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Docteur Tiémoko Yo, Représentant de la Fao au Bénin : Pour une Fao proche des populations

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Quand à l’expertise technique, le manager sait aussi montrer des capacités communicationnelles et émotionnelles, cela ne peut que ravir les journalistes et autres acteurs des médias et de la communication ! Il paraît que l’une des clés de l’intelligence sociale est de savoir montrer par son attitude et son discours que l’on sait faire preuve d’empathie. Nous échangeons aujourd’hui avec un manager qui détient à coup sûr cette clé. Quel ravissement d’avoir un interlocuteur tel que Monsieur Tiemoko Yo. Notre entretien a eu pour cadre le jardin de la Fao, dans une ambiance décontractée qui ne trahissait pourtant pas la finalité de l’exercice. En moins d’une heure et l’air de rien, l’expert en recherche agricole qui comptabilise plus d’une vingtaine d’années dans le domaine, a décliné ses objectifs et ses priorités pour le Bénin et nous faire savoir  comment il souhaite réellement faire de la Fao une institution plus proche des producteurs et du secteur privé. Si je devais faire une recommandation aux managers à venir : n’allez jamais dans une interview sans votre arme fatale : le sourire ! Docteur Tiémoko en use sans en abuser et je pense que cela lui réussit assez. Depuis huit mois qu’il est installé au Bénin, c’est la première interview officielle qu’il accorde. Un honneur pour votre quotidien et une opportunité qui lui permet de mieux présenter les activités de son institution et de partager avec la population, ce que la Fao compte faire avec les acteurs du monde agricole en matière de développement de l’agriculture et de la sécurité alimentaire au Bénin.

Par Djamila Idrissou Souler Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Le principal objectif de la Fao comme nous pouvons le lire sur les différents supports de présentation, est l’éradication de la faim, de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition dans le monde. Au Bénin, quelles sont concrètement les actions menées sur le terrain pour atteindre ce but ?

Pour être concis, on peut présenter l’ensemble des activités menées par la Fao au Bénin en trois points. La Fao appuie le Gouvernement et les organisations professionnelles agricoles en matière d’élaboration de politiques et de stratégies de développement agricole, afin de leur permettre de disposer d’outils de gouvernance et d’opérationnalisation  à la fois pertinents et performants. La Fao mène également, à travers des projets, des activités pour contribuer à l’intensification, la diversification et la modernisation de l’agriculture béninoise, par le transfert de connaissances et de nouvelles technologies, aussi bien au niveau des producteurs agricoles que des techniciens d’appui. Ces projets portent sur des priorités liées à la sécurité alimentaire, à la gestion durable des ressources naturelles et au renforcement de capacité des acteurs et des institutions. La Fao mène aussi des activités d’assistance aux populations et communautés affectées par des situations de catastrophes naturelles comme ce fut le cas au Nord du Bénin en 2013 avec les inondations. Suite à ces catastrophes, la Fao a lancé trois projets qui sont en cours, non pas en matière de secours d’urgence humanitaire, mais pour aider les populations qui ont subi ces catastrophes à reprendre leurs activités économiques, notamment agricoles et surtout pour les former, renforcer leur capacité d’adaptation, leur résilience pour qu’elles soient mieux préparées à affronter et à résister aux situations difficiles qui pourraient advenir.

Intervention d’urgence, on y reviendra quand on abordera l’Ebola. Expliquez-nous le rôle que vous jouez auprès des Etats membres.

La Fao est l’agence spécialisée des Nations Unis en matière d’alimentation et d’agriculture. Il s’agit donc, avant tout, d’une organisation technique qui a développé une expérience avérée dans ces domaines relevant de son mandat. La Fao est  un partenaire technique des Etats, des organisations de la société civile et des acteurs qui opèrent dans le secteur privé. La Fao agit en partenariat avec tous ces acteurs, au niveau national, régional et international pour contribuer au développement agricole des pays et à l’amélioration de la situation alimentaire des populations. Il s’agit d’une organisation qui dispose en son sein de plus de 1500 experts dans tous les domaines de développement agricole. C’est surtout cette expertise que la Fao apporte comme appui aux Etats et autres bénéficiaires cibles. Les représentations pays de la Fao ont pour rôle d’identifier les besoins et les demandes de ces acteurs, exprimées à travers des requêtes, et de mobiliser cette expertise disponible en back-office pour donner des réponses appropriées, bien entendu en fonction des ressources disponibles de l’organisation.

La Fao vit des ressources financières constituées de la quotepart des Etats membres et d’autres contributions volontaires. Cela suffit-il toujours pour faire face à ce que vous détaillez comme actions?
 
Pour une organisation qui a un champ d’intervention aussi vaste et aussi important que la Fao, il est bien évident que nous avons besoin de plus de ressources face aux multiples défis. Votre analyse sur la structure de financement est juste. Les ressources utilisées par la Fao proviennent actuellement de deux sources principales. Les ressources propres de la Fao qui sont issues des quotes-parts des Etats membres, qui constituent le budget régulier, et les apports extra budgétaires apportés sur une base volontaire par des partenaires bilatéraux et multilatéraux, qui aujourd’hui constituent la plus grande partie des ressources mobilisées par la Fao pour mettre en œuvre ses projets. Mais ce qui est aussi important à signaler, c’est que la Fao se présente comme une conscience en matière de développement agricole, pour amener les Etats et l’ensemble de nos sociétés à mettre au centre de leurs préoccupations l’agriculture, investir davantage dans l’agriculture, créer un environnement qui incite les entrepreneurs à investir dans l’agriculture, créer les conditions permettant aux petits producteurs d’avoir accès à des financements  et développer leurs propres exploitations. Parce que, en fin de compte, la plus grande partie de l’investissement fait dans le secteur agricole en Afrique et ailleurs est fait par les petits producteurs.      
C’est donc l’ensemble de toutes ces démarches qui forme la mission de la Fao : amener toute notre société à mettre les problèmes d’alimentation, de nutrition, d’agriculture, d’environnement au centre de nos préoccupations.

Vous dites être un peu un objecteur de conscience… Le Bénin pose-t-il des actes assez rassurants dans ce sens ?

Au Bénin, je pense qu’il y a eu des points positifs en matière de développement agricole. Je voudrais vous rappeler que le Bénin fait partie des pays qui ont atteint l’objectif du millénaire qui consistait à réduire de moitié, la proportion de la population qui souffre de la faim. Le Bénin a atteint cet objectif en 2013 avant le terme des OMD prévu pour 2015. C’est un pas important qu’il faut saluer, et il faut encourager tous les acteurs qui ont permis d’atteindre cet objectif. Il s’agit du gouvernement, des producteurs, les organisations des producteurs, tout ceux qui contribuent à faire évoluer le secteur agricole. Maintenant, on doit aussi reconnaître que par rapport aux potentiels de production dont dispose le Bénin, il reste beaucoup à faire. Si j’avais un diagnostic rapide à faire sur les défis de l’agriculture béninoise, je dirais, à première vue, qu’elle est trop centrée sur la production cotonnière. C’est aussi une agriculture qui pour la plupart des cultures, a des rendements faibles par unité de surface et les produits obtenus subissent encore peu de transformation. Donc les enjeux de demain, c’est d’abord diversifier l’agriculture béninoise par le développement d’autres spéculations. C’est le gage d’une meilleure stabilité. Les potentialités existent. Il faut également faire en sorte d’intensifier davantage  l’agriculture pour que le producteur puisse récolter sur une surface donnée plus de rendement, par l’accès à des semences de qualité, la formation aux bonnes pratiques agricoles etc. On assiste à un début de la transformation des produits agricoles. C’est cette tendance qui permettra de créer de la valeur ajoutée et des emplois dans le secteur secondaire.  Et quand je dis tout cela, en réalité je ne dis rien de nouveau, parce que tout cela, est inscrit dans le plan stratégique de relance agricole du Bénin. Et je pense que cela fait partie des objectifs de développement que poursuivent tous les acteurs y compris le Gouvernement.

Justement tout cela est connu déjà. Le Bénin est un pays essentiellement agricole, les chiffres le disent. Le pays dispose d’un bon climat, de riches potentialités agricoles. Mais pourquoi peine-t-on tellement à décoller ? Déjà, le Bénin n’accorde que 5% de son budget à ce secteur. Est-ce là l’expression d’une réelle volonté de changer la donne?

Je ne suis pas en mesure de vous donner les chiffres exacts de la part du budget accordé au développement agricole au cours des années passées. Mais je sais que vous êtes en train de faire allusion à la déclaration de Maputo de 2003 sur le développement agricole et la sécurité alimentaire, déclaration dans laquelle les chefs d’Etat africains s’étaient engagés à affecter  10% du budget des pays au développement agricole. Globalement au bout d’une décennie de mise en oeuvre,  je crois que seulement treize pays sur les 54 que compte l’Afrique ont pu atteindre cet objectif. Mais je ne suis pas attaché aux chiffres en tant que tel, ce qu’il faut voir c’est la dynamique et la volonté qu’il y a derrière les chiffres. Est-ce que les Etats ont ramené l’agriculture au centre de leurs préoccupations pour ne pas que l’Afrique revive ce que nous avons vécu en 2008, avec la crise alimentaire où les populations africaines, dans certains pays en tout cas, sont descendues dans la rue parce qu’elles avaient faim ? Est-ce que les décideurs africains ont compris que l’agriculture constitue un potentiel économique immense et un réservoir d’emplois à exploiter ?

L’agriculture béninoise est essentiellement familiale et se fait sur de petites exploitations. Comment la Fao soutient-elle les paysans face à la concurrence de grands exploitants et autres entrepreneurs privés du secteur, aux problèmes de financement et de disponibilité des terres ?

L’agriculture familiale est au cœur des préoccupations de la Fao. L’année 2014 a été déclarée par les Nations Unies, l’année de l’agriculture familiale et la Fao a dédié la journée mondiale de l’alimentation célébrée le 16 octobre dernier aux agriculteurs familiaux pour l’important rôle qu’ils jouent pour nourrir le monde et préserver notre environnement. Parce qu’effectivement l’agriculture familiale joue un rôle primordial pour l’alimentation des populations rurales et urbaines. L’essentiel de notre action vise effectivement à soutenir et renforcer ces acteurs essentiels pour mieux rentabiliser leurs exploitations et mieux jouer leurs rôles de préservation des milieux environnementaux. Maintenant, je pense qu’il ne faut pas toujours mettre en opposition les agricultures de différentes échelles. Ce qu’il faut avoir à l’idée c’est l’équité, la préservation des droits de tous les acteurs et par-dessus tout rechercher la complémentarité entre les agricultures de différentes échelles. Parce ce que l’agriculture est une activité économique, un secteur économique qui demande souvent des investissements importants. Il ne  suffit pas d’être propriétaire de terre pour produire de la richesse, encore faudrait-il être capable d’investir dans ces terres. L’investissement est souvent élevé et il n’est pas rare qu’il soit nécessaire d’avoir des besoins de partenariats avec d’autres acteurs, voire le secteur privé. Il est essentiel que dans ces cas de figure l’intérêt de tous les acteurs et notamment celui des petits producteurs soit préservé. Il faut des accords gagnant-gagnant entre les différents acteurs.

Une autre difficulté réside également dans la qualité de la production. Les consommateurs ont droit à des produits de qualité. Si on prend l’exemple des maraichers, il se pose le problème de leur formation dans l’utilisation des pesticides et des bonnes techniques de culture. La Fao intervient-elle à ce niveau ?

C’est un problème crucial que vous abordez car, il y va de la santé des populations qui consomment ces produits. Je voudrais aborder cela sous deux aspects. Le premier aspect concerne les produits utilisés. Il faut que les producteurs et dans ce cas, les maraichers, aient à leur disposition des produits homologués et autorisés par l’administration nationale du Ministère de l’agriculture. Il y a des organismes qui sont chargés de le faire. Il faut que cela soit effectivement mis en œuvre. Parce que lorsqu’un produit est homologué ça veut dire qu’il a été testé par les organismes habilités. Cela veut dire qu’Il a été démontré non seulement que ces produits peuvent permettre aux producteurs d’atteindre l’objectif qu’ils recherchent avec le traitement, mais également que si les produits sont utilisés à la dose et aux conditions définies, ils n’ont pas de conséquences négatives sur la santé des populations, parce qu’ils ne laissent pas de résidus qui nuisent à la santé des consommateurs ou affectent l’environnement. La deuxième chose c’est la formation des producteurs sur la façon d’utiliser ces produits, sur les bonnes pratiques agricoles. La Fao est engagée, aux côtés des institutions nationales, dans cette mission. Nous avons deux projets en cours dans ces domaines pour former des techniciens qui vont à leur tour, former les producteurs maraîchers. Nous apportons un appui aux structures administratives de l’Etat qui sont chargées de l’homologation des produits phytosanitaires et nous allons les appuyer dans l’adaptation et la mise en œuvre des textes régissant ce secteur très sensible. Ce qu’on peut dire aussi, c’est que par le passé les firmes qui fabriquent et commercialisent ces produits ont été plus intéressées par les spéculations de grands volumes où ils peuvent faire beaucoup de chiffres d’affaire comme le coton, et les cultures maraîchères n’apparaissaient pas très attractives pour elles, mais je pense que ce problème est en train de se résoudre.

Voilà qui pose aussi le problème du contrôle de ces pesticides. On ne maîtrise pas forcément les produits qui entrent au Bénin.
 
C’est un autre volet sur lequel nous travaillons également en collaboration avec les Ministères de l’agriculture et de l’environnement. Dans un passé récent, il y a eu sur le sol béninois de grands stocks de pesticides non utilisés qui sont devenus obsolètes et qui ont constitué des dangers pour l’environnement et même pour les populations, parce que le Bénin n’avait pas les capacités de les détruire. Grâce à un projet mené par la Fao, financé par le Japon, nous avons pu collecter des centaines de tonnes de ces produits pour les transférer dans des conditions sécurisées vers des structures spécialisées dans des pays européens en vue de leur destruction. Le travail va continuer, avec un autre projet, au niveau de la prévention, pour former les techniciens et les producteurs agricoles à une meilleure gestion et une meilleure utilisation de ces produits et même promouvoir les méthodes qui permettent d’utiliser moins de pesticides et souvent même des produits biologiques. Nous allons dans le cadre de ce nouveau projet travailler avec les Ministères de l’agriculture, de l’environnement et de la santé.

Quel projet exactement ?

C’était un nouveau projet sur l’utilisation sécurisée des produits phytosanitaires financé par le Fonds mondial pour l’environnement à hauteur de 1,8 Million de Dollar pour une période de 4 ans. Ce projet va commencer dès le début de l’année 2015 avec comme acteurs principaux les Ministères de l’Agriculture, de l’environnement et de la santé en partenariat avec la Fao. Il s’adressera aux aspects préventifs de formation, d’appui institutionnel et aussi de promotion de méthodes alternatives de traitement de culture avec des méthodes biologiques.

Est-ce que c’est la panacée ?

Ce qui est notre objectif, c’est de promouvoir des méthodes de production durables, économiquement valides et qui préservent l’environnement. Nous devons veiller à ce que tous les intrants utilisés dans l’agriculture obéissent aux normes et préservent la santé des consommateurs et l’environnement. Il n’existe pas toujours des solutions simples et définitives aux problèmes qui se posent à l’agriculture, ce d’autant plus que l’agriculture est bien souvent dépendante de nombreux phénomènes naturels variables. Nous devons veiller en permanence et adapter les méthodes. En matière de protection des plantes certaines méthodes biologiques ou de gestion intégrée ont montré leur efficacité dans certains environnements. On peut envisager de tester leur utilisation pour réduire le niveau d’utilisation de moyens de traitement à base de produits chimiques.  

Les céréales, notamment le maïs constituent la base des plats en Afrique de façon générale, et au Bénin en particulier. Que fait la Fao pour la mise à disposition en quantité suffisante de ces céréales afin de mettre les populations à l’abri de la faim ?

La première des choses à faire, lorsque vous voulez encourager la production de céréales, c’est de mettre à la disposition des producteurs, des semences de bonne qualité issues de variétés performantes. C’est ce à quoi la Fao est en train de travailler avec nos partenaires nationaux. La Fao a initié un projet qui a travaillé sur la production de semence de riz et qui a eu beaucoup de retombées. La Fao a également en cours un autre projet qui est dédié à l’amélioration de la production des semences de maïs. Ce projet s’occupe notamment  du renforcement des capacités des stations qui produisent les semences de base,  de l’équipement du laboratoire de contrôle de qualité des semences en matériel moderne ainsi que de l’actualisation de la politique semencière du Bénin, en relation avec le MAEP. Avec l’ensemble de ces réalisations le Ministère disposera d’outils pour l’organisation d’un dispositif moderne de production de semences. Les activités de ce projet visent également à former des producteurs semenciers qui vont par la suite constituer leurs petites entreprises de production de semences certifiées. Lorsque vous avez les bonnes semences, ce qu’il y a d’autres c’est l’accompagnement en termes de paquet technologique, en termes d’itinéraire technique, de bonnes pratiques agricoles. Cela s’acquiert à travers la formation des producteurs et les conseils agricoles. Je pourrais vous indiquer aussi que nous sommes en train de démarrer un autre projet sur le développement de systèmes de production rizicole durables, financé par l’Etat du Venezuela à hauteur de 5 Millions de Dollar dans 10 pays africains dont le Bénin. Il s’agit là de quelques exemples de l’engagement de notre institution pour le développement de ces spéculations qui sont très importantes pour la sécurité alimentaire au Bénin.

On parlait de la catastrophe que constitue l’épidémie à virus Ebola en Afrique. Le siège de la Fao a présenté le 31 Octobre dernier son plan régional, comment se décline ce programme au Bénin ?

Je ne vous apprends rien en disant que l’épidémie de la fièvre Ebola est une catastrophe sanitaire et humanitaire. L’objectif de la Fao, c’est de faire en sorte qu’à cette catastrophe sanitaire ne se superpose pas une autre catastrophe qui serait une catastrophe en matière de sécurité alimentaire et nutritionnelle. Comme vous le savez, l’épidémie a eu un impact énorme sur les structures de production agricole dans les pays affectés, sur les structures de commercialisation et à maints endroits, on a observé que les circuits de production sont déstructurés, et même la commercialisation des produits par endroit  a été arrêtée. On a même observé l’augmentation inquiétante des prix des produits alimentaires de base. Donc la Fao intervient dans ces endroits pour aider les producteurs à continuer à produire dans ces périodes et conditions difficiles. La Fao les aide souvent avec l’apport de semences, d’engrais, avec des formations. Au moment où on explique aux populations qu’il ne faut pas courir des risques en mangeant de la viande de gibier, alors que bien souvent le gibier constitue une grande partie de leur apport en protéines, il faut aussi leur trouver des produits de substitution. La Fao les aide à produire des animaux d’élevage à cycle court, comme substitut de ce qu’ils avaient comme gibier de brousse. Ces interventions directes sont donc apportées par la Fao dans les pays qui sont touchés par l’épidémie d’Ebola.  Dans les pays à risque mais non affectés, la Fao agit aussi pour contribuer à la prévention, en utilisant ses canaux d’acteurs et les groupes sociaux avec lesquels elle travaille en vue de la sensibilisation. La Fao appuie aussi l’agence sœur qu’est l’Organisation mondiale de la santé, pour faire la sensibilisation en ce qui concerne la prévention par rapport à  la faune sauvage, pour ne pas que la population s’expose. Au Bénin, le cadre officiel de lutte préventive contre Ebola vient d’être formalisé. La Fao agira dans le cadre des actions menées par le système des nations unies. Nous avons prévu une concertation avec les services vétérinaires, les eaux et forêts et les services de gestion de la faune en vue de définir ensemble les activités d’appui que nous pouvons mener pour contribuer à la sensibilisation et la prévention de la fièvre d’Ebola mais aussi de  la fièvre de Lassa.
 
Parlons des jeunes et de l’agriculture. Au Bénin, de nombreux programmes sont élaborés pour amener la couche juvénile à l’entreprenariat agricole. Croyez-vous en cette stratégie, comme l’une des solutions efficaces ou miracles  pour résorber le chômage de cette couche sensible de la population ?
 
Il n’y a jamais de solution miracle pour résoudre un problème. En ce qui concerne l’entrepreneuriat en milieu agricole, moi, j’y crois. Je crois que le secteur agricole en Afrique est un potentiel énorme en matière de création d’emplois qu’il faut explorer.

Ce n’est pas qu’un slogan..

Non ! Vous savez, la pauvreté en Afrique est surtout et d’abord rurale. C’est-à-dire que les proportions de populations classées parmi les plus pauvres sont beaucoup plus élevées en milieu rural qu’en milieu urbain. Cela contraste bien sûr avec les chiffres en matière de disponibilité en terre arables. Deux tiers des terres arables non cultivées disponibles au monde sont en Afrique. C’est un trésor ! Aucun autre continent n’a ce que nous avons. Et tous les économistes ont démontré qu’en Afrique, l’investissement dans l’agriculture a un impact sur la réduction de la pauvreté qui est de deux à quatre fois plus important que n’importe quel autre investissement dans n’importe quel autre secteur. C’est donc un secteur qui doit être un secteur de concentration. Et la création d’emplois dans ce secteur est probablement l’une des opportunités qu’il faut en premier lieu exploiter. C’est vrai qu’il faut beaucoup de choses. Il faut que les jeunes soient formés et bien formés, il faut que les jeunes aient accès au financement et à la terre et que l’environnement économique soit rendu favorable à la production locale. Et, de mon point de vue, il nous faut moderniser l’agriculture pour qu’elle  devienne attractive pour les jeunes. Un jeune qui a son ordinateur, qui est connecté sur internet, qui est sur les canaux satellitaires, il vous sera difficile de le convaincre d’entreprendre dans l’agriculture avec pour seuls outils la houe et la machette.

On ne va pas forcément attendre les grandes machines, les tracteurs avant de commencer quelque chose....

Mais non, pas du tout. Il y a des motoculteurs. Il y a plusieurs échelles de mécanisation. Toutes les mécanisations ne comptent pas sur l’utilisation du tracteur. Je veux dire simplement qu’iI nous faut réduire la pénibilité, augmenter la productivité du travail. En un mot, il faut recréer notre agriculture pour rendre l’activité agricole plus compétitive  et plus attractive pour tout le monde et pour les jeunes, surtout.   
 

Dr Tiémoko Yo, vous êtes un chercheur dans le domaine agricole avec plus d’une vingtaine d’années d’expérience. Je suppose que l’état de la recherche agricole au Bénin ne vous laisse pas indifférent. Comment la qualifieriez-vous ?
 
C’est une question difficile. La recherche agricole au Bénin est essentiellement animée par deux grandes institutions : l’Institut national de recherche agricole du Bénin (Inrab) et la Faculté des sciences agronomiques (Fsa) de l’Université d’Abomey-Calavi. Je pense qu’à l’image des autres systèmes de recherche agricole dans les autres pays africains, elle dispose de moyens souvent limités. Mais, elle a permis d’avoir des acquis importants qui existent et qui doivent être transférés sur le terrain pour appuyer le développement   agricole. Elle dispose aussi de ressources humaines de qualité. Nous, à la Fao, notre objectif, c’est de travailler en partenariat avec ces institutions qui sont établies et qui connaissent très bien le terrain, qui ont des acquis pour qu’ensemble, on puisse soutenir le développement de l’agriculture.

Avez-vous eu à faire des publications ?
 
Bien entendu ! J’ai été chercheur dans le domaine de la production animale essentiellement et c’est dans ce secteur que j’ai mené la plupart de mes travaux de recherche. Comme mes collègues chercheurs, j’ai effectivement fait de nombreuses publications dans les revues internationales à comité  de lecture, américaines, britanniques, françaises etc, j’ai contribué à l’édition d’ouvrages.

Quel était le sujet qui vous intéressait vraiment ?
 
Le sujet qui m’intéressait réellement en tant que chercheur, c’était comment augmenter la productivité des élevages par une utilisation adéquate des sous-produits de l’agriculture ou de l’agro-industrie dans leur alimentation. Mais en réalité, j’ai fait la plus grande partie de ma carrière scientifique en tant que manager des institutions de la recherche agricole, dans mon pays d’abord et au niveau africain et international par la suite. Ce qui m’a le plus préoccupé  dans ce cheminement, c’était d’établir le lien entre la science et le développement agricole dans des pays en développement où les niveaux moyens d’éducation scientifique des populations ne sont pas toujours élevés. Et la question majeure pour moi c’est comment faire pour que la recherche, au-delà de la production de connaissances nouvelles à travers les articles scientifiques, soit réellement à l’écoute des populations et des sociétés et qu’elle génère des réponses aux questions et aux problèmes qu’elles se posent et qui se posent à elles. Je pense que c’est à cette question que chaque  chercheur africain doit répondre.

Vous êtes à la Fao depuis huit mois. Quelle a été votre priorité dès votre prise de fonction ?

La première action que j’ai menée quand je suis arrivé ici, a été de réunir les principaux représentants des acteurs du monde agricole, les représentants des ministères, des organisations professionnelles, de la société civile et du secteur privé pour échanger avec eux. Avec eux, nous avons présenté le bilan de ce que la Fao a fait au Bénin, les deux, trois dernières années. Mais, surtout, nous leur avons demandé d’analyser l’évolution actuelle et future de l’agriculture et de nous indiquer ce qui devrait constituer les actions prioritaires de la Fao au Bénin au cours deux à trois années à venir.

Et ils vous ont répondu ?
 
Oui ! Tout à fait. Moi j’ai d’abord été impressionné par la qualité et la vivacité des débats que nous avons eus et l’engagement de tous les acteurs. Je peux dire que je suis sorti avec la feuille de route que je vais suivre pour la période de 2014 à 2016, avec leur participation. Il leur appartiendra de m’évaluer et de me juger au bout de cette période. Les projets que nous sommes en train de finaliser et qui vont commencer en 2015 sont issus de cette réflexion commune et participative.

Les actions prioritaires...

Je ne peux pas aujourd’hui distinguer les actions prioritaires parmi celles que nous allons initier, d’autant plus qu’elles sont toutes issues des demandes sociales. Mais ma plus grande préoccupation c’est de faire en sorte que l’action de la Fao se situe au centre des préoccupations de nos partenaires et des bénéficiaires. La Fao est un partenaire technique qui doit être au quotidien en contact avec les producteurs, en contact avec le secteur privé, la société civile. Je vais donc faire en sorte que les activités que nous menons  soient mieux appropriées par les acteurs et partenaires nationaux et que nous n’apparaissions pas comme un bailleur de fonds qui vient distribuer quelques projets de coopération technique.

Quelles sont, selon vous les qualités d’un bon manager?
 
J’ai quelques expériences de management dans le secteur privé, axé sur le résultat. L’expérience qui m’a le plus marqué dans ma carrière de manager, c’est le management par la démarche qualité. J’ai géré dans mon pays une entreprise de recherche agricole avec près de 2000 employés, en instituant une politique de démarche qualité et nous avons abouti à la certification Iso 9001 de l’entreprise. Ce qui est plutôt rare dans le domaine  de la recherche. Mais au-delà de la certification, la leçon que j’ai apprise c’est que la meilleure façon de rentabiliser les capacités humaines des entreprises et des organisations, c’est de faire équipe autour de projets communs et de viser des objectifs partagés. C’est le rôle du manager de créer cet environnement. Je pense qu’en réalité, la démarche qualité n’est rien d’autre que la bonne gouvernance. Pour moi les clés d’un bon management se déclinent globalement en une définition claire des objectifs, la responsabilisation des acteurs,  la délégation des responsabilités, le respect des procédures et des normes etc. Donc, un management participatif.

Une question qui vous concerne directement : avez-vous personnellement une activité dans le domaine agricole ? Vous sentez-vous une âme de fermier ou de cultivateur ? (sourire)

Moi, je suis issu d’une famille d’agriculteurs en Côte d’Ivoire. Mes parents étaient certes, de très grands agriculteurs mais ils ont fait de la polyculture, essentiellement du riz. Ils étaient aussi producteurs de café et je pense qu’ils étaient de bons agriculteurs. Ils avaient des connaissances endogènes extrêmement  développées. A l’heure de la retraite, je rêve d’être dans une exploitation agricole. Mais j’ai le temps de réfléchir à tout cela.

Que retenons-nous pour finir ?
 
Il est difficile de conclure par une phrase un entretien aussi dense ! Mais je voudrais que vos lecteurs retiennent que la Fao est une institution technique qui est ouverte à tous les acteurs engagés pour le développement agricole dans nos pays. Notre intention est de constituer un large partenariat avec ces acteurs et d’agir ensemble pour faire avancer la situation de l’agriculture et de l’alimentation au Bénin. Je voudrais enfin terminer en vous remerciant de m’avoir donné cette opportunité exceptionnelle de m’adresser, à travers votre journal, aux populations béninoises pour faire connaître davantage les missions et les actions de la Fao ici au Bénin.

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Profil de notre manager


 

Docteur Tiemoko Yo est titulaire d’un Phd et d’un Dea de l’Université de Rennes en France et d’un Master en Agriculture tropicale de l’Université de Witzenhaussen en Allemagne. Sa carrière débute en 1987 comme Chercheur en nutrition animale à l’Institut des Savanes (IDESSA) dans son pays la Côte d’Ivoire. Il y restera une dizaine d’années en occupant  successivement les postes de : Directeur adjoint, Directeur du Département de la recherche et de la production animale, Directeur scientifique et Responsable de la coordination, de la recherche et du développement. En 1998, il rejoint le Centre National de Recherche Agronomique où il est nommé en 2001, Directeur Général Adjoint puis Directeur Général. De 2010 à 2013 il préside le Fara (Forum pour la Recherche Agricole en Afrique), un organisme qui a pour but, la coordination de la recherche et de la diffusion de l’innovation agricole en Afrique. Entre 2008 et 2014, il siège au conseil d’administration de nombreux organismes internationaux de recherche et de développement agricole dont l’Institut International d’Agriculture Tropicale (Ita) et AfricaRice (ex Adrao). C’est donc un homme avec une expertise riche et avérée dans le management des organismes de développement et de recherche agricole qui représente la Fao au Bénin depuis février 2014.

Par Djamila Idrissou Souler - Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Dernière modification lemardi, 06 janvier 2015 09:41
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