Opinion : A L’ABRI DE RIEN

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J’aurais aimé pouvoir encore me retenir. Prudemment.

J’aurais aimé ne pas avoir eu besoin de me soustraire de la réserve que je m’impose, en règle générale, devant les faits ; devant la succession des événements qui remuent l’espace public.

J’aurais aimé ne pas être obligé de déplaire; de bousculer assurément les intérêts égoïstes qui font se camper les pyromanes de tous les bords, contre le Bénin, son unité, sa démocratie, son harmonie.

Mais la gravité des signaux que j’ai perçus la semaine écoulée, à l’occasion des événements qui ont cristallisé une ligne de front, entre populations d’une région du pays et les forces armées de la République, secoue mon âme et me pousse à m’adresser à vous ; à m’adresser à tous, sans concession ; en aucune autre qualité que celle de citoyen ; n’ayant de pays que celui-ci ; et aimant me sentir à domicile où que je sois, chaque fois que cet endroit me rattache à l’un quelconque des 114.000 kilomètres carrés sur lesquels le pouls du monde bat et indique : territoire béninois.

Car, du moins, me suis-je habitué à penser que je suis chanceux d’être né de ce pays qui, comme tous, a eu des moments de doute, de nombreux moments d’incertitude ; mais mieux que beaucoup, a su toujours se remettre fièrement debout, en déjouant les pronostics les plus pessimistes.

JE REFUSE D’ÊTRE DECAPITE

Presque une semaine durant, le Bénin aura été coupé en deux, autour d’une artificielle ligne de front.

Personne, ni rien, ne pouvait rallier le nord au sud ?

Un affrontement sanglant au bilan matériel, économique, social, politique, humain lourd a projeté notre pays au-devant de la scène, dans le temps même où il laisse des séquelles dont l’héritage ne nous autorise qu’à une espérance prudente.

Doit-on, malgré cela, foncer la tête baissée, comme si de rien n’était ; comme si nous avions eu raison d’être restés sourds à tous les appels au dialogue, et en faveur d’un processus électoral inclusif ?

Doit-on, pour cela, soutenir l’escalade de la violence, et légitimer une forme de revendication qui pourrait, à l’avenir,  créer un précédent grave contre la subsistance de l’unité nationale ?

Le Bénin, sans le nord, c’est le corps sans la tête.

Comment se meut un tel corps ?

Dans quelle direction regarde-t-il ?

Comment scrute-t-il la boussole ?

Pour combien de temps tient-il debout ?

Je refuse d’être décapité.

Mon pays est un et indivisible.

Que vaut le corps sans la tête ; et que peut la tête, sans le corps qui le soutient ; sans les membres qui le transportent et par lesquels il agit ?

Et au fond, qui est du nord, qui est du sud ?

Refuser d’être décapité, c’est porter l’évangile de la tolérance, de la justice, de l’équité ; dans l’intérêt suprême de notre pays, qui non seulement nous lie tous, les uns aux autres ; mais en particulier, lie encore plus étroitement, ma progéniture, fruit d’une mixture, d’un métissage entre le haut pays qui fleurit tout de blanc et nous génère des devises, à toutes ces terres méridionales où le palmier à huile, s’élance majestueusement, pour rappeler que l’entrée des devises est importante ; mais qu’au même moment, il importe que les fruits de nos labours nourrissent nos besoins de subsistance.

Quel champ de coton, quelle palmeraie, quelle plantation de maïs arrose-t-on de sang, du sang des humains, du sang de nos compatriotes ?

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Que valent d’éventuelles performances économiques, sans la paix, sans la quiétude ?

Mon pays a été souillé.

Que devient le Bénin de la démocratie pour tous, le Bénin de la société civile militante, exemplaire, si pour nos intérêts égoïstes, pour être députés, présidents de l’Assemblée nationale, maires ; pour ces honneurs factices, nous pouvons être prêts à compromettre l’unité nationale?

Comment admettre que des députés, censés être les représentants du peuple, ne puissent sereinement retourner dans les terroirs où ils sont censés avoir été élus ?

Comment comprendre que la généreuse contrée de l’épouse, fille du nord, qui a nourri ma mère, femme du sud, à la cuiller, pendant les derniers jours de son séjour terrestre, soit séparée du reste du pays, par la faute de quelques-uns ?

Je souffre, mes frères.

Je souffre de mes organes vitaux que sont : Savè, Tchaourou Kilibo.

Je souffre de mon organe noble et plus que vital qu’est mon armée ; ma belle armée fédératrice et symbole de notre grandeur passée et présente, de notre unité, de notre patriotisme, devenue l’ennemie et la risée de ceux qu’elle est censée protéger.

JE REVENDIQUE LA PAIX

Aux présidents Boni YAYI, Nicéphore SOGLO et Patrice TALON, le cœur en sang, larmes à l’œil, je viens revendiquer ma paix, ma tranquillité.

Le Bénin doit demeurer un et indivisible.

Regardez !

Par un hasard subliminal, vous êtes, l’un, du nord ; du nord héroïque des Wassangaris, majestueux cavaliers, résistants, défenseurs de nos causes ancestrales ; un autre du centre, le centre historique de notre pays bercé par l’épopée des rois puissants et visionnaires, bâtisseurs, soutenus par la mémorable armée des Amazones qui ont vaillamment défendu notre identité ; et le troisième, du littoral balnéaire qui nous offre une porte sur le monde et nous fait respirer : le port de Cotonou.

Comme un signe providentiel, cette coïncidence ne vient-elle pas  nous rappeler au devoir d’œuvrer pour notre unité nationale?

A tous les pyromanes des réseaux sociaux qui se plaisent à manipuler l’opinion, en publiant des images du Kivu pour illustrer Savè, les jambes ensanglantées du Gabon, pour illustrer Kilibo ; des images démoniaques d’un vieillard couvert d’abeilles pour illustrer une résistance des ténèbres, je suis tenté de demander pourquoi la grande technologie mystique du vaillant peuple nagot, n’aura pas dû se déployer lorsqu’un de nos compatriotes, il y a peu, a été égorgé, dans la Pendjari ?

Je vous revendique ma paix.

Je revendique ma paix, notre paix, pour nos morts, afin qu’ils ne soient pas morts  pour rien.

Je revendique ma paix à ceux qui diffusent une image montée, présentant le président Boni YAYI croulant, soutenu par ses neveux, et tenant des béquilles ; car Mandela n’aura eu point besoin de semblables manœuvres avant de faire triompher sa cause.

Je revendique ma paix, aux exilés politiques qui sont partis, craignant pour leur vie et leur sécurité ; comme aux exilés de mauvaise foi, partis pour faire sensation, et revenir dans un positionnement, sans mérite.

Je revendique la paix pour nous, la paix pour notre beau pays.

Car, lorsque l’ivraie que nous aurons autrement plantée aura fini de pousser ; lorsqu’elle aura   instauré la haine et la méfiance entre les enfants de ce pays, ethnie contre ethnie, populations contre soldats, pyromanes contre pyromanes, nous ne serons plus à l’abri de rien.

 

Cotonou, le 20 juin 2019

Par Eric ZOSSOU

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