L’ancien premier ministre de Yayi rompt le silence : Lionel Zinsou parle de la gouvernance atypique de Talon

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(Ce qu’il pense de la présidentielle de 2021)

Lionel Zinsou est en déphasage avec la gouvernance de Patrice Talon. Par le truchement d’une émission grand public organisée par le site français ‘’Le nouvel esprit public’’ tout récemment sur les dernières élections législatives au Bénin, l’homme après s’être rangé du côté de l’opposition béninoise dans ses propos, n’a pas lésiné sur les mots pour exprimer sa désolation, quant au recul de la démocratie béninoise, causée par ces élections.

L’ancien premier Ministre de Boni Yayi depuis son échec à la présidentielle de mars 2016, clarifie pour la toute première fois sa position, vis-à-vis de la gestion actuelle du Bénin, par Patrice Talon. Invité comme personne ressource par ce média français pour passer au peigne-fin les tenants et aboutissants des dernières joutes électorales qui se sont déroulées sans l’opposition au Bénin, l’ancien Premier ministre de Boni Yayi a fait une analyse critique de la gestion actuelle du Bénin. Pour lui, la démocratie est actuellement confisquée au Bénin. Le banquier d’affaires en se justifiant, fait allusion à la non-participation de l’opposition, à ces élections du 28 avril dernier. Déplorant cette situation, il est allé plus loin et a estimé que cette suppression déguisée des listes de l’opposition n’est plus autorisé dans aucun pays, même ceux dans lesquels la démocratie est sévèrement éprouvée et que les résultats y afférents sont connus d’avance. En faisant une introspection ironique, Lionel Zinsou soutient que c’est la peur de perdre dans les urnes qui a contraint Patrice Talon et sa mouvance, à se passer de l’opposition. « Les sondages indiquent, depuis plus d’un an maintenant, au troisième anniversaire de l’installation au pouvoir, que le régime dans les élections va trouver 80% d’hostilité et 20% de soutien. Donc il fallait qu’il n’eût pas d’opposition parce qu’elle allait avoir 80% des voix. Le boycott à 85% est assez représentatif de ce qui allait se passait dans les urnes », déclare l’ancien candidat Fcbe. Mais malgré cette posture justifiée par cette peur qui a ébranlé le pouvoir en place, le peuple s’est extériorisé et a confirmé ces hypothèses. « On a un résultat des élections qui montrent un attachement incroyable profond des populations au contrôle démocratique, aux libertés publiques. Selon les chiffres publiés par la Cour constitutionnelle, le taux d’abstention est légèrement au-dessus des 70%. J’estime que ce taux est bien plus élevé que ces chiffres officiels. Il s’établirait autour de 80%, et le taux de 27% a été fabriqué un peu laborieusement », confirme-il. En définitive, Lionel Zinsou dans cette sortie a été on ne peut plus clair. Son opposition au régime actuel est désormais une évidence. S’il était animé par un doute cartésien depuis trois ans quant à sa position vis-à-vis du régime actuelle, ses propos d’aujourd’hui  montrent son optimisme béat, à l’endroit de l’opposition. Il a donc le mérite de démontrer à ceux qui pensent qu’il est déjà hypnotisé, tout le contraire. Tout démontre désormais que l’homme, même s’il a pris du recul dans son implication dans la vie politique béninoise, n’a pas tourné dos à ceux qui l’ont porté en mars 2016.

 

Janvier GBEDO (Coll.)

Lire l’intégralité de l’entretien

Au Bénin, accident ou symptôme?

 

Introduction

Le 28 avril dernier cinq millions de Béninois étaient appelés à élire leurs députés. Ces élections législatives étaient particulièrement attendues par les partis de l’opposition, qui s’inquiétaient du virage autoritaire pris par le président de la République Patrice Talon, élu en avril 2016 dans des conditions douteuses. Or, le 5 mars 2019, le président de la Commission électorale nationale n’avait autorisé que deux mouvements proches de la majorité à se présenter sur les sept partis ayant déposé leur dossier. Le taux d’abstention a frôlé 80 %, soit presque deux fois plus que d’habitude et un tiers des votes exprimés étant blancs ou nuls – ce qui invalide de facto l’élection des 83 députés talonistes faute que le seuil requis de 10 % des inscrits ait été atteint. Des violences sans précédent ont par ailleurs émaillé le scrutin dans les départements du Borgou, des Collines et du Zou, faisant au moins deux morts. La population béninoise a basculé dans l’émeute à Cotonou pour empêcher l’arrestation de l’ancien président, Thomas Boni Yayi. L’enjeu est majeur pour le Bénin mais aussi pour l’Afrique de l’Ouest alors que Boko Haram connaît un regain d’activité qui serait conforté par des troubles dans le nord du Bénin. Considéré comme un îlot de stabilité en Afrique de l’Ouest, le Bénin est devenu plus vulnérable aux attaques djihadistes qui se multiplient depuis trois ans au Burkina Faso, son voisin au nord. Dans cette zone frontalière, deux touristes français ont disparu avec leur guide le 5 mai dernier. Dans la nuit du 9 au 10, ils ont été libérés ainsi que deux autres otages par un commando français dont deux membres, les officiers mariniers Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello ont trouvé la mort. Six ans après l’intervention française au Mali, la menace terroriste a changé de dimension, s’étendant aux pays voisins et s’accompagnant de violences intercommunautaires.

Kontildondit ?

Lionel Zinsou (LZ) rappelle qu’il va devoir s’efforcer à l’objectivité car la situation au Bénin le touche personnellement en tant qu’ancien premier ministre du pays (en 2015-2016) et adversaire politique de Patrice Talon lors de la dernière élection présidentielle.

Malgré le contre-exemple récent du Bénin, la démocratie progresse en Afrique. Et ce qui se passe au Bénin montre un attachement populaire réel à la démocratie, il faut garder cela à l’esprit si l’on veut élargir un peu la perspective, ou faire preuve d’optimisme à long terme. On a certes confisqué la démocratie en supprimant les listes d’opposition aux législatives. Même les dictatures dans lesquelles le résultat d’élections est connu à l’avance ne font pas cela. Il y avait deux listes de la majorité, il y aura donc 83 députés de la mouvance présidentielle, soit la totalité des sièges, puisque le Bénin compte 83 circonscriptions.

Ce que le régime n’avait pas prévu en revanche, ce sont les 27% officiels de participants à cette élection. En réalité, ce chiffre est à diviser par deux, ces 27% ont été fabriqués laborieusement : la commission électorale a d’abord annoncé 22% de participation. Mais dans ce cas, avec un tiers de votes blancs et nuls, aucune liste de la majorité n’atteignait les 10% des inscrits, ce qui obligeait à annuler les élections. La cour constitutionnelle a donc corrigé ce chiffre pour le hisser à 27%, atteignant ainsi le seuil où le résultat est légal et donc validé, même s’il est fictif, et que la participation réelle doit être autour de 15%.

Les Béninois de l’ensemble du pays (dont on pense souvent un peu vite qu’ils ne sont pas acculturés à la politique), qui sont issus de cultures différentes et qui ne parlent pas tous la même langue, ont envoyé un signe clair : ils ne sont pas allé voter dans ce qu’ils ont considéré comme une mascarade d’élection. S’il y a une chose que cette élection montre clairement, c’est l’attachement des populations au contrôle démocratique, à l’alternance et aux libertés publiques.

Il n’y a plus au Bénin depuis quelques temps de liberté de la presse, de liberté de manifester, plus de séparation des pouvoirs, de nombreux signes d’une évolution vers quelque chose d’assez séduisant chez les pays émergents et en développement : la dictature, souvent perçue comme le meilleur régime pour le développement économique. C’est une idée qui reste tenace, même si elle est factellement fausse.

Le Bénin avait une grâce : avoir construit en 30 ans une démocratie assez exemplaire, qui a succédé à un régime marxiste-léniniste (qui n’a pas résisté à la chute du mur de Berlin). Exemplaire quant à la liberté de la presse, aux alternances de pouvoir, pacifiques, et où les élections, à forte participation, étaient des fêtes du droit et de la démocratie. Un meeting au Bénin commence toujours par des appels à la paix et à la sérénité, un discours du pasteur, un prêche du prêtre catholique et une prière de l’imam. Une des bases de cette démocratie est la tolérance religieuse (malheureusement rare dans le reste du continent).

Le Bénin est le voisin occidental du Nigéria, avec 750 kilomètres de frontière, or le Nigéria est le théâtre de guerres de religion (musulmans d’un côté, animistes et chrétiens de l’autre) qui font des centaines de morts, de questions politiques sur le rapport entre la charia et la constitution fédérale, et depuis Boko Haram, d’affrontements entre musulmans.

Tous les candidats potentiels à la prochaine élection ont été prévenus qu’ils seraient inéligibles (c’est le cas de LZ, alors qu’il ignore lui-même s’il se présentera). La prochaine élection est donc jouée d’avance. Ce qui se passe au Bénin est une sorte de trahison pour tout le reste de l’Afrique. La démocratie progresse dans le reste du continent, même si c’est péniblement et lentement. Et voilà que ce pays, qui était exemplaire de ce point de vue, et servait d’idéal à atteindre pour beaucoup d’autres, fait un grand pas en arrière. C’est ce rêve qui meurt.

Lionel Zinsou étant l’invité qui connaît la situation du Bénin au plus près, Philippe Meyer propose de faire un tour des questions que les autres invités ne manqueront pas de lui adresser.

Béatrice Giblin (BG) :

Comment Patrice Talon, l’une des plus grandes fortunes d’Afrique, qui fut un temps l’allié de son prédécesseur M. Boni Yayi (avant d’en devenir l’adversaire) en est-il venu à cette dérive autoritaire ? Très peu de temps après son arrivée au pouvoir, il a en effet bafoué les fondements de la démocratie et s’est accaparé l’économie du Bénin. Qu’est-ce qui a pu faire basculer cette personnalité de la sorte ? On a dit qu’il voulait en finir avec la classe politique qui l’a précédé. Il y a indéniablement réussi, mais il y a au passage perdu toute crédibilité. Ce bidouillage misérable des chiffres et les 83 députés « monochromes » sont une honte. BG aimerait que LZ l’éclaire sur le personnage de Patrice Talon.

Richard Werly (RW) :

Le pays faisait en effet figure de modèle, comment ce bel édifice s’est-il lézardé de la sorte ? Peut-être faut-il s’interroger sur les fissures qui ont petit à petit fragilisé le Bénin. RW en voit trois.

La première étant que, si les populations sont indéniablement attachées à la démocratie, il y a un autre modèle dont l’influence grandit en Afrique : le Rwanda. L’idée qu’un homme fort et clairvoyant au pouvoir est le bon moyen pour sortir du sous-développement. Il ne faut pas sous-estimer cet « effet Kagame » (Paul Kagame est le président du Rwanda).

La deuxième fissure est personnelle : c’est celle de Patrice Talon, un homme qui découvre ce qu’est le pouvoir politique en y accédant, et veut soudain tout contrôler. C’est la grande différence entre un homme d’affaires et un homme politique : l’homme d’affaires peut s’il le souhaite concentrer toutes les prises de décision sur sa personne, l’homme politique lui, se doit d’agir en fonction de l’intérêt général. Et le moins qu’on puisse dire de Patrice Talon, c’est que le souci de l’intérêt général ne paraît pas pas placé très haut dans sa liste de priorités. Dans ce genre de situations, il y a souvent des clans autour du dirigeant ; est-ce le cas ici aussi ?

La troisième nous ramène à l’actualité et à la prise d’otages : le Bénin n’est plus le sanctuaire pacifique et tranquille qu’il était. Les « métastases » du djihadisme venu du Sahel l’ont atteint. Et qui dit insécurité dit tentation autoritaire, c’est un classique.

Jean-Louis Bourlanges (JLB) :

Ce n’est pas parce que M. Talon est déjà riche et puissant qu’il faut s’étonner qu’il veuille le devenir davantage. Il a déjà fait main basse sur l’ensemble de l’économie béninoise, et remet en cause toutes les libertés. Ce qui est troublant dans le cas béninois c’est la régression. On a l’habitude de dire que l’Afrique, ça ne marche jamais bien : corruption, ressources mal acquises, pouvoirs éternels, etc. Mais ça progresse tout de même, plus rapidement économiquement que politiquement. Or ici, on est dans un cas de régression absolue. Le Bénin était « pauvre mais honnête » pour le dire vite, et attaché à sa démocratie.

RW a évoqué avec la figure de Paul Kagame l’hypothèse du « despotisme éclairé ». C’est une théorie qui date du XVIIIème siècle, et dont le concept s’appliquait essentiellement à des puissances périphériques : court-circuiter la parenthèse démocratique pour accélérer le développement économique. C’est un modèle qui jouit d’une popularité très grande, et pas seulement en Afrique : le modèle que propose Viktor Orban est par exemple à peu près similaire. On appelle cela la « démocrature », concept dans lequel il n’y a quasiment rien de démocratique. Le vrai modèle n’est pas Kagame mais Singapour : pouvoir personnel fort, développement économique extraordinaire, lutte exemplaire contre la corruption, et confiscation des libertés démocratiques. Ce modèle despotique se comprend pour qui ne vient pas de la démocratie : il paraît naturel de passer au despotisme éclairé lorsqu’on vient du despotisme tout court, mais ici ce n’est pas le cas.

Cette tendance, très populaire dans notre siècle, est la combinaison du capitalisme (et non du libéralisme) et de la dictature. JLB pense là au modèle chinois. Il y a là quelque chose de très inquiétant.

Sur l’engagement de la France en Afrique : quand nous sommes entrés au Mali, tous les participants à cette émission y étaient favorables. JLB avait cependant déclaré que ce serait une erreur de croire que cette intervention serait ponctuelle, qu’on règlerait une situation précise et circonscrite puis qu’on rentrerait chez soi. L’engagement en Afrique est durable, relativement solitaire (il est mal compris par nos partenaires européens) et peu enviable, puisqu’il consiste essentiellement en une présence militaire, avec les risques que l’on sait.

Il y a une réflexion d’envergure à mener avec nos partenaires européens ou occidentaux sur la nature de notre présence en Afrique.

Lionel Zinsou :

Sur la première question « pourquoi Patrice Talon fait-il cela ? », la réponse de LZ n’est pas subjective ou psychologique, elle est purement pragmatique. Les sondages indiquent depuis plus d’un an que 80% de la population est hostile au régime. Il ne fallait pas d’opposition, simplement parce que l’opposition allait obtenir 80% des voix. Le boycott à 85% de l’élection est représentatif de ce qu’aurait été le résultat. La constitution étant ainsi faite qu’une cohabitation est très difficile, le pouvoir exécutif a opté pur une protection immédiate. Celle-ci permet un habillage ou une « justification » par le despotisme éclairé, qui trouve quelques soutiens. LZ a été surpris par la dépêche de Chine-Nouvelle : grosso modo la République Populaire de Chine ne va pas faire d’objections à la situation au Bénin. Les Turcs non plus, qui prennent une part croissante dans l’économie africaine. Il s’agit d’inventer une idéologie ad hoc pour justifier de nouvelles pratiques. Pour ce qui est des élections prochaines dans deux ans, il y a peu de chances que les résultats ne soient pas tout aussi manichéens.

Sur le modèle rwandais, il manque au Bénin toutes les conditions. Au Rwanda, on est parti d’une dictature, avec des problèmes ethniques terribles renforcés par la colonisation, qui a donné lieu au dernier grand génocide contemporain, qui a fait 800 000 morts. Après quoi un camp, celui des victimes, a gagné. On ne saurait comprendre ou expliquer la situation politique rwandaise sans le génocide. Il s’agit de reconstruire un pays en ruine et en deuil. La situation du Bénin est diamétralement différente : on a une démocratie apaisée, et une tolérance religieuse et ethnique.

Si l’on regarde les démocraties proches, comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou le Ghana, ces pays sont entre 7% et 9% de croissance du PIB. Le Bénin est resté entre 4% et 7%, il n’y a donc aucun signe que la démocratie donne de mauvaises performances économiques. Mais cela permet un discours au président béninois, disant qu’il a eu un « coup de foudre » en rencontrant Paul Kagame. Il n’y a donc ni les conditions qui permettent un « Kagame bis », ni surtout les résultats, car Paul Kagame est considéré par toutes les instances comme le meilleur gestionnaire public Africain, et de loin.

La différence entre hommes d’affaires et hommes politiques ne paraît pas exclusive à LZ, de très bons hommes politiques peuvent venir du secteur privé, cela s’est vu. Mais construire une fortune à partir de marchés publics est effectivement quelque chose de différent.

Sur la contagion djihadiste, LZ n’est pas d’accord. S’il est très regrettable et malvenu d’avoir des troubles à l’ordre public et une dizaine de morts après les élections, et que cela peut raviver des troubles latents entre nord sahélien et sud côtier, il n’y a cependant plus de grande emprise territoriale des djihadistes, notamment grâce au soutien français et américain. Les filiales de l’Etat Islamique qui opèrent au Nigéria, et celles d’Al Qaïda qui opèrent au Niger, au Burkina Faso et au Mali, coopèrent parfois (comme cela semble avoir été le cas dans l’enlèvement des deux touristes français).

Le fait que ces organisations aient opéré au Bénin ne signifie pas pour autant une contagion de l’idéologie djihadiste au sein du peuple béninois. Il n’y en a pas plus au Bénin qu’il n’y en a au Togo ou au Ghana. Ces groupes font encore des actions très sanglantes, mais ne sont plus en mesure de refaire ce qu’ils ont fait à Tombouctou. Il y a des casques bleus, la force Barkhane, des drones américains, et un peu plus d’Européens que ne l’a dit JLB. Angela Merkel était il y a quelques jours au Burkina, au Mali et au Niger, l’engagement allemand est de plus en plus fort. L’enjeu est fort. Al Qaïda se soucie du Mali et du Niger comme d’une guigne : son objectif, c’est l’Europe (toute proche).

Cette région n’est pas le but de la guerre, elle n’en est que le lieu. La situation s’aggrave au Mali et au Burkina, et les groupes djihadistes sont de plus en plus riches, car financés par le trafic de drogue (vers l’Europe là encore). Le financement de ces organisations ne provient plus de pays du Golfe Persique, il vient du crime : trafic d’êtres humains, mais surtout trafic de drogue. Les djihadistes ils de moins en moins nombreux ? Absolument pas. Ceux qui ont dû fuir la Syrie se retrouvent en Libye, où la même guerre continue par procuration. Ils s’étendent à partir de là au Niger, au Mali et au Burkina, mais ce n’est pas de la contagion au sein de ces pays. Il y a de grandes zones de parcs naturels dans ces régions, où l’on ne trouve que quelques touristes, braconniers et rangers, adversaires négligeables pour ces combattants endurcis. On a donc affaire à des maquis installés au sein du pays, pas à une propagation idéologique.

Béatrice Giblin entend ce que dit LZ : les populations locales ne sont pas djihadistes. On voit cependant les djihadistes instrumentaliser des conflits locaux : entres sédentaires et nomades, entre pasteurs et agriculteurs par exemple. Une jeunesse très nombreuse dans cette zone peut se retrouver enrôlée, non par conviction religieuse mais par divers concours de circonstances, ou par l’appât du gain (le trafic de drogue est très lucratif). On ne peut pas être certain que l’idéologie ne s’implantera pas, il y a dans cette zone un terreau de difficultés et de frustrations qui paraît fertile.

Richard Werly :

On voit bien par ailleurs les limites des opérations au Sahel. Celles-ci sont menées par la force Barkhane (française) qui est intervenue lors de la prise d’otages, et la force G5 Sahel, une coalition internationale. Ces organisations combinées, ainsi que les forces de l’ONU, ont réussi à endiguer la poussée djihadiste. Toute la question à présent, bien plus ardue, consiste à assécher ces réseaux, ces trafics et ces recrutements. D’où vient la richesse de ces régions ? De la côte, c’est là que sont les ports. C’est là qu’arrivent les marchandises, mais aussi la drogue, en provenance d’Amérique Latine. Il est donc à craindre qu’à un moment donné les réseaux terroristes et/ou mafieux s’en prennent à cette bande côtière.

Jean-Louis Bourlanges :

Les Européens sont en effet de moins en moins indifférents à cette région et sa situation, mais il y a encore beaucoup de chemin à faire. Au Parlement Européen par exemple, les opérations françaises en Afrique sont perçues comme des velléités de rêves coloniaux. Mais les Allemands évoluent sur cette question, même s’ils le font lentement. Le problème de l’Europe est selon JLB largement un problème de temporalité : les Français changent d’avis trois fois par mois, les Allemands trois fois par siècle.

Lionel Zinsou :

Il ne s’agit pas de nier les problèmes ethniques sous-jacents, qui se manifestent lors des transhumances. Il y a des problèmes de pasteurs, qui se sont de plus en plus armés pour aller du Nigéria vers la côte, pour trouver de l’eau. Cette quête est de plus en plus difficile à cause du changement climatique, et les prédations sur les agriculteurs sédentaires sont croissantes. Il y a beaucoup de vol de bétail au Nigéria, et les populations se sont armées. Le conflit millénaire entre nomades et sédentaires se règle aujourd’hui à la Kalachnikov.

Récemment au centre du Mali s’est créé une espèce de pogrom anti-Peuls avec près de 200 morts, ainsi qu’une infiltration d’Al Qaïda qui est en train de déstabiliser tout le centre du Mali, région agricole riche. LZ rappelle que c’est un conflit qui n’a rien à voir avec l’idée de l’indépendance du nord du Mali et les touaregs. Au centre du Mali, Al Qaïda a armé les agriculteurs sédentaires pour massacrer les Peuls. Il y a donc des interactions évidentes entre la façon dont le djihadisme épouse des conflits traditionnels pour créer une situation, qui selon Al Qaïda, devrait conduire à l’indépendance de la Macina (fragment du Mali). On instrumentalise, on arme et on finance en profitant de problèmes locaux et millénaires. Ce fait est indéniable.

En revanche, vous trouverez bien plus de djihadistes Français aujourd’hui que de djihadistes Béninois. Les grands contributeurs étrangers à Daech et Al Qaïda sont la Tunisie et du Maroc, puis les pays d’Europe. Les soldats perdus sont recyclés vers l’Afrique (leur point d’entrée étant la Libye). La guerre a pris la forme d’une coalition comprenant l’Arabie Saoudite, les Émirats, l’Egypte (soutenue par la France et les USA), opposée à une autre coalition comptant la Turquie, le Qatar et l’Iran dans ses rangs. Ces deux grandes coalitions s’affrontent en Libye sous les bannières du gouvernement officiel d’un côté et du général Aftar de l’autre. Le matériel de guerre est revendu au sud de la Libye (qui n’est contrôlé par aucun de ces deux camps) et passe au Tchad, au Niger, et de là au Mali, au Burkina, voire bien plus au sud. RW a raison de mettre en garde à propos des ports.

Il y a un narco-état en Afrique de l’Ouest, dont on ne parle jamais : la Guinée-Bissau. Les Nations-Unies estiment à 100 milliards de dollars le chiffre d’affaire du trafic de cocaïne qui transite du continent Américain vers l’Afrique. Or le PIB du Bénin, c’est 10 milliards de dollars, et celui du Mali, c’est 18 milliards. On estime les « honoraires » des djihadistes dans ce trafic entre 10 et 20 milliards. Ces mouvements de quelques milliers d’hommes, pour mener leur lutte, disposent de six fois le budget du Bénin. Sans un effort mondial, il y a donc un vrai risque du développement de ce trafic, et à plus long terme, d’une « Afrique de talibans ».

Entre Algésiras et Tanger, il y a 7000 marins. Le Nord-Ouest de l’Afrique est en Europe, ne nous y trompons pas. Les djihadistes n’ont aucun problème budgétaire.

 

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