Opinion Libre : Vers une généralisation de la violence électorale en Afrique ?

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Au 21eme siècle, les élections sont sans conteste consacrées comme système par excellence de dévolution du pouvoir.  Dans un système de représentation où le peuple véritable détenteur du pouvoir, décide de la confier à des acteurs politiques pour une durée déterminée, l’élection aurait pu être considérée comme une “simple formalité“. Toutefois, les enjeux sont tels que les processus électoraux sur le Continent sont de plus en plus accompagnés de vives tensions débouchant parfois sur des crises voire des conflits ouverts.

 

Ainsi, les principales crises ou conflits que le Continent a connu ces dernières décennies sont en majorité liées à des élections mal gérées. L’élection en fait vient exacerber des tensions existantes souvent latentes. Elle serait plus un élément déclencheur face à des causes profondes historiques, culturelles, sociologiques, structurelles, institutionnelles, etc. C’est ainsi que les processus électoraux sont de plus en plus émaillés de violences. Nous faisons non seulement face à une escalade mais aussi à une banalisation des violences électorales.

 

La violence électorale cherche   à « influencer la conduite des électeurs, des candidats ou à travestir les résultats des élections. Pour ce faire, elle tente de retarder, d’empêcher le vote ou la compilation des suffrages, pour des résultats qui ne reflètent pas la vérité des urnes[1] ».  Elle peut être verbale, psychologique, physique, etc. Elle peut être à l’endroit des citoyens, des acteurs politiques, des organes en charge de la gestion des élections (OGE), des observateurs nationaux et internationaux, de la société civile, des médias nationaux et internationaux, des forces de défenses et de sécurité, etc. La violence peut malheureusement être perpétrée par chacun des acteurs précités. La violence verbale est souvent le premier stade de la violence électorale.  La violence verbale est insidieuse et connait une véritable escalade au fur et mesure que le scrutin se rapproche. Discours fortement régionalistes, identitaires, xénophobes ou incitation à la haine en sont entre autres des manifestations par divers canaux tels que: les meetings, médias, réseaux sociaux.  Il en découle une extrême tension, suspicion et crise de confiance entre toutes les parties prenantes notamment entre les acteurs politiques et les citoyens. Lors de l’élection présidentielle de 2005 au Burundi, les partisans d’un camp ont traités de “cafards“ ceux du camp opposé[2]. Insulte pouvant sembler banale a priori mais qui représente une véritable charge dans la mesure où, elle renvoie au génocide rwandais ou les `cafards“ devaient être exterminés. Un devoir de mémoire collectif s’impose face à de telles expressions afin qu’elles soient bannies a jamais.

 

La violence psychologique se manifeste également diversement.  Ainsi, la Commission électorale du Nigeria[3] a admis que lors de l’élection présidentielle de Février 2019, que pour diverses raisons son personnel a été harcelé, menacé et intimidé dans l’exercice de ses fonctions.  Divers rapports montrent qu’il en a été de même pour les électeurs.  En 2019, l’ex Président Boni Yayi suite aux législatives, a été contraint à une résidence surveillée sans possibilité de visites de ses proches.

 

Les diverses suppressions de libertés pourraient aussi être considérées comme des violences. Ainsi, la suppression de l’internet ; des lignes de communication a des moments clé du scrutin; l’interdiction de manifestations; la désinformation volontaire à travers des fake news ; la manipulation des réseaux sociaux pour nuire à un camp ou déstabiliser le processus sont des violences de plus en plus constatées.

 

La violence physique quant à elle est de plus en plus répandue à travers le Continent.

 

Le Sénégal, “exemple“ de démocratie n’a pas échappé à la violence lors de la présidentielle 2019. Ainsi, il a été noté en guise de violences physiques et matérielles à travers le pays des cas de : « incendies de pneus ; destruction de biens publics ou privés ; usage de gaz lacrymogène ;  affrontement ou tentative d’affrontement ; blessés ; au moins deux morts d’hommes ; etc[4] ». Autre modèle de démocratie, le Benin a connu le même type de violences électorales avec pour la première fois de son histoire démocratique des morts d’Hommes. Selon le rapport de SBM intelligence, l’élection présidentielle 2019 du Nigeria aurait fait au total près de six cent vingt-six (626) mort à compter de 2018, début officieux de la ‘campagne’ électorale. Il y aurait eu une douzaine de morts le jour du scrutin[5]  . Alors qu’un civil a perdu la vie suite à des tirs indistincts dans la masse par un militaire, les civils se sont vengés en tuant six (6) soldats. En outre, près de trente-neuf (39) personnes seraient mortes aux lendemains du scrutin avec près de cent- vingt-huit (128) arrestations[6].

 

À la fin du processus, la Commission électorale a déclaré sans entrer dans les détails que son personnel a été victime d’agressions, d’enlèvement et de viol.

 

Il est important de noter que la violence électorale touche malheureusement indistinctement toutes les régions du Continent.

 

En Mai 2018, lors des élections municipales en Tunisie, les permanences électorales ont été attaqués ou incendiés, les affiches électorales déchirées, les actes d’intimidation et de violences multipliés jusqu’au décès des militants des partis concurrents. Déjà en octobre 2014, six personnes, dont cinq femmes, ont été tuées lors de cette opération des forces de police dans une maison située dans les faubourgs de Tunis à deux jours des élections législatives. ne fusillade s’était produite et un policier avait été tué.[7]

 

 L’élection générale d’octobre 2019 a été la plus violente connue par le Mozambique. La campagne électorale s’est déroulée dans un climat tendu avec des cas d’agressions physique de membres de partis politiques et de partisans ; de maisons incendiées ainsi que le décès d’un activiste de renom une semaine avant le vote causé par des forces de l’ordre[8].

 

Les élections donnent par ailleurs de plus en plus lieu à des violences spécifiques à l’endroit des femmes entre autres difficiles à documenter. Ainsi, en 2011, lors de l’élection présidentielle en Egypte[9], les femmes étaient menacées de divorce en cas de vote non conforme aux instructions de leurs époux. En 2010 en Sierra Leone, les femmes candidates, leurs époux et supporteurs étaient menacés. En 2009[10], en Guinée, près de cent cinquante (150) femmes auraient été violées dans un stade par des forces de l’ordre dans le cadre d’une manifestation pour la sauvegarde de la démocratie.  Au Kenya[11], des femmes candidates ont été victimes de coups et blessures, kidnappings et de menaces de mort.  Elles ont par ailleurs ajouté que les femmes pour se protéger devaient porter des couteaux et plusieurs sous-vêtements pour se défendre et avoir suffisamment de temps pour appeler à l’aide lors d’agressions sexuelles.

 

Et pourtant, à chaque élection des dispositions sont prises aux niveaux national et international pour prévenir les violences.  Ainsi, dans le pays organisateur, un plan de sécurisation est souvent mis en place. Dans certains pays, des forces conjointes ‘spéciales’ et spécifiques aux élections sont formées et déployées. En dehors du côté sécuritaire, les Etats renforcent des actions d’éducation civique et de communication pour prévenir les violences électorales par la sensibilisation. La société civile nationale même si parfois dans une certaine ‘cacophonie, désunion et compétition’ déploie des systèmes de plus en plus sophistiqués de monitoring des élections et de prévention des violences. Le modèle de `Election Situation Room`   est doté d’un dispositif pouvant déterminer à la minute près les incidents qui surviennent avec un dispositif de réponse immédiate par les autorités compétentes ou des leaders d’opinion. Aux niveaux régional, continental voire international des dispositions sont prises pour accompagner les pays ayant des élections.  Ainsi, les organisations telles la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Union africaine (UA) pour assister les pays déploient des Missions d’assistance pré-électorale ; d’observation électorale à court et long termes ; ou d’assistance technique. Il en est de même de la communauté internationale à travers notamment le PNUD et l’UE octroie souvent une assistance technique et financière. L’OIF est de plus en plus spécialisée dans l’assistance technique y inclus l’évaluation indépendante du fichier électoral.  Sans compter de multiples autres acteurs spécialisés dans l’assistance électorale avec un intérêt particulier pour la prévention des violences électorales.  Ainsi, au regard de ce qui précède, malgré le degré d’anticipation, de sophistication et la multiplicité des actions, la violence électorale semble au contraire prendre de l’ampleur voire se banaliser. La question qui s’impose est de savoir si toutes ces actions sont inefficaces ou si au contraire le degré de violence serait pire en l’absence de toutes ces interventions ? Si la dévolution du pouvoir cristallise autant d’intérêts c’est bien parce que le pouvoir politique est perçu sur notre Continent comme une fin en soi, le moyen par excellence pour centraliser le pouvoir politique et économique. Souvent, ceux qui le détiennent veulent le conserver à tout prix et ceux qui le convoitent sont prêts à tout pour y accéder. Vouloir gagner une élection ne devrait en aucun cas justifier traumatisme psychologique, viol, mort ou destruction de biens matériels. La violence quelle qu’elle soit est inacceptable. Elle l’est d’autant plus quand elle est perpétrée par des personnes dont le rôle est de protéger et de servir (Gouvernement, Force de défense et de sécurité, etc) ou qui aspirent à le faire (acteurs politiques).   La fin justifie les moyens quand le pouvoir politique est dévié de son essence première qui est de se mettre au service du peuple et non de se servir soi et les siens. En effet, comme l’a si bien dit l’Abbe Pierre, « le pouvoir est fait non pour servir le pouvoir des heureux mais pour la délivrance de ceux qui souffrent injustement ».

 

Ainsi, les interventions des différents acteurs tant au niveau national qu’international sont indispensables et devraient par conséquent être renforcées mais de façon plus cohérente dans une véritable synergie d’actions pour plus de cohérence et d’impact.   Véritables détenteurs du pouvoir politique, les citoyens devraient pleinement se le réapproprier et ne plus se faire manipuler ou acheter par les politiciens de surcroit avec leurs propres ressources. Il est important de remettre la balle à terre. Toute personne ayant la gestion de la cité à cœur doit être interpellée par la généralisation et la recrudescence des violences électorales.  Citoyens, dirigeants, observateurs peu importante la catégorie, devraient en avoir horreur et non la subir ou tenter de la justifier. N’oublions surtout pas que « pour triompher, le mal n’a besoin que de l’inaction des gens de bien ».

 

Nadia Natta

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