. Cette démission ne doit rien au hasard. Elle fait suite à la décision du « super juge » du Portugal de saisir la totalité des participations d’Isabel dans ses entreprises et propriétés portugaises. En claquant la porte, Maitre João Carlos Silva envoie un symbole fort. : la fille ainée du clan de l’ex-président est désormais seule face aux accusations dont elle fait l’objet. Pourtant, si elle polarise les critiques, Isabel n’aurait pas agi seul et aurait pu bénéficier du soutien du cercle du pouvoir.

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Gloire et déboires de la dynastie dos Santos

Considéré par Forbes comme le Chef d’Etat le plus riche d’Afrique en 2014, le président du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), José Eduardo dos Santos, prend le pouvoir en 1979 pour ne le lâcher que 38 ans plus tard, en 2017. S’il n’est pas accusé directement de corruption, il lui est souvent attribué d’avoir confié des secteurs clés à des proches et des membres de sa famille : direction des banques, des médias, des télécoms et, bien sûr, du secteur pétrolier, manne financière du pays.

Lorsqu’il quitte le pouvoir, en 2017, au profit de son ministre de la Défense, Joao Lourenço, l’Angola pointe à la 167ème place du classement de Transparency International sur la corruption. Riche de son pétrole mais gangréné par sa mauvaise gouvernance selon le nouvel homme fort, le pays est exsangue. Soucieux de ne pas laisser perdurer le même système, Joao Lourenço lance, dès sa prise de fonctions, un vaste programme de lutte anti-corruption. Objectif, comme il l’affiche dès son premier discours devant les parlementaires, en octobre 2017 : « récupérer les ressources dispersées dans le monde entier » avec dans son viseur le clan Dos Santos.

Des poursuites sont ainsi engagées contre le fils de l’ex-président, José Filomeno, pour détournement et blanchiment d’argent lié au fonds souverain angolais qu’il dirigeait. José Filomeno comparaissait le 9 décembre 2019 devant un tribunal de Luanda, la capitale de l’Angola, pour tenter de justifier un virement de 500 millions de dollars effectué, avec la complicité de l’ex-gouverneur de la banque centrale angolaise, vers le compte londonien d’une agence de crédit.

Mais c’est surtout Isabel qui retient toute l’attention de l’administration Lourenço. Également poursuivie pour détournement de fonds publics, l’ex-patronne du groupe d’État pétrolier et gazier Sonangol, qui nie tout acte de corruption dans la constitution et la gestion de sa fortune qui se présente comme une entrepreneure africaine victime de préjugés, a vu ses avoirs gelés en Angola et, donc, désormais aussi au Portugal. La justice angolaise lui réclame 1,1 milliard de dollars. Pour étayer son réquisitoire, le parquet angolais peut compter sur un épais corpus : un dossier de quelque 715 000 documents, épluché par 36 médias internationaux – la BBC, le New York Times, Le Monde entre autres –, ficelé par un lanceur d’alerte portugais, Rui Pinto, déjà à l’origine des « Football Leaks » quelques années plus tôt.

Précieux, ces documents indiquent selon certaines sources qu’Isabel dos Santos, afin de dissimuler près d’un milliard de dollars aux autorités fiscales, aurait bénéficié de l’aide de sociétés financières et de gestion européenne : « Des sociétés européennes, portugaises pour nombre d’entre elles, auraient ont largement contribué au système mis en place par Isabel dos Santos, explique Jon Schubert, professeur à l’université Brunel de Londres, cité par l’hebdomadaire français Le Point. Dans les années 2000, à une époque où les finances du Portugal étaient dans le rouge, il était bien commode de ne pas regarder de trop près ce qui se tramait depuis l’Angola. Cela coïncidait avec un boom économique sans précédent en Angola. Les hydrocarbures, la construction, les télécommunications…, le pays prospérait dans de nombreux domaines. Tout le monde, y compris à l’étranger, voulait sa part du gâteau »

Les ramifications européennes du système dos Santos

 

La femme la plus riche d’Afrique n’a, en effet, pas été la seule à profiter de la fièvre économique qui s’empare alors de l’Angola pour s’enrichir. Alors que son père était encore au pouvoir, nombreuses ont été les sociétés européennes peu scrupuleuses à tirer profit de cet eldorado : cabinets d’audit, d’avocats ou sociétés de conseil. Le nom des « Big Four », les quatre plus grands cabinets comptables du monde (Deloitte, Ernst & Young, KPMG et PwC) apparaissent  à plusieurs reprises dans les « Luanda leaks ».

Ces prestigieuses institutions internationales ne sont pourtant pas, loin s’en faut, les seules à s’être ruées sur le marché angolais. Les noms d’hommes d’affaires, ayant grenouillé à cette époque dans les milieux d’affaires de Luanda, émergent également. Ainsi de celui de Vincent Miclet, homme d’affaires né au Tchad, s’étant essayé au commerce de poisson, de riz, d’huile ou encore de tomate en Afrique de l’Ouest, avant de faire fortune en Angola, dans l’or noir. Par l’intermédiaire de Marc Francelet, ancien journaliste reconverti dans les affaires, bien introduit en Angola, Vincent Miclet s’y est rapproché du général Manuel Hélder Vieira Dias, alias « Kopelipa », jouissant d’un accès direct au président José Eduardo. Miclet est aujourd’hui poursuivi à Luanda par son ancien partenaire en affaires, qui l’accuse d’avoir détourné ses commissions. Montant estimé du préjudice : 400 millions de dollars. Si la justice ne l’a pas encore interrogé dans le cadre du vaste plan de lutte anti-corruption lancé par le président Joao Lourenço, Vincent Miclet est néanmoins persona non grata à Luanda.

Marc Francelet aurait également incité un autre de ses amis à faire des affaires en Angola, un certain Yves Bouvier, marchand d’art suisse poursuivi aux quatre coins du globe par un ancien client russe pour surfacturation d’œuvres d’art (à hauteur de centaines de millions d’euros). Sur les conseils de Francelet, Yves Bouvier aurait investi « près de 10 millions dans deux projets concernant la santé et l’agroalimentaire ». Par ailleurs, Brave Ventures, une des sociétés d’Yves Bouvier, aurait semble t’ il ,reçu 240 000 euros de la part du président Dos Santos. Si ces projets tournent court, Yves Bouvier a d’autres cordes à son arc. Il fait ainsi visiter le port-franc de Singapour, vaste zone-grise destinée à stocker œuvres d’art, diamants et grands crus à l’abri du fisc, qu’il détient parmi d’autres dans le monde, à des ministres angolais. S’agissait il, d’apporter sa contribution à la vaste entreprise de détournement de fonds de la famille de l’ex-président ? L’avenir le dira peut-être. Une chose, en tout cas, est certaine : l’ère dos Santos, caractérisée par une permissivité toute particulière à l’égard des affairistes, est bel et bien révolue.

 

Collaboration, Jean Luc Poncet

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