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Martin Chobli, Médecin Urgentiste-Anesthésiste-Réanimateur, «L’urgence de rester Bénino-optimiste! »

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Son nom à lui seul, semble être une institution. Il inspire respect et admiration non seulement au regard de la formation, mais essentiellement du parcours. Ce nom est imprimé dans les esprits comme notamment, synonyme du Samu (Service d’aide médicale d’urgence) créé au Bénin en 1999. Et celui qui porte ce nom ne vous est certainement pas inconnu, chers lecteurs. Recherché et honoré pour ses compétences, il est considéré comme le plus réputé des médecins anesthésiste-réanimateur. Directeur du Samu-Bénin, Directeur de l’Enifasar, Professeur Honoraire de la Faculté de médecine, le Professeur Martin Chobli a contribué à former toute une génération de médecins en Afrique. Il voyage à travers le monde pour partager son expertise mais également pour distiller sa foi en l’avenir, en la jeunesse de son pays. Une espérance qu’il exprime à sa manière avec ce néologisme bien à propos « je suis un Bénino-optimiste ». Oui tout n’est pas rose au Bénin, la situation sanitaire de notre pays n’est pas des plus étincelante, mais le Professeur Chobli n’aura pas donné 40 ans de sa vie à ce secteur pour finalement se laisser aller au fatalisme. Celui qui, face à la disparition de son père alors qu’il n’a que sept ans, lançait comme une prophétie et un cri de l’âme, un désespéré « quand je serai grand je serais docteur », peut se considérer comme un homme heureux et béni des Dieux, lui qui a trouvé la grâce de transformer cette rage et ce rêve en une réalité profitable à toute une Nation. Le Professeur Martin Kpenou Chobli, le Bénino-optimiste peut tranquillement gouter aux délices de la retraite, le cœur, l’esprit et la conscience rassasiés d’une vie consacrée à lutter contre la fatalité et l’ignorance. J’ai bien dit, retraite ? Drôle de retraite en ce qui concerne notre jeune homme de 67 ans. Il y est depuis trois mois, mais c’est comme si rien encore n’avait changé dans ses habitudes. L’entretien que je vous donne à lire aujourd’hui est le fruit de longs reports de programmes : le professeur voyage beaucoup et est toujours aussi occupé. Et l’équipe a réussi à mettre le « grappin » sur lui, ce dimanche, il était encore au front. C’est le cas de le dire, il gérait des urgences : « l’évacuation dans les plus brefs délais du Ministre Dègla et celle par avion sanitaire spécial, de deux patients européens travaillant sur les plateformes pétrolières, dans notre pays qui ont inhalé pendant deux jours sans le savoir, les gaz du climatiseur ». Au moment de vous laisser vous plonger religieusement dans l’interview de celui que Maitre Joseph Djogbenou nomme le « saint père de la médecine », je m’en voudrais de ne pas vous offrir en partage, ces quelques vers du poète Alfred De Vigny, l’un de ses préférés avec Lamartine et De Musset : «Sur cette terre, l’homme n’a point de port, le temps n’a point de rives, il coule et nous passons ». Bonne lecture !

Remontons un peu le cours du temps : c’est en 1975 que vous obtenez votre doctorat en France. Après y avoir travaillé quelques temps vous décidez de revenir au pays en 1981 ? Dites-nous ce qui a motivé ce choix et le contexte qui prévalait à cette époque.

Vous avez bien dit 1975, c’était une année importante pour notre pays. Le Dahomey est devenu République Populaire du Bénin. Il y avait eu des changements importants. A l’époque en France, j’appartenais à un groupe d’étudiants qui pensaient qu’il fallait retourner au pays pour participer à son développement. Après le doctorat d’Etat en médecine, je suis restée encore trois pour faire la spécialité en réanimation et médecine d’urgence. J’ai terminé en 1978 après j’ai travaillé pendant deux et je suis rentré définitivement en 1981.

Et entre  1991 à 1993, vous demandez une mise en disponibilité et suivez des cours et stages de recyclage en Europe. Vous revenez au pays, mais ne reprenez pas vos activités au CNHU en raison de « problèmes administratifs ». Quels étaient ces problèmes ?

Effectivement je souhaitais réorienter ma carrière beaucoup plus sur la médecine d’urgence que sur l’anesthésie réanimation tout court et puis je voulais aussi revoir d’autres conditions de travail. Et à la fin de la disponibilité on m’a rappelé qu’il y avait une règle administrative qui stipule que l’Etat n’était pas obligé de  remettre au citoyen parti en indisponibilité le poste qu’il avait au moment qu’il est parti. Une disposition qui m’a été peut-être sévèrement appliquée. Et cela s’est arrangé avec le temps parce qu’il y avait une autre règle que les pseudos administratifs qui appliquaient les règles avec rigueur avaient oublié. C’est que dans le monde universitaire, c’est comme dans l’armée, c’est le plus ancien dans le grade le plus élevé. On m’a dit on ne peut pas vous retourner à votre poste mais en même temps on ne peut pas me mettre en dessous de celui qui occupait le poste. Et, comme le Béninois ne sait pas se corriger on a laissé pourrir la situation pendant deux ou trois ans avant d’être contraints par la nouvelle ministre de la santé, Madame Marina Massoubodji. Avant que cela ne se fasse, et comme cette fameuse règle ne s’appliquait qu’à l’Hôpital et pas à l’université. J’ai continué de donner mes cours normalement à l’Université où j’étais le plus ancien dans le cadre le plus élevé. J’ai continué à participer au jury des doctorats en médecine et à participer au jury des examens cliniques et l’Etat me payait à ne rien faire à l’hôpital. Nous les médecins, les professeurs de médecine, nous sommes des bi-appartenant, nous appartenons à la santé publique et nous appartenons à l’enseignement supérieur. L’enseignement supérieur est mon premier employeur. Je ne dois rien au Ministère de la santé. Je ne suis au Cnhu que parce que c’est le terrain d’application de la faculté de médecine. Il y a des professeurs de la Faculté de médecine qui ne mettent pas pied au Cnhu pace que leur matière n’a pas de répondant clinique. A ce moment-là quand le Cnhu dit à quelqu’un qu’il ne va pas travailler, il peut s’en foutre à la rigueur. Mais il se posait le problème de l’exercice du métier. Après avoir discuté avec le Ministre de l’Enseignement supérieur de l’époque, je me suis organisé et puis j’ai pris un poste en France à temps partiel qui me permet de continuer à pratiquer tout en maintenant mes cours à l’Université. Cela a duré deux ou trois ans comme cela et c’était bien dommage quand même pour le budget national de notre pays.

Racontez aux lecteurs de Matin Libre l’histoire de la création du Samu au Bénin et la part qui a été la vôtre dans le processus ?

L’histoire de la création du Samu est une belle histoire. Tout remonte à décembre 1995, au sommet des chefs d’Etat de la Francophonie tenu au Bénin. On nous avait confié la couverture médicale de cet évènement. J’ai organisé cette couverture en trio avec le professeur Hyppolite Agboton, le chef service de cardiologie qui était le point focal médical au niveau du comité d’organisation et Madame le Professeur Marina Massoubodji. Notre comité a très bien fonctionné, nous avons réalisé une très bonne couverture avec des très grandes actions. L’une de ses actions a été l’évacuation sanitaire en extrême urgence du Président de la République de Djibouti, qui au cours du sommet a présenté une grande détresse alors qu’il était en audience avec le Président Jacques Chirac. Le Président Chirac a aussitôt mis son avion sanitaire à disposition. Et j’ai accompagné le Président Djiboutien jusqu’à Paris où il a été soigné, tout s’est bien passé. Il y a eu également le premier ministre du Canada qui a développé un paludisme sévère et on a préparé son évacuation et d’autres personnalités politiques encore dont nous avons eu à nous occuper. Donc la couverture médicale a très bien fonctionné. Nous étions donc en décembre 1995. Quatre mois plus tard Madame Marina Massoubodji est nommée Ministre de la santé en avril 1996 par le Président Mathieu Kérékou. Elle me dit « une activité qui a eu autant de félicitations doit être pérennisée pour que cela profite aux Béninois » et elle m’a demandé de faire le projet du Samu et donc c’est comme ça que le Samu est né au Bénin. On a donc fait le projet et avec les lenteurs administratives, le décret a été signé en Mars et le Samu-Bénin a démarré en Novembre 1999.

Seize ans après le Samu Bénin fonctionne-t-il toujours correctement ?

Oui ça fonctionne bien. Le Président Mathieu Kérékou toujours dans sa recherche de la justice et de l’équité a dit « quand j’ai lu les textes, le Samu c’est une bonne chose, mais il ne faut pas que cela profite seulement aux gens de Cotonou, on doit faire en sorte que cela profite à tout le Bénin. Donc sur ses instructions, on a créé des antennes régionales en même temps. Donc il y a le Samu de Cotonou, et on a créé une antenne dans chaque département.

Est-ce que vous disposez d’un centre de réception et de régulation des appels ?

Oui nous avons un numéro à Cotonou le 95 36 11 04, où à tout moment, vous pouvez appeler Il y aura toujours quelqu’un pour vous répondre. A partir de cet appel, on déclenche le processus. Selon la gravité on décide s’il faut un médecin ou s’il suffit d’un infirmier. A Cotonou, le Samu marche bien. Vous savez il n’y a pas beaucoup de pays qui ont le Samu en Afrique. Le premier Samu en Afrique c’est celui d’Abidjan créé dans les années 1970. Mais depuis, le Samu en Côte d’Ivoire n’existait qu’à Abidjan, c’est seulement maintenant qu’ils ont mis une antenne à Yamoussoukro. Nous au Bénin, nous avons vu grand et ça nous a fatigué en cours de route. Le Samu du Gabon fonctionne difficilement, celui du Cameroun ne fonctionne pratiquement plus. C’est difficile de faire tourner le Samu.

Vous êtes notamment appuyés par la France et le Canada. Quelle est la part de l’Etat Béninois ?

« Aide-toi et le ciel t’aidera ». Notre pays aussi doit faire aussi l’effort d’acquérir des ambulances, du matériel. Il faut croire qu’au niveau du ministère de la Santé, ils sont dans cette logique. Pendant longtemps, il paraît qu’à cause de la crise économique, l’argent du budget servait à payer les dettes antérieures vis-à- vis des sociétés internes. Il semble que ces dettes soient actuellement apurées, et je pense qu’on va nous acheter les équipements pour les années qui viennent.

Professeur Chobli, il est un fait que notre système de santé n’est pas des plus reluisants. Les femmes continuent de mourir en essayant de donner la vie, les erreurs médicales sont nombreuses comme partout mais passent ici souvent pour des actes banals et impunis. Ne parlons pas de la vétusté des installations et aussi de l’installation anarchique de cliniques dans les quartiers. Militez-vous pour une amélioration de la situation à ce niveau ?

C’est clair qu’il faut améliorer de fond en comble la situation sanitaire de notre pays. Et en réalité le mot erreur médicale, ce n’est pas ce qui se passe au Bénin. L’erreur médicale en Europe c’est des gens compétents, qui sont à leur place, qui sont administrativement en règle pour travailler et qui se trompent en travaillant. Mais ici, on appelle erreur médicale toutes les complications qui peuvent avoir. On fait des confusions. Nous avons des cabinets illégaux, là on ne peut pas parler d’erreur médicale. L’illégalité c’est que le Ministère ne soit pas capable de fermer des cabinets ouverts par des infirmiers ou des aides-soignants. Il y a bien des cliniques à fermer. Des cliniques où on opère où il n’y a pas l’oxygène dans le bloc opératoire par exemple ! Le ministère de la Santé ne peut pas accepter ça. Moi je pense qu’il faut une brigade pour vérifier toutes les cliniques et cabinets illégaux où il se passe n’importe quoi, où il y a beaucoup de pertes de vies humaines. Et je le dis encore une fois, ce ne sont pas des erreurs, c’est l’exercice illégal de la médecine, l’exercice de la médecine sans les conditions requises. Et les gens doivent connaître leurs droits, ils doivent savoir qu’ils ont le droit à la vérité quand ils ont perdu quelqu’un dans une institution sanitaire, savoir pourquoi cette personne est décédée.

Parlons du Cnhu, ou nous réalisons cette interview. Vous savez certainement que mouroir est l’autre synonyme que les Béninois ont donné au centre

Ce n’est pas juste. Tous les Chu du monde sont des mouroirs. Si les gens ne meurent pas au Cnhu où est-ce qu’ils vont mourir ? Je ne dis pas qu’il faut que les gens meurent…
Les infrastructures ne sont pas à la hauteur, les chambres précisément. L’accueil réservé aux patients n’est pas toujours des meilleurs. Je me suis toujours demandé ce qui pouvait amener un membre du corps médical à maltraiter un patient.
C’est vrai que l’hôtellerie a toujours été un problème au Cnhu. Mais là, je sais que la direction actuelle a fait pas mal d’efforts. Quand vous allez dans le service de pédiatrie, c’est joli, bien décoré et tout ça. Il y a eu une amélioration nette, ce n’est pas encore les normes mais on va y arriver. C’est notre système sanitaire qui est mis en cause. Moi-même pour avoir eu des parents qui ont été soignés ici, je sais que quelqu’un qui vient au Cnhu aujourd’hui et qui ne connait personne dans le système peut perdre banalement, trois à quatre jours pour ce qu’il aurait dû faire en deux ou trois heures. Il faut que l’on puisse corriger cela. Corriger cela, c’est mettre des garde-fous que les choses soient très claires, que le circuit patient soit bien tracé. Mais l’Etat n’y arrive pas. Le Cnhu aujourd’hui ne donne pratiquement plus aucun médicament. Au service des urgences, il y a un minimum maintenant pour permettre de commencer les premières perfusions, mais il y a encore plein d’ordonnances. Moi je dirais simplement que le Bénin n’a pas les moyens de sa politique sanitaire. Notre politique sanitaire sur le papier elle est très belle, bien écrite. Mais il n’y a pas les moyens. Les moyens ne sont pas que financiers, il y a aussi la ressource humaine. Il y a aussi les mentalités : que le personnel de santé sache que ce que l’Etat donne c’est pour le patient et pas pour ramener dans son cabinet le soir. On doit y arriver. Et moi, je ne suis pas « Bénino-pessimiste » on doit y arriver un jour avec votre génération.

Je souhaiterais que l’on parle de l’évacuation sanitaire des Chefs d’Etat. Est-ce que ce n’est pas parce que ces dirigeants ont la possibilité d’aller se faire soigner à l’extérieur dans de meilleures conditions, que peut-être ils ne prennent pas la mesure de la situation déplorable dans leur pays ?

Je crois que les évacuations sanitaires c’est pour tout le monde, selon la loi c’est très clair..

Oui mais ça dépend souvent de qui on est et de qui on connait …

Les dossiers sont peut-être plus ou moins vite accélérés selon ceux qui demandent. Mais au Ministère de la santé, je connais bien l’équipe des évacuations sanitaires. Ils font l’effort de satisfaire le plus de monde possible.

Je résume ma préoccupation : est-ce qu’on ne devrait pas mettre un peu plus de moyens dans le secteur de la santé, pour que l’on ressente moins le besoin d’évacuer les malades à l’extérieur ? On cite quelques pays africains en exemple, pourquoi au Bénin, on ne peut pas avoir des unités de référence ?

C’est indispensable, et la seule politique qui va nous sauver c’est mettre les moyens ici. Mettre les moyens ici pour moi, c’est très simple. On n’a pas besoin d’une médecine haut de niveau comme en France. Il y a des hôpitaux à Paris, mais vous savez, les Français qui habitent Rêne, qui habitent Aix en Provence, n’ont pas nécessairement besoin de venir à Paris pour se faire soigner, c’est nivelé. Le problème c’est d’avoir un seuil de médecine où les problèmes essentiels sont réglés. Et cela, nous devons être  capables de le faire. Il y a des pays qui ont commencé à le faire.  Moi j’ai visité il n’y a pas longtemps, l’hôpital de N’Djamena au Tchad, c’est un hôpital de référence qui a été construit selon les normes européennes. Et comme on me l’a expliqué, cet hôpital a fait diminuer déjà de 35% les évacuations sanitaires après un an de fonction. Le Tchad n’avait pas d’hémodialyse. Tout malade qui devait être dialysé était évacué. Tous ces malades sont là maintenant bien dialysés. Nous, on a fait cet effort il y a très longtemps, on aurait pu être très en avance. Pour les problèmes de dialyse on est compétent. Il suffit de faire la même chose dans d’autres domaines, pour qu’on puisse soigner les gens sur place.  Ce que j’ai vu au Tchad m’a séduit, c’est beau. J’ai visité et cela marche. On voit la différence avec le Chu. La réalité est que la gestion de ce deuxième hôpital a été confiée aux Européens et cela marche et nous-même on est là, on tourne et on n’agit pas. Ce n’est pas possible. Quand l’Européen dit à l’aide-soignant, balaie, il balaie. Ici quand toi tu dis à un aide-soignant balaie le sol, il te nargue et il continue son chemin. Donc il y a le problème de moralisation complète des agents de santé, dans tous les domaines, d’ailleurs mais au niveau de la santé, c’est important parce que c’est la vie humaine qui est au bout du rouleau et très rapidement on est coincé. Mais on va y arriver. Je pense qu’il faut des décisions radicales.

Et on attend qui pour prendre ces décisions radicales ?

Les générations changent. Nous, sommes vieillissants et tout le monde va partir. Dans ma génération, nous sommes 6 ou 7 professeurs. On est parti à la retraite cette année, on va se renouveler et ça donnera peut-être une impulsion nouvelle.


Parlons de la relève, aujourd’hui vous êtes le doyen, l’ainé. La France est le pays d’accueil de nombreux et excellents médecins béninois. Dans votre spécialité, il y en a certainement qui souhaiteraient revenir et mettre la main à la pâte ici au pays. Qu’est-ce qu’on fait pour les aider, pour les encourager ?

Non pour venir au pays, puisque je suis resté comme eux, j’ai fait mes études en France et puis à un moment j’ai décidé de rentrer. Mais rentrer au pays, cela dépend de soi-même d’abord. Il y a des motivations, elles peuvent être sanitaires, elles peuvent être politiques, et tout pris ensemble, la motivation se fait ressentir.  Il n’y a pas à jeter la pierre à ceux qui sont restés, moi je dis toujours, l’homme est libre de vivre où il veut. Si tu restes là-bas ne dit pas que Marine Lepen te dérange. Si tu as choisi de vivre là-bas tu vis là-bas avec tous les problèmes qui s’y trouvent. Ceux qui sont ici ont choisi de revenir. Nous, en anesthésie on a des collègues qui sont là-bas et qui reviennent régulièrement  nous aider à former les jeunes, à nous aider à trouver du matériel.

C’est une question de condition. Ici ceux qui décident de s’installer, n’ont peut-être pas les mêmes conditions que celles qu’ils pourraient avoir là-bas tant sur le plan du matériel qu’au niveau de la motivation. On a l’impression qu’ils ne sont pas bien payés ici.

Le principal problème peut ne pas être le salaire, parce que le salaire, où vous le gagnez, vous le dépensez toujours pour vos besoins, le médecin qui est rentré ici ne marche pas nu, il ne marche pas pieds nus, il a une femme, il paye les études pour ses enfants, peut-être pas avec aussi de facilité. En France, tout le monde a de l’argent. Les belles voitures, ce sont les aides-soignants qui les détiennent. Ils n’ont pas de souci et ils mettent tout ce qu’ils gagnent dans le circuit. J’ai des amis là-bas et tout le monde sait qu’au Bénin on ne nous donne pas l’argent que nous méritons. Un médecin doit être à l’aise. La voiture pour un médecin, ce n’est  pas du luxe et chaque fois que moi je vois un docteur en médecine sur une moto, j’ai envie de pleurer ce n’est pas normale, il doit aller soigner les gens, en saison de pluie, il ne peut pas aller au service parce que la pluie a commencé à 7h 45, l’Etat doit regarder et commencer à donner de facilité aux médecins,  les moyens pour avoir un véhicule, pour s’acheter une maison, si on crée les conditions, les gens vont rester c’est claire.

Heureusement, la situation est différente de ce qu’elle était. Les jeunes aujourd’hui, travailleront dans un peu plus de confort, qu’il y a 20 ans !

Oui il y a une amélioration, les salaires il ne faut jamais les comparer, parce que le jeune médecin spécialiste il démarre peut être avec 300.000 F, ce n’est pas beaucoup d’argent. Si avec  les 300 000F, les conditions sont remplies, il y a le matériel il peut soigner les gens. Je crois  qu’il faut améliorer les conditions des médecins, améliorer leur salaire. Vous savez, il y a des facteurs très simples. Par exemple au début, quand on a créé le service des urgences, le Président de la République s’y est vraiment impliqué. Lors d’une visite il s’est rendu compte qu’il y a des malades par terre, comment on va faire, les malades sont par terre; il s’est fâché on lui a dit Monsieur le président on ne peut pas mettre un Béninois par terre s’il y a là où le mettre. En même temps nous avons aussi les bureaux, si on met les bureaux en haut, et que tous les médecins montent,  la situation sera meilleure…, Il a dit, mais Professeur Chobli on va voir. Il a donné les instructions et on a construit des bureaux, les médecins spécialités ont un bureau correcte et on est surpris de voir   à trois heures du matin les médecins qui sont en train de travailler, dans ce Cnhu alors qu’ils ne sont pas de garde. Quand un médecin est dans de bonnes conditions, pourquoi vous ne voulez pas qu’il travaille? Cela peut améliorer les prestations,  ce sont des choses très simples qui n’ont l’air de rien du tout mais qui s’imposent. Tous les médecin chef de service militaires spécialisés ont une voiture, pourquoi pas les médecins spécialistes dans notre seul hôpital Cnhu?

Qu’est-ce qui vous a donc amené à la médecine alors?

Je suis venu à la médecine de façon un peu particulière. J’ai perdu mon père très tôt quand j’avais sept ans. Il a été longtemps malade et puis le docteur a dit à ses parents, mes oncles, et tantes que c’était terminé, qu’on ne pouvait plus le soigner. Et  il est décédé. Le jour de l’enterrement, j’ai demandé à mon grand oncle de quoi mon papa était décédé. Et il m’a juste répondu : les docteurs n’ont pas pu le soigner. Alors, il paraîtrait, je ne m’en souviens plus, que j’ai dit le jour là que quand je serai grand, je serai docteur et les pères ne vont plus mourir. Je crois que ma maman y a joué un grand rôle. Elle m’a poussé, et m’a soutenu dans cette direction-là. La motivation médicale il y en a par vocation c’est vrai. Mais je pense que la vocation quand on dit qu’elle est née au lycée, ce n’est pas vrai, c’est quand on commence vraiment la médecine qu’on voit si on peut y rester ou non.

Et quand vous avez commencé à exercer est ce que vous avez cherché à savoir de quoi votre père est décédé ?

Oui, bien sûr, c’était la maladie pulmonaire chronique. Vous  savez, on  est né à un moment  où il n’y avait même pas d’antibiotique. La pénicilline je crois que c’est arrivé après. La médecine à cette époque-là n’était pas capable de guérir. La médecine a tellement évolué. Il y a eu une évolution extraordinaire dans la médecine et dans le domaine chirurgical qui permet d’opérer les malades qui étaient déclarés inopérables. On les opère aujourd’hui avec succès.

Vous êtes donc un Bénino-optimiste, membre de nombreuses associations, et vous êtes très actif sur le plan international. Que reste-t-il de vos actions sur le plan national.

A la retraite, je n’ai plus de contrainte au poste, sur le plan national. Tout ce que je fais à l’extérieur profite à notre pays. Par exemple, j’ai beaucoup travaillé à la Wsfa, Word Federation Society of Anesthesia qui regroupe tous les grands décideurs de la spécialité réanimation-urgence-anesthésie. Cela a permis d’avoir de bons projets pour notre pays. L’un des meilleurs projets que nous avons eus, c’est une coopération avec nos collègues belges pour la formation à Cotonou, de la spécialité des médecins en réanimation anesthésiste. Cela a cours depuis 1997 et nous avons formé au total 116 médecins et cela est un des succès formidables avec nos collègues belges. Et nous formons dans tous les pays. Par exemple, si vous allez au Burkina-Faso aujourd’hui, il y a 23 médecins anesthésistes qui travaillent dans ce pays et sur les 23, 15 ont eu leur diplôme à Cotonou, c’est  formidable. Vous allez au Niger, sur les 15 médecins anesthésistes, vous en avez 12 qui sont diplômés de l’école de Cotonou. Il y a encore d’autres pays : au Togo, eux ils sont 9, tous sont venus de Cotonou sauf le Chef service, le médecin militaire qui avait été formé à Bordeaux. Voilà par exemple ce que mes activités internationales peuvent apporter sur le plan national. Et quand ces gens viennent, ils restent cinq ans dans notre pays. Nous avons même des médecins de Djibouti, nous avons des médecins originaires des Comores, nous avons des médecins originaires de Madagascar qui ont entendu parler de notre école, de ses performances et qui sont venus se faire former. C’est le cas aussi de la Guinée, du Gabon, le Cameroun, la Centrafrique, le Tchad. Le seul professeur d’anesthésie au Tchad vient de Cotonou. Et là-bas ils ont des problèmes de ressources humaines. Il y a deux autres Tchadiens qui sont en formation pour le rejoindre bientôt.

Le Bénin a donc une belle renommée sur ce plan-là !

Ah oui ! Notre école est reconnue partout comme une école très performante. Sur le plan national aussi avec le Samu, il y a une période où j’ai sillonné tous les hôpitaux, jusqu’au nord un peu partout pour voir comment on prend en charge les urgences pour des actions concrètes sur le terrain, pour voir comment on peut développer la médecine d’urgence, je ne peux que parler de ma spécialité. Comme il n’y a pas beaucoup de médecins anesthésistes, on forme des infirmiers anesthésistes. Dans les hôpitaux, si vous allez à Banikoara, il n’y a pas de médecin anesthésiste, mais l’infirmier anesthésiste est bien formé et peut permettre de faire toutes les opérations, les césariennes là-bas. Vous allez à Nikki, partout, vous avez des infirmiers anesthésistes partout. On a mis en place une école avec Madame Kandissounon, ministre de la santé, l’école nous a donnés les moyens et on a bien fonctionné. Au moment où  nous avons créé l’école, il y avait 66 infirmiers anesthésistes pour tout le Bénin, mais aujourd’hui, ils sont 219. Cela a donc été efficace de ce côté aussi. On est tranquille, l’école a eu quelques problèmes, on n’a plus recruté depuis quelques années, mais on va recruter encore avec les nouveaux jeunes.

Dites-nous professeur est-ce que vous êtes satisfait de vous-même à cette étape de votre carrière, est ce que vos objectifs ont été atteints ?

On ne peut jamais atteindre tous les objectifs qu’on se fixe, sinon tout serait parfait. Mais en gros, je crois que mes principaux objectifs ont été atteints. Le premier, c’est médicaliser l’anesthésie dans mon pays, j’y suis arrivé. J’ai été le premier médecin anesthésiste à mettre les pieds dans ce pays, donc j’étais le seul, il n’y avait pas un autre médecin anesthésiste. Après, j’ai été rejoint par le Docteur Atchadé Dominique et après par le Docteur Aguèmon. Aujourd’hui, il y a 22 médecins anesthésistes. Je pense qu’on peut dire que là on a amélioré les choses. Les infirmiers anesthésistes, quand j’étais arrivé, ils étaient 17 sur tout le territoire national, après ils sont montés à 66 quand on créait  l’école parce que j’ai favorisé le départ de plusieurs jeunes pour se former ailleurs quand nous n’avions pas l’école, notamment en Algérie et en Côte d’Ivoire. Après on a créé l’école, aujourd’hui on en a 219. Il faut dire aussi qu’on est tranquille de ce côté-là. Maintenant pour la médecine d’urgence, on s’est rendu compte que les infirmiers diplômés d’Etat formés chez nous ici, ne sont pas capables de gérer les problèmes d’urgence correctement, ce n’est pas de leur faute. Ils n’ont pas appris cela à l’école d’infirmiers, ils ont tellement de choses à faire, et nous avons donc créé une école d’infirmiers urgentistes. Les gens se sont inscrits massivement et nous avons actuellement des infirmiers urgentistes qui font tenir les hôpitaux, à Porto-Novo, ici  au Cnhu, à Abomey, à Parakou, à Ouidah, et cela change complètement la physionomie de la prise en charge des urgences. C’est une spécialité nouvelle et rare et qui fait de ces infirmiers-là, des agents qui rendent de grands services. Et ce sont eux qui font tourner les antennes Samu aujourd’hui. Mais l’objectif général qui est de contribuer à l’amélioration des prestations de santé dans mon pays, je crois qu’il n’a pas été totalement atteint parce que la médecine est pluridisciplinaire, on ne peut pas seul améliorer le secteur. Dans cette multidisciplinarité, on n’a peut-être pas su agencer les choses pour faire avancer les choses au même rythme mais cela finira par se faire puisque je suis « Bénino-optimiste ».

Et que doit-on retenir pour conclure ?

Mon mot de fin, c’est dire que malgré les conditions, malgré l’indigence des moyens parfois, la médecine béninoise n’est pas nulle, ce n’est pas la moins performante d’Afrique. Moi j’ai sillonné tous les pays d’Afrique, malgré toutes les insuffisances, nous sommes en avance sur de nombreux pays, parfois même des pays insoupçonnés. C’est vrai dans la pratique médicale on ne peut pas dire que le Bénin est en avance sur d’autres pays. Mais il reste que les autorités de notre pays y mettent encore un peu plus d’attention. Dans la santé comme le disait un ancien directeur de l’Oms, il y a trois groupes. Il y a le malade, c’est l’élément principal, il y a ceux qui vont le soigner, c’est nous les agents de santé, ils y a ceux qui détiennent les moyens de l’Etat pour les soigner, si ces trois groupes ne fonctionnent pas de façon harmonieuse, c’est le malade qui est le plus grand perdant. C’est pourquoi dans les grèves actuelles, le malade est entre le marteau et l’enclume. Six mois de grève c’est trop. Je pense qu’il faut retrouver la voie du milieu pour le bonheur de nos populations.

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Par Djamila Idrissou Souler Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

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