Diaspora : Partir ou rester, le dilemme du retour

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Le retour de la diaspora au bercail est depuis de nombreuses années, un sujet qui revient sur les lèvres, une idée de plus en plus agitée au détour de conversations sur l’avenir des immigrés. Au-delà de la simple évocation, la question prend de l’importance. Elle fait l’objet de réflexions plus structurées et d’actions ciblées dont le but est de favoriser le grand retour. Fouler à nouveau la terre d’origine et mettre à sa disposition nos précieux « cerveaux ».

 

La semaine dernière à Paris, j’ai eu le plaisir de participer à une rencontre organisée par l’Association Africa Forex55 sur ce fameux thème du retour. Elle a été animée notamment par : Stanislas Zeze, Pdg de Bloomfield Investment, Marie Roger Biloa, CEO de Africa International Media Group, Nadia Mensah Acogny et Christian Connan et Ex Ambassadeur de la France près de Haîti et du Mali. J’ai particulièrement apprécié le partage d’expériences du Pdg de Bloomfield Investment qui après avoir étudié de longues années aux Etats-Unis, décide de retourner en Afrique en 2001, occupe des postes à responsabilités, et fonde en 2008 la première agence de notation financière. Un grand pari, un énorme défi qu’il relève haut la main depuis lors. Une belle succès story qui suscite admiration et fierté de la part de ses compatriotes de la Côte d’Ivoire mais aussi d’autres pays d’Afrique.

Des cas de réussite entrepreneuriale de cette nature, nous en connaissons de plus en plus. Bien entendu, il est toujours préférable afin de ne pas décourager les futurs candidats, d’évoquer l’exemple de ceux qui ont réussi, plutôt que de s’appesantir sur les aventures qui ont tourné court. Hélas oui, les cas sont légion où les compatriotes ont dû refaire leurs valises et quitter le sol africain, le cœur chargé d’amertume et de déception.

Par ailleurs, comme j’ai tenu à le rappeler en prenant la parole, le « African dream » ne se concrétise pas forcément sous la forme d’un projet d’entreprise, peu importe le secteur d’activités. Et de toute manière, un entrepreneur qui s’installe dans son pays aura forcément besoin de ressources humaines locales ou issues de la diaspora. Cela va de soi.

Celui qui prend la décision de revenir sur le sol de ses ancêtres le fait pour une raison spécifique : soit parce qu’il a assez travaillé et épargné pour s’offrir une retraite pépère au pays ; soit parce qu’il a capitalisé assez de connaissances et de savoir-faire lui garantissant un emploi décent et bien payé ; ou encore parce qu’il sait que l’Afrique, continent où tant reste encore à faire, présente un attrait économique indéniable en matière de business et qu’il est enfin venu le moment pour lui de prendre part à cette destinée prometteuse. En tout cas, peu importe le cas de figure, c’est armé de belles intentions, de fougue et de détermination, que le candidat au retour, le « repat » selon le mot consacré, part à l’assaut de son « African Dream ». Mais il semble, qu’il ne soit pas toujours véritablement préparé à la douche froide qui pourrait l’attendre « au pays ». Evidemment, vous comprenez que je choisis à dessein d’appuyer là où ça fait mal et évoquer les cas de désillusion. Désillusion de ceux qui ont subi revers, rejets et autres formes d’infortune, et qui la mort dans l’âme se sont promis de ne plus jamais retourner là-bas, encouragés en cela par leurs familles.

Considérés à raison comme porteurs d’une réelle opportunité pour l’essor économique des pays dont ils sont issus, les membres de la diaspora qui font le choix de rentrer, se retrouvent pourtant parfois comme largués en eaux troubles, sujets à de sérieuses difficultés d’adaptation. En effet, que ce soit chez lui ou même dans un autre pays africain dont il n’est pas originaire, il n’est pas rare que le candidat au retour se sente comme un étranger sur sa propre terre. N’allons pas parler de stigmatisation. Mais il est l’objet d’un certain nombre de clichés qui consacrent sa différence, et dont les plus fréquents sont : il ne parle pas comme les locaux, il ne réfléchit pas et ne se comporte pas comme les locaux, il est un peu trop condescendant, c’est un concurrent qui vient rafler des postes dans l’administration parce que nanti de diplômes obtenus dans de grandes écoles. Et la liste n’est pas exhaustive.

Il est alors important pour ce membre de la diaspora d’apprendre à décoder un langage et des comportements typiques liés à la mentalité, à la culture, à un environnement socio-culturel dont il a été coupé pendant un moment relativement long. Qu’il soit un cadre cherchant à s’insérer professionnellement ou un entrepreneur désireux de concrétiser un projet porteur, on lui donnera l’impression que l’enfant prodigue vient prendre la place du fils fidèle, et on mettra sa volonté et sa patience à rude épreuve. C’est certainement le prix à payer pour être parti, pour avoir abandonné ses compatriotes dans la « galère » ambiante, le sous-emploi, le manque de formation de pointe, etc. Les griefs peuvent être multiformes selon les cas.

Le phénomène du retour, je l’ai expérimenté tout récemment de façon indirecte par l’expérience de mon mari et de façon beaucoup plus personnelle, il y a des années quand j’étais encore adolescente. Dans mon cas, ce fut un subi, non conscient et pas préparé, puisque je n’étais pas dans la position de décider. Aussi étonnant et peut-être ahurissant que cela pourrait paraître, venant d’une Africaine qui rentre chez elle, je peux dire qu’il s’est posé un « problème identitaire » pertinemment évoqué par une intervenante et que Mme Nadia Mensah Acogny a su bien expliquer. La première année de mon retour au pays natal a été très difficile pour moi. En classe, je n’arrivais pas à prendre la parole parce qu’on se moquait de mon accent et de mes « manières ». Et pourtant, je n’avais guère l’impression d’agir de façon exceptionnelle pour me faire remarquer. J’étais juste moi. Et parce que ça ne passait toujours pas, j’ai décidé de ne plus prendre la parole en classe. Je me contentais de m’appliquer, de m’adapter au programme et de réussir mon année scolaire. Trente ans après ce retour, je suis toujours cataloguée parmi les yovos, (blanche en langue fon), une « bounty » (noir en dehors et blanc en dedans). Parfois c’est dit avec un ton gentiment moqueur et d’autres fois, le sarcasme est plus marqué, presque méchant.

Je continue de penser que le retour de la diaspora vers sa terre mère est comme la rencontre de deux mondes qui doivent absolument apprendre à se connaitre, à se comprendre pour mieux s’accepter et construire ensemble. Comment faire pour dépasser les préjugés sur ceux qui reviennent ? Comment aider l’autre qui est resté à renforcer sa confiance en lui et lui faire comprendre qu’il ne doit absolument pas développer un quelconque complexe d’infériorité. C’est là que réside à mon sens tout le nœud de la problématique : on mise sur le retour de la diaspora sans vraiment préparer ceux restés au pays à accepter les « revenants » ou repats pour coller à l’expression dédiée. C’est connu : tant qu’ils s’en tiennent à envoyer de l’argent aux frères, sœurs et parents, les immigrés africains sont applaudis et encouragés, mais une fois au pays avec la ferme volonté de s’établir professionnellement, il leur est soudainement collé, par ces mêmes personnes des étiquettes d’arrogants, prétentieux et voleurs de postes.

Parce que je ne pense pas qu’il soit nécessaire, ni même possible de choisir son identité selon que l’on est au Sud ou au Nord, dans un effort d’adaptation. Etre Béninois quand on est au Bénin et un peu français quand on est en France par exemple, comme Mme Acogny a tenté de le développer. Je demande : y arrive-t-on vraiment ? N’est-ce pas un jeu de dupes ? A mon sens, à trop vouloir s’y essayer on finit par ne plus être vrai et se perdre complètement. Notre force, c’est notre double culture. Les nôtres doivent le comprendre et bien-sûr nous devons réussir à leur expliquer en paroles et en actes. Il ne s’agira donc pas d’être comme un caméléon et de changer de couleur selon le territoire sur lequel on a décidé de vivre. Ce qui est attendu, c’est bien d’utiliser ce que nous sommes, ce que nous avons acquis, ce que nous sommes devenus et tendre la main à l’autre afin qu’ensemble nous puissions construire, et faire bouger les lignes. Savoir tendre la main avec l’espoir qu’elle soit saisie sans appréhension par le « local » qui se considère malheureusement parfois, plus patriote que son frère de la diaspora. Nos frères du pays doivent résolument comprendre que cette différence est une force à exploiter.

Dans ce contexte, j’ai la ferme conviction qu’il est absolument important que les politiques s’engagent dans une aide au retour. Je ne fais pas référence aux financements, mais à plus d’accès aux informations sur les secteurs porteurs et notamment les possibilités de recrutement.

D’un autre côté, les efforts de modernisation de nos pays doivent s’accentuer. Pour que le relais de compétences se réalise ; pour que les deux mondes puissent se retrouver sans trop de heurts et de déchirures ; pour le bien de ce continent que nous portons tous : il est crucial de valoriser et de développer les compétences locales. Que nos Etats fassent davantage pour offrir à nos compatriotes au pays, des formations de pointe et de qualité, qu’ils construisent des infrastructures modernes et ambitieuses donnant envie de ne pas rêver d’ailleurs par contrainte, et surtout de ne développer aucun complexe devant quiconque, qu’il soit un métis ou un bounty venu d’Asie, d’Europe ou d’Amérique.

 

Par Djamila Idrissou Souler OBA

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