Violation des droits de la fille à Malanville : Le mariage précoce et forcé sur fond de tortures morales et physiques

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Sous le couvert de la tradition ou de la religion, plusieurs familles contraignent leurs filles au mariage souvent précocement et surtout sans leur consentement. Le mariage précoce et/ou forcé reste une pratique courante dans le département de l’Alibori notamment dans la commune de Malanville. Et ce, malgré l’arsenal juridique réprimant la pratique et les efforts consentis pour y mettre fin. Le hic est que pour la plupart du temps, recours est fait aux tortures morales et physiques pour contraindre les filles à consentir au mariage. Que de témoignages touchants durant notre enquête…

 

«Il  y a une fille de l’arrondissement de Garou qui est venue ici seule, dénoncer ses parents qui voulaient la contraindre au mariage sans son consentement. Elle a rencontré le premier adjoint au maire qui a invité les parents de la fille concernée. Au terme des discussions, les parents ont pris l’engagement devant lui de ne pas forcer leur fille à se marier. Le premier adjoint au maire a cru naïvement aux propos des parents. Mais la fille disait qu’elle sera bastonnée si jamais elle retournait à la maison. Mais le premier adjoint au maire l’a rassurée qu’après son intervention, ses parents ne pouvaient plus lui infliger un quelconque châtiment. Elle a insisté mais elle a été rassurée. Mais arrivés à la maison, ils ont battu la petite fille de façon sauvage. Pire, ils l’ont mise dans un trou et l’y ont fermée. La fille a été retrouvée morte. Ce sont ses propres parents. C’est une situation grave… Je vous assure, cela va continuer par me hanter jusqu’à la fin de mes jours. C’est après qu’elle est décédée que le premier adjoint au maire s’est senti touché, abattu, affligé. Il se culpabilise et estime avoir assassiné la petite et quand il en parle, il lui arrive même de couler des larmes » nous a témoigné très ému, le deuxième adjoint au maire de la commune de Malanville, Moussa Sambo, rencontré dans son bureau dans la soirée du jeudi, 29 août 2019. Et comme cet élu communal, plusieurs voix témoignent de cette réalité dans la commune. Si ailleurs, le mariage précoce et/ou forcé est vécu autrement, la réalité laisse perplexe à Malanville. Outre le fait que le mariage soit précoce, il est rarement librement consenti. D’ailleurs, le consentement de la fille n’est presque jamais demandé. Mais depuis peu, des résistances s’observent. Et selon nos investigations, les parents font recours à des châtiments corporels et tortures morales pour obliger les filles à contracter le mariage, la dot étant déjà consommée. Du cas le plus récent évoqué par Boaz Gouroubera, Conseiller en protection d’enfants à Dedraz-Ong, actuellement en service à Malanville dans le cadre du Projet Ctz (Campagne Tolérance Zéro au mariage précoce) de l’Unicef, il ressort que la fillette concernée réside à Madecali et a préféré poursuivre ses études que de se marier si tôt. « C’était inimaginable ce qui lui est arrivé. Son papa a pris la chaîne des vélos et l’a bastonnée dans le dos. L’enfant a été blessée de partout. C’était des sévices corporels vraiment horribles » renchérit le deuxième adjoint au maire qui estime s’être déplacé personnellement au commissariat pour voir la fille. Mais chose curieuse, des populations se sont soulevées pour s’opposer à l’arrestation de ce géniteur qui a pu prendre la clé des champs pour se retrouver au Nigéria.  « Nous avons rencontré des cas d’extrême violence faite sur la fille mineure qui refuse de se marier. Nous avons vécu des cas où même bien que la fille réussisse à s’échapper, on célèbre le mariage en son absence tout en poursuivant les recherches. Retrouvée une semaine ou deux semaines plus tard, elle est conduite de force chez le mari» confie Boaz Gouroubera. De l’arrondissement de Guéné à Mandécali sans oublier Tomboctou et Garou, les filles ne sont pas épargnées et n’attendent que leur tour pour subir le diktat de la tradition. Oumou est d’un village de l’arrondissement de Guéné. Rencontrée dans la nuit du 29 août 2019 près de la gare de la compagnie de transport “Baobab“ alors qu’elle s’offrait quelques brochettes de viande, elle a confié s’être échappée après avoir surpris une conversation nocturne de ses parents. Les recettes de la vente des sacs d’arachides de sa mère lui ont permis de rallier Cotonou où elle vit avec son oncle, enseignant. Comme elle, une autre fillette a profité de la visite des proches parents pour s’échapper alors qu’on plongeait sa tête dans l’eau durant de longues minutes pour l’obliger à consentir à un mariage. Dans les écoles, il arrive que des filles s’absentent quelques jours et lorsque vous vous renseignez, c’est qu’elles ont été mariées, a-t-on appris. Autant de témoignages qui sont révélateurs de la violation des droits de la fille à Malanville. Et pourtant, depuis 2004, le mariage forcé est interdit au Bénin même si jusqu’à ce jour, le mariage précoce touche trois (03) filles sur dix (10) au Bénin. Selon l’enquête démographique (EDSB-V 2017-2018), la proportion des femmes qui se marient avant l’âge de 18 ans est près de cinq fois plus élevée que parmi les hommes (37 % contre 8 %). C’est donc clair que la fille béninoise est toujours brimée dans ses droits malgré l’impressionnant arsenal juridique dont s’est doté le Bénin…

Entre l’inapplication des textes et la voix des victimes…

Plusieurs instruments juridiques internationaux ont été ratifiés par le Bénin pour réprimer les auteurs et complices de mariage précoce et forcé. Il s’agit entre autres de la Convention internationale des Nations-Unies du 20 Novembre 1989 relative aux droits de l’enfant ; le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (Cesr) qui prévoit en son article 10 que le mariage soit librement consenti par les futurs époux ; la Convention sur l’élimination de toutes sortes de discriminations à l’égard des femmes (CEDAW) ; la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains et dégradants (CAT) sans oublier la Charte Africaine des droits de l’homme et des peuples du 11 juillet 2003. Au plan national, le Bénin s’est doté de la loi 2002-07 du 24 août 2004 portant Code des personnes et de la famille qui interdit le mariage précoce et forcé ; la loi 2011-26 du 9 janvier 2012  sur la prévention et l’interdiction de la violence à l’égard des femmes ainsi que la loi 2015-08 du 23 janvier 2015 portant Code de l’enfant et qui en son article 181 stipule « les pratiques conduisant au mariage précoce ou forcé des enfants telles que les mesures coercitives, la pression psychologique, le chantage affectif et la pression sociale et familiale intense, sont interdites ». Alors, la situation des filles dans la commune de Malanville est plus qu’incompréhensiible et il importe de s’interroger sur l’application des textes réprimant la pratique. Si généralement la voix des victimes ne se fait pas entendre, des efforts sont consentis par des Organisations non gouvernementales et l’Unicef pour amener les victimes à briser le silence. Des efforts reconnus par le deuxième adjoint au maire, Moussa Sambo et Boaz Gouroubera de Dedras-Ong qui estiment que les populations ont été convaincues de la nécessité de dénoncer les cas de mariage précoce ou forcé. Nous sommes parvenus, grâce à l’Unicef, à ce que les filles mêmes viennent dénoncer le fait au Centre de promotion sociale ou à la police ou encore à la mairie, se réjouit Moussa Sambo. Mais l’application rigoureuse des textes semble souffrir d’une légèreté. Toutefois, si la lueur d’espoir tarde à pointer à l’horizon, la mairie et les Ongs s’accordent sur le fait qu’avec le temps, la pratique disparaîtra si les actions en cours se poursuivent étant donné qu’un changement de comportement prend du temps.

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L’Islam et le mariage : la contradiction !

Si pour beaucoup, le mariage précoce ou forcé est une pratique courante chez les musulmans, cela n’est pourtant pas cautionné par le coran qui exige le consentement de la fille, selon l’Imam Abdoul Djalili, secrétaire de l’Union islamique du Bénin. Si l’Islam n’a pas précisé un âge pour le mariage, il a tout de même exigé des conditions physiques de la fille auxquelles il faudra ajouter des conditions psychologiques, précise-t-il avant d’inviter à la crainte d’Allah. Une explication soutenue par l’imam central de Guene (Malanville), Issa Arouna qui affirme qu’aucun verset coranique n’a recommandé le mariage précoce encore moins forcé. Pour Houdou Ali, président d’une fondation islamique de charité et ancien préfet, s’il n’y a aucune loi figée qui assure qu’une fois la puberté atteinte, la maturité est atteinte, alors il ne devrait pas avoir d’âge pour le mariage. De son côté, l’imam central de Kandi, Sabi Gado Idrissou désapprouve l’âge de 18 ans et déclare que lorsqu’une fille ne va pas à l’école, elle devra se marier sans pour autant préciser qu’il s’agit d’une prescription islamique. Sans doute, il faut sauver la jeune fille à Malanville !!!

 

Aziz BADAROU

 

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