Bilan économique de Talon en 4 ans de pouvoir: « 7,6% : (…) une croissance qui n’est pas bien redistribuée », selon le prof Hlonkou

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La quatrième année de Patrice Talon (photo) au pouvoir, c’était hier, lundi 6 avril 2020. Pour un exercice bilan de la gouvernance sur le plan économique, le Professeur Albert Hlonkou, Agrégé des Sciences économiques, était l’invité de la chaîne privée de télévision, Canal 3 Bénin. L’universitaire a souligné les progrès réalisés par le Bénin et salués par des institutions internationales. Cependant, selon lui, la richesse est mal redistribuée. Certaines options du gouvernement en termes d’investissement public posent aussi problème, a-t-il relevé avant de suggérer qu’il y ait diversification du secteur privé, surtout des Pme locales. Lire le verbatim de son intervention.

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Prof Hlonkou : On peut dire que les comptes publics ont été assainis, parce que ceux qui ont la crédibilité dans ce domaine pour apprécier, comme les institutions de notation standard and Poor, le passage du FMI, de la Banque mondiale, ils ont dit que ça se passe bien. Donc on peut dire que les comptes publics ont été assainis. Maintenant, on peut sauter sur la croissance pour dire que pendant ce mandat, on a quand-même une croissance accélérée. Je suis sidéré aussi parce que dans le Pag (Programme d’actions du gouvernement), on a prévu des taux de  croissance, mais pratiquement on les a obtenus. Ce qui est vraiment très intéressant. En 2016, on avait prévu 5% et on a obtenu 4% ;  en 2017, on a prévu 6%, on a obtenu 5,8% ;  en 2018, on a prévu 7%, on a obtenu 6,9% ; en 2019, on a prévu 7%, maintenant on dit 7,6%, peut-être ce sera revu. Donc ce qu’on a prévu, on l’a obtenu. Et J’ai essayé de faire un exercice aussi en me disant, quand on prend depuis 1990, quel est le gouvernement qui a eu plus de performance en termes de croissance ? Et c’est le gouvernement actuel. Parce que, quand vous voyez le président Soglo par exemple, entre 1991 et 1995, a eu une croissance globale du Pib sur la période de 23%. Kérékou premier mandat, 28% ; deuxième mandat, 21%. Yayi, premier mandat, ça fait 21% ; deuxième mandat, 26% sur les cinq ans. Mais quand vous voyez le gouvernement actuel, sur les quatre ans, ils ont déjà eu 27%. Et si la croissance  se maintient, je crois en 2021, ils auront 30- 32%. Ce qui veut dire qu’au plan de la croissance économique,  le gouvernement a  réalisé une bonne performance. Maintenant, on va parler de la redistribution. La redistribution, c’est quoi ? Quand on construit une infrastructure par exemple, on redistribue en même temps un revenu, parce qu’il y a des gens qui prennent des salaires, il y a des gens qui ont des profits, un certain nombre de choses ; donc il n’y a pas un temps de semailles en tant que tel et un temps de moisson après. C’est quand on progresse au fur et à mesure, qu’on a ça. Or, ici il faut voir la redistribution à deux niveaux. Il y a la redistribution horizontale : est-ce que les régions du pays sont équilibrées au niveau de la redistribution ? Est-ce que les secteurs professionnels sont équilibrés au niveau de la redistribution  du Pib ? C’est là où on peut commencer par avoir des problèmes….

À votre avis, est-ce le cas en ce moment ? Y a-t-il de la redistribution ?

Pour moi, il y a une certaine concentration autour de Cotonou. Et quand je dis autour de Cotonou, je veux parler du Grand-Nokoué etc, et puis il y a certaines choses qu’on pouvait faire autrement.  Par exemple les quartiers huppés qu’on peut asphalter. Le mécanisme qu’on utilise pour les asphalter ce n’est pas bien parce que c’est  une mauvaise redistribution des ressources en quelque sorte. Parce que, quand l’État emprunte au niveau des banques pour pouvoir financer ces genres  de choses dans des secteurs où les gens ont peut-être les moyens de le faire par eux-mêmes, ce n’est pas intéressant.

Est-ce que cela ne fera pas que la vitrine du pays soit attrayante et que Cotonou soit belle ?

Je suis parfaitement d’accord. Mais ce que je suis en train de dire, il y a certains quartiers, on peut inventer des mécanismes et ils peuvent arriver à financer eux-mêmes. Parce que, quand vous asphaltez une zone par exemple et que la zone devient attrayante,  cela va se capitaliser dans la valeur du foncier. Maintenant, qui sont ceux qui bénéficient de ça ? Ce sont les riverains, et s’ils veulent vendre, ils vont vendre. Or parfois, l’impôt foncier ne suit pas. Donc, on pouvait trouver d’autres mécanismes pour le faire. Alors qu’il y a d’autres secteurs, par exemple, celui  de l’éducation, vous voyez, l’Université, ça n’a pas beaucoup évolué sous le président actuel. Alors qu’on a diminué le nombre d’Universités,  normalement les quatre Universités publiques que nous avons maintenant devraient se développer. Quand on prend de l’argent à la banque pour pouvoir asphalter Cotonou par exemple, c’est nécessairement au détriment de quelque chose. Et c’est peut être au détriment de l’éducation, de la santé. Et dans ce cas, la redistribution verticale, c’est-à-dire, quand vous investissez dans l’éducation et dans la santé, c’est pour les générations futures. Et là vous rentrez dans l’endettement, parce que, quand on s’endette pour réaliser des choses pour la génération actuelle et que ceux qui vont payer, c’est la génération future, et que ceux-là ne sont pas formés pour cela, il y aura un problème de durabilité.

La redistribution, ce n’est pas seulement à l’aune de l’asphaltage qu’il faut la relever ? Il y a beaucoup d’autres secteurs, l’énergie, l’eau…

C’est un exemple que j’ai pris …. Au plan de l’énergie, je ne peux pas trop en vouloir au gouvernement, je peux dire même qu’ils ont fait beaucoup d’efforts. Le problème de l’énergie c’est quoi ? On peut rendre l’énergie disponible en termes de quantité, mais il faut maintenant l’accès. Et les méthodes qu’on utilise  généralement, ça fait que le coût de l’énergie est trop élevé. Donc l’énergie peut être disponible, mais certains peuvent ne pas en avoir parce que c’est cher. Peut-être que maintenant on va commencer par  travailler sur ça. Dans le mix énergétique notamment sur les énergies renouvelables, etc. on va essayer  de promouvoir l’énergie hors-réseau qui va peut-être revenir moins cher pour certains acteurs. Sinon à l’étape actuelle, on n’a pas le délestage, c’est un bon résultat, mais en même temps, l’accès économique à l’énergie c’est un gros problème.

Un autre critère, c’est l’endettement. Le gouvernement a dû activement travailler sur le marché financer pour réaliser certaines actions.

Oui tout se suit, comme je l’ai dit, l’assainissement les comptes publics etc, ça fait la crédibilité de l’État, donc on peut s’endetter.

J’ai essayé de voir les statistiques  de la dette, je suis allé sur le site de la Caisse autonome d’amortissement, j’ai vu ce qui s’est passé entre septembre 2017 et septembre 2019, sur deux ans. L’État s’est endetté à 15% par an c’est-à-dire chaque année la dette croît de 15%, sur ces deux années. Ça par exemple, c’est une grande croissance. Maintenant il faut voir le taux de croissance qu’on a, ce qui veut dire que par rapport au Pib (Produit intérieur brut), ça croît. Heureusement, on a eu le rebasage, ça fait que ça a tout ramené vers le bas. Mais cela ne veut pas dire que nous ne nous endettons pas. Maintenant si nous nous endettons, il faut que  ça soit dans les secteurs vraiment productifs, pour que le service de la dette ne pèse pas trop sur nous. Si on continue d’avoir cette croissance et on s’endette à des taux de 15% par an, ça peut énormément poser problème.

-Malgré ça le Bénin reste tout de même l’un des pays les moins endettés de l’espace Uemoa !

-Oui c’est ce que je dis. Il y a deux ans, on était dans l’ordre de 54 à 55%, maintenant on a dit 40%, pourquoi ? A cause du rebasage, c’est-à-dire qu’on a changé la base. Il y a un aspect mathématique qui s’est ajouté, donc, c’est ça qu’il faut voir aussi.

-Vous avez parlé du partenariat public-privé

-Le partenariat public-privé, c’est quelque chose ce que j’ai beaucoup aimé, parce que quand vous lisez le Pag, le gouvernement dit, je veux financer les projets avec les fonds publics, à raison de 39% et le partenariat-privé 61%. Ce qui est intéressant dans ce jeu, c’est que le partenariat public-privé, c’est de traiter avec le privé et le privé  ne va intervenir que si c’est rentable. Si un processus comme ça n’était pas mis en œuvre, on aurait déjà lancé l’aéroport de Glo-Djigbé, on aurait déjà lancé un certain nombre de choses. Mais le fait de mettre ça dans ce créneau là, ça fait que le gouvernement ne peut pas aller lancer ces genres de projets. Donc sur ce plan, c’est extrêmement intéressant. Mais ce qu’il faut voir à ce niveau, c’est qu’il  ne faut pas mettre tout dans le partenariat public-privé non plus. Parce que, si l’État emprunte au niveau des banques primaires, par exemple, finance un certain nombre de projets, ça ce n’est le partenariat public-privé, parce que le partenariat public-privé, ça peut être l’affermage, ça peut être la concession les deux acteurs sont ensemble et dégagent des profits qui se partagent. Mais dans ce cas, précis, ce n’est pas ça. Cela montre que notre secteur privé n’est pas suffisamment attrayant, pour que les acteurs acceptent de venir faire le partenariat avec l’État. Parce que le ministre d’État a dit que pour les fonds publics, on a mobilisé à près  de 150%, alors qu’au niveau du partenariat public-privé ça traîne. Ce qui veut dire qu’il y a problème à ce niveau.

-C’est pour cela que vous souhaitez qu’il faut aller à la construction du secteur privé ?

-Quand vous voyez un pays émergent, il y a la place financière, il y a un certain nombre de choses, on a l’impression que le secteur privé est concentré dans certaines mains.  Et ce que le gouvernement actuel devait faire, c’est de rassurer le secteur privé et de construire un certain nombre de champions. Moi je suis sidéré par ce qui s’est passé au Nigeria, quand on a dit qu’on veut lutter contre la Covid-19. Vous voyez ce qui s’est passé ? Il y a les grands hommes d’affaires qui ont  déboursé des milliards sans problème. Mais c’est notre histoire,  c’est-à-dire, bon….on a choisi un homme d’affaires, qu’on a amené au pouvoir ; c’est nous-mêmes qui l’avons choisi à 65% avec tous les bonheurs et tous les malheurs, donc on ne peut pas refuser. Mais je crois que pour vraiment être porté en triomphe et pour grandir, il faut que le secteur privé soit assez diversifié et que les gens qui ne sont pas nécessairement du même bord puissent s’épanouir, faire en sorte que ça marche. Ce qui montre que ça pose effectivement  de problème. J’ai vu le prix  de l’acajou ou le prix du coton sur le marché international, ça pose de problème. Même si vous vous accaparez tout, à des moments donnés, si vous avez des chocs,  ça va peser sur vous. Et si ça pèse sur vous seul, ça ne marche pas. Je crois que c’est là où il faut vraiment diversifier le secteur privé.

-Vous avez souligné tout à l’heure un bilan assez élogieux du gouvernement, notamment dans le domaine de l’assainissement des comptes, la croissance économique, l’évolution du Pib, vous avez même fait un point des différents régimes qui se sont succédé à la tête de notre pays,  mais je ne vous ai pas vu l’associer au panier de la ménagère. Il est difficile pour le citoyen d’évoquer la croissance économique sans parler du panier de la ménagère.

– C’est là où je parlais  de la redistribution, pour dire le cas des moissons… quand le président a dit serrer les ceintures puis après…pour  nous les économistes, ce n’est pas vrai, parce qu’au fur et à mesure que la croissance se réalise, il faut qu’on sente ça. On a un taux de croissance de 7,6%, une manière de dire que c’est une croissance qui n’est pas bien redistribuée. On a une croissance de 5,2% en 2019, avec la fermeture de la frontière du Nigeria, cela veut dire que ce sont les investissements publics qui ont donné ce taux de croissance. Et ces investissements publics, ça distribue  de revenus à ceux qui sont dans  les infrastructures etc. Maintenant, si ceux qui font ces infrastructures, ce ne sont pas les Pme locales. Par exemple on recrute certaines structures de maîtrise d’œuvre locale qui essaient de redistribuer au niveau des Pme, si ce n’est pas ça et que c’est des structures extérieures, ça va permettre d’obtenir des résultats rapidement pour le gouvernement, mais ça ne permet pas de promouvoir le secteur privé local et d’assurer la redistribution du revenu. Et c’est là où il faut voir le problème.

-A votre avis, à quoi Patrice Talon doit-il s’atteler pendant les 12 mois à venir, à la tête de notre pays, sur le plan économique ?

-Moi je pense qu’au niveau des réformes, il doit les évaluer à l’aune de leurs impacts sur le secteur social. Et pour cela, moi je suggère qu’il y ait un suivi social des réformes, c’est-à-dire, évaluer les secteurs pauvres qui en seront impactés et essayer d’imaginer des compensations pour que ces secteurs n’aient pas trop de problèmes.

 

Transcription Thomas AZANMASSO

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